RÉVÉLATIONS
Lorsque monsieur de Montaleu entra dans le salon, il salua froidement ceux qui l'attendaient. Champmortain et Brias avaient un air cérémonieux et solennel, et monsieur de Rudesgens lui-même faisait tous ses efforts pour paraître d'une gravité austère.
— Je n'attendais que vouSj monsieur de Champmortain, dit le vieux marquis; mais je suis charmé que monsieur de Rudesgens et monsieur de Brias aient bien voulu vous accompagner.
— Nous avons tous pensé, dit Champmortain, qu'il valait mieux que l'explication que vous m'avez demandée passât par la bouche du plus ancien et du plus sincère de vos amis. Ce que monsieur de Rudesgens va vous dire expliquera la présence de Brias, qui a dû plus qu'un autre s'étonner de la conduite de madame de Champmortain, puisqu'il donnait la main à madame de Monrion. Votre neveu Hector de Montaleu devait également assister à cette explication; mais
il s'y est refusé, et nous avons compris ses scrupules. On aurait pu mal interpréter sa présence dans une pareille affaire ; on aurait pu lui supposer des vues intéressées ; il s'est abstenu, et vous penserez, comme nous, qu'il a bien fait.
— C'e^t ce dont je jugerai mieux, quand j'aurai entendu ce que Rudesgens a à me dire. Parlez, mon ami, je vous écoute, ajouta monsieur de Montalcu en faisant signe à ses visiteurs de s'asseoir.
On prit place, et monsieur de Rudesgens, après s'être un moment balancé sur son fauteuil, avoir toussé et pris haleine, commença d'un ton cavalier et où perçait un vif contentement de qu'il allait dire :
— Ecoutez, Montaleu, quoique je vous parle devant mon gendre, dont je ne voudrais pas ébranler les principes conjugaux ; quoique je parle aussi devant monsieur de Brias, un jeune homme qui doit croire à l'impeccabilité des cheveux gris, il faut cependant que je vous rappelle que nous avons été... jeunes, que nous n'avons pas toujours été... sages, témoin certaine aventure de Cologne...
Monsieur de Montaleu fronça le sourcil et reprit d'une voix sévère :
— Quelques souvenirs de ma jeunesse ont pu me laisser des regrets, mais aucun ne m'a laissé de remords.
— Vous le croyez ainsi, et je ne recommencerai pas une discussion qui a failli nous brouiller, il y a trente ans.
— D'ailleurs, dit gravement monsieur de Montaleu, je ne vois pas que ces souvenirs aient le moindre rapport avec l'affaire qui vous amène ici.
— Pardonnez-moi, mon ami; il était nécessaire de vous rappeler peut-être que les esprits les plus fermes ont eu leurs passions et leurs erreurs. Or, reprit-il avec une adorable fatuité, heureux ceux qui ont la liberté de continuer ces passions tant que le cœur les entraine !
— Pardon, dit monsieur de Montaleu sèchement, mais je ne pense pas que vous soyez venu ici seulement pour faire une exposition de principes de morale plus ou moins commode. Je vous prie de venir au fait, et pour éviter toutes circonlocutions inutiles, je vous demande instamment de
me dire les motifs de la conduite plus qu'extraordinaire de madame de Champmortain à l'égard de madame de Monrion ; nous sommes de vieux amis, Rudesgens, je sais tout entendre quand c'est un homme d'honneur qui me parle , clairement; mais je ne suis pas homme à tout supporter, i même d'un ami, quand il n'ose m'avouer les motifs de sa 1 conduite ou de la conduite des siens.
— C'est que c'est là le difficile, fit monsieur de Rudesgens en se trémoussant sur son siège... Allons, Montaleu, vous devez en avoir quelque idée ; devinez un peu. On sait tout, que diable!... Voilà la vérité : on sait tout.
— Monsieur de Champmortain, dit le marquis avec impatience, pouvez-vous être plus explicite que monsieur de Rudesgens ? J'avoue que je deviens tout à fait inintelligent. *
— Et j'avoue, repartit Champmortain, qu'il me serait pénible de dire certaines choses à un homme que sa longue amitié avec ma famille m'a appris à respecter...
— Je m'adresserai donc à vous, monsieur de Brias, reprit monsieur de Montaleu de plus en plus étonné; nous nous connaissons assez peu intimement pour que vous ne redoutiez pas de me parler.
— Pardon, dit Brias d'un ton pénétré, je n'ai pu refuser ni ma présence ni mon témoignage à la justification de madame de Champmortain; mais il est des questions si délicates que c'est à peine si je me crois le droit de les connaître, et que je ne me crois pas le droit de les aborder.
— Messieurs, prenons garde, dit monsieur de Montaleu avec hauteur, tant de ménagements peuvent devenir une injure... Qu'est-ce donc qui s'est passé, qu'on hésite à me le dire ? Quoi que ce soit, cette hésitation n'est pas admissible, à moins que vous ne pensiez que jaie autorisé ce qui s'est fait... ou que j'en sois le complice... sinon même l'auteur?
— Nous approchons de la vérité, dit monsieur de Rudesgens en jouant avec ses manchettes.
Puis il s'accouda sur ses genoux, et de l'air le plus fin, les yeux à demi clos, le sourire aux lèvres, il reprit :
— Voyons, Montaleu, permettez-moi de vous faire certaines questions et de vous rappeler certaines dates. Vous êtes arrivé ici l'année dernière, vers la fin de la saison ?
JULIE i 1 3
— Dans les premiers jours d'octobre, en effet.
— .Madame de Monrion était encore en deuil, nos relations avec elle se bornèrent à quelques visites réciproques.
— Je sais parfaitement tout cela. Julie était souffrante, et le souvenir de l'affreuse mort de ses parents la poursuivait encore.
— tille était souffrante, répondit monsieur de Rudesgens, c'e>t très-bien... Vous savez q\ie vers le milieu d'octobre, vous l'ites une absence pour aller jusqu'à Nevers... Cette absence dura une semaine, je crois ?
— Dix jours, en effet, tout le temps que durèrent les élections du conseil général, d'où je voulais écarter Montéclain, qui se présentait, ce à quoi j'ai réussi.
— Sayez-vous que pendant ce temps madame de Monrion ait fait un voyage à Issoudun ?
— Elle y allait pour régler quelques affaires avec celui qui a acheté la maison de son père. J'étais si bien informé de ce voyage que je suis allé la chercher à Issoudun.
— Et comment l'y avez-vous trouvée ?
Monsieur de Montaleu s'arrêta comme frappé d'une circonstance qui lui revenait en mémoire, mais à laquelle il n'avait pas pris garde à l'époque où elle s'était présentée.
— Je ne l'y ai pas trouvée, répondit-il en examinant monsieur de Rudesgens; car, la veille de mon arrivée, elle en était partie précipitamment.
— Eh bien ! mon cher Montaleu, dit monsieur de Rudesgens, le jour même de votre inutile voyage à Issoudun, une jeune femme arrivait, à la nuit tombante, dans le hameau de Saint-Earon, vous savez ce petit endroit perdu dans les rochers et les bois, à une lieue d'ici.
— Eh bien?
— Eh bien, cette jeune femme remettait à une paysanne du hameau un bel enfant nouveau-né de deux jours, avec un extrait fie naissance qui ne lui donnait que le nom de Jules, et le déclarait né de parents inconnus.
Monsieur de Montaleu écoutait d'un air fort étonné.
— Quel rapport tout cela peut- il avoir avec madame de Monrion ? dit-il enfin.
— Cette jeune femme, continua monsieur de Rudesgens;
remettait en même temps à cette paysanne une somme de cinq cents francs en or pour les mois de nourrice de cet enfant. Huit jours après, elle revenait le voir et l'embrassait en se plaignant d'être obligée de l'abandonner, car elle partait et quittait le pays. C'était vers la lin d'octobre. Monsieur de Montaleu tressaillit.
— L'époque à laquelle nous sommes partis ! s'écria-t-il. Monsieur de Rudesgens poursuivit :
— Cette femme inconnue n'oublia pas cependant cet enfant : des vêtements, des cadeaux et de l'argent furent envoyés de Paris à la nourrice; puis le beau temps revint, et avec lui la présence de la femme inconnue... Enfin, depuis... un mois... les visites se sont succédé à peu de jours d'intervalle au hameau de Saint-Faron, et la belle et jeune femme paraît ravie de la beauté de ce cher enfant.
— Et cette jeune et belle femme? fit monsieur de Montaleu d'une voix altérée par la colère et la surprise.
— C'est madame de Monrion, dit monsieur de Rudesgens en baissant la tête.
Monsieur de Montaleu jeta un regard presque égaré sur Brias et Champmortain, qui s'inclinèrent sans prononcer une parole.
— Impossible! s'écria monsieur de Montaleu, impossible... on vous a menti...
— Votre douleur et votre étonnement vous justifient, à mes yeux du moins, dit monsieur de Rudesgens ; car je dois vous l'avouer, mon cher Montaleu, la concordance de votre absence et de celle de madame de Monrion avait fait croire à certaines gens que vous aviez fait semblant d'aller d'un côté pendant que madame de Monrion allait d'un autre, et cela pour vous retrouver au lieu et à l'heure où devait naître ce fruit d'une faiblesse dont l'excuse est, pour vous, dans la beauté de madame de Monrion, et, pour elle, dans l'espoir de s'assurer l'un des plus riches héritages du pays.
— Je rêve, je rêve, je rêve ! répétait monsieur de Montaleu.
Puis il se leva et reprit vivement :
— Et voilà trois gentilshommes, gens de cœur, gens d'esprit, qui osent se faire les émissaires de pareilles calomnies !
Et dites-moi, Rudesgens, dites-moi, messieurs, qui vous a appris toutes ces belles choses ?
— La nourrice elle-même, reprit monsieur de Rudesgens.
— La nourrice ! répéta le marquis; comment! vous avez \ u cette femme ?
— Quoique ma fille, qui tenait tous ces détails d'une personne bien informée, nous les eût révélés hier, lorsque mon gendre lui demanda compte de sa conduite envers madame de Monrion, nous n'eussions pas osé vous redire de pareilles choses, si nous n'avions eu des preuves de ce que nous devions avancer.
— Des preuves ? répéta encore le marquis de Montaleu.
— Oui, continua monsieur de Rudesgens, des preuves. Monsieur de Champmortain, monsieur de Brias, votre neveu et moi qui étions présents hier à l'explication de Sylvie, nous nous sommes transportés, au sortir du bal, chez la paysanne en question. Elle s'appelle Jeanne Dromery : c'est la femme d'un bûcheron du hameau de Saint-Faron; sa maison est située à quelque distance du village, au milieu de la forêt. Nous nous sommes présentés chez elle, et nous l'avons questionnée. Il faut vous le dire, Montaleu, elle a confirmé tous les détails que je viens de vous rapporter. Depuis six mois, nulle autre femme que celle qui a apporté l'enfant n'est venue le visiter. Nulle autre personne ne s'en est informée. Alors je lui ai demandé si elle connaissait le nom de cette dame. Cette question a paru la troubler. Vivement pressée par nous, elle a fini par nous avouer que cette dame lui avait dit s'appeler madame Thoré...
— C'est le nom de sa famille, en effet, dit le marquis avec épouvante; mais il n'est pas tellement rare qu'il ne puisse être celui d'une autre...
— Monsieur de Brias nous a fait faire cette réflexion, reprit monsieur de Rudesgens; nous avons pressé la nourrice pour savoir si elle ne connaissait pas cette dame sous un autre nom... alors, elle a fini par nous avouer que, curieuse de la connaître, elle l'avait suivie jusqu'à la porte de votre pair, qu'elle l'y avait Mie entrer après avoir été saluée par un garde qui passait...
— Et alors ?... fit le marquis dont la voix tremblait.
— Alors, reprit monsieur de Rudesgens, la nourrice aborda le garde et lui demanda quelle était la belle dame qui venait d'entrer dans le parc.
— Et il lui a répondu? fit monsieur de Montaleu tellement agité, que c'est à peine s'il pouvait se faire entendre.
— Que c'était la comtesse de Monrion, repartit encore monsieur de Rudesgens.
Le vieux marquis baissa la tète, comme écrasé par cette foudroyante nouvelle... Mais après un moment de ce silence douloureux et solennel, il se releva vivement :
— Messieurs, dit-il avec colère, il faut que je voie cette femme... il faut que vous me suiviez : il y a quelque infâme complot dans tout ceci. Ne le pensez-vous pas, monsieur de Champmortain ? ajouta-t-il d'un ton plein de sarcasme.
— Je ne sais autre chose que ce que vous a dit monsieur de Rudesgens, repartit Champmortain embarrassé.
— Et vous, monsieur de Brias? dit le marquis.
— Croyez, monsieur, que je regrette vivement d'avoir été mêlé à tout ceci. Le seul rôle qui m'y convienne, c'est de garder un silence absolu sur tout ce qui se passe, et ce silence, je vous le promets.
XYII