‹ JulieChapitre 19 sur 62 · CIRCONSTANCES AGGRAVANTES · texte numérisé non relu

CIRCONSTANCES AGGRAVANTES

Quelques minutes après, monsieur de Montaleu, le vieux de Rudesgens, Brias et Champmortain étaient en voiture pour se rendre au village de Saint-Faron, ou plutôt jusqu'à un carrefour où la route, s'enfonçant à travers les rochers, Cessait d'être carrossable. Monsieur de Rudesgens était monté dans le coupé de monsieur de Montaleu; Brias et Champmortain les suivaient en phaéton.

— Un mot, Rudesgens, fit monsieiu' de Montaleu dès qu'ils furent seuls, et que ce mot soit le dernier sur une affaire dont il m'est odieux d'entendre parler.

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— Je comprends que la conduite de madame de Momion vous affecte vivement...

— 11 ne s'agit point de madame de Monrion, mais de cette sotte affaire de Cologne, que vous êtes venu si maladroitement me jeter à la face.

— Paillon, mon cher marquis, dit monsieur de Rudesgens; mais, sur mon âme, si je vous ai rappelé le passé, c'esl que je vous croyais l'auteur du méfait d'aujourd'hui. Vous avez été sage, Montaleu; vous avez fui le mariage, vous pouvez papillonner comme autrefois, comme au temps de Sophie...

— Rudesgens, vous savez quelle a été mon irrévocable détermination vis-à-vis de cette femme indigne. Par grâce, n'en parlons plus.

— Soit, gardez votre opinion, je garde la mienne; je suis sur que Sophie était innocente... Ceci vous fâche, n'en parlons plus... Ah ça, que pensez-vous de madame de Monrion ?

— Je dis que c'est impossible, que cela ne se perd pas. Julie est libre... elle peut épouser qui elle voudra... Non, ce n'est pas vrai ; il y a là un complot infâme ou une erreur déplorable.

— Tâchez d'y voir plus clair que nous, je le désire.

— Mais, quel serait le malheureux ?...

— Le malheureux ! dit monsieur de Rudesgens en caressant amoureusement ses rares cheveux, l'épithète est injuste... Ce n'est pas celle que je vous appliquais... quand je pensais... que...

— C'eût été la dernière des infamies.^

— Et le plus charmant des triomphes, reprit monsieur de Rudesgens. Ah ! c'est bien la plus adorable personne...

Le marquis haussa les épaules.

— Et dire, continua monsieur de Rudesgens, que c'est peut-être la seule femme à laquelle je n'ai jamais adressé un mot d'amour... je la regardais comme une sainte... Ali ! mon cher, le respect pour les femmes est toujours une duperie; on ne m'y reprendra plus.

Pendant que le vénérable zéphyr continuait à débiter ses gothiques fatuités à monsieur de Montaleu, qui ne l' écoutait

plus, Champmortain et Brias voyageaient l'un près de l'autre dans le plus profond silence. Ils étaient également tristes et préoccupés. Champmortain voyait avec épouvante le trouble que la seule apparition de Léona avait apporté dans sa maison, et il en était d'autant plus mécontent qu'il ne pouvait accuser que lui de ce malheur. Brias réfléchissait à la terrible position où il se trouvait, ainsi que Sylvie. En effet, Léona était la confidente de leurs amours ; elle pouvait donc les perdre tous deux le jour où ce crime serait nécessaire à sa vengeance. Sans que rien lui en donnât la certitude, Brias avait la conviction de l'innocence de Julie, et cependant il n'avait pas osé, il n'osait pas la défendre, car il devait craindre que madame de Champmortain n'eût à souffrir du moindre effort qu'il ferait pour justifier la comtesse.

Champmortain fut le premier à rompre le silence :

— C'est là une sotte affaire, Brias, lui dit-il.

— Bien triste, repartit Brias.

— Savez-vous qui a donné ces détails à ma femme ?

— Ne vous l'a-t-elle point dit ?

— Elle s'y est absolument refusée; mais vous, je suis sûr que vous savez quelque chose. Vous n'êtes pour rien dans tout ceci, et cependant vous en êtes plus affligé qu'aucun de nous.

— Tenez, dit Brias avec impatience, je voudrais être à mille lieues de ce pays.

Tout en causant ainsi, ils arrivaient à la parlie du bois où il leur fallait quitter leurs voitures. Ils s'engagèrent alors dans d'étroits sentiers et continuèrent leur route à pied. Frappé par la terrible révélation qui venait de lui être faile, monsieur de Montaleu avait d'abord plié la tête sous cette cruelle accumulation de circonstances; mais peu à peu il s'était remis de cette première alarme, et il était convaincu que les renseignements qu'il allait trouver à Saint- Faron expliqueraient toute cette calomnie. Ils n'étaient plus qu'à quelques pas de la demeure de Jeanne Dromery, lorsque le marquis s'arrêta tout à coup en reconnaissant madame de Monrion qui franchissait le seuil de la chau-

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mière, et qui s'éloigna rapidement. Brias et Champmortain furent obligés de le soutenir.

— Oh ! la malheureuse ! murmura monsieur de Montaleu.

Et une larme qui vint mouiller sa paupière montra combien était sincère et profonde la tendresse qu'il avait pour Julie.

— A qui croire , maintenant ? ajouta-t-il d'une voix étouffée.

Il y avait tant de désespoir dans ce noble vieillard que Brias, en qui le remords de ce qui se passait parlait plus haut que dans le cœur de ses compagnons, oublia la prudence qu'il s'était imposée et dit à monsieur de Montaleu :

— Entrez, monsieur, entiez; peut-être découvrirez-vous que tout ceci est une calomnie ou une erreur fatale.

— Non, dit monsieur de Montaleu avec un accent désespéré, non. Vous avez vu cette femme, et elle vous a dit que madame de Monrion...

— Devait être la mère de cet enfant qu'elle seule venait voir. Mais entrez...

— Non, reprit encore le marquis. J'ai trop oublié que je n'ai aucun droit sur madame de Monrion. Ce n'est plus pour moi qu'une étrangère, et dès lors tout ce que je ferais pour appiendre son secret ne serait plus qu'un vil espionnage... Je n'ai plus rien à faire ici...

Comme monsieur de Montaleu prononçait ces paroles, un rire acre et sardoniquc se fit entendre à quelques pas de lui, dans un bouquet d'arbras. Tous se retournèrent et restèrent fort surpris de voir Montéclain, en costume de cheval, et qui s'avança vers eux en continuant à rire ; il salua amicalement Brias, Champmortain et monsieur de Rudesgens, et fit à monsieur de Montaleu une inclination de tête, qui était plutôt une impertinence qu'une salutation.

— Que faisiez- vous là ? lui dit Brias.

— J'admirais, répondit Montéclain en riant, j'admirais la logique de monsieur de Montaleu, qui ne peut pas aller interroger cette paysanne, quand cela pourrait justifier sa nièce, et qui a accepté les révélations qui la condamnent.

— Monsieur de Montéclain, fit monsieur de Montaleu avec hauteur, vous oubliez à qui vous parlez.

— A mon plus mortel ennemi, je ne l'oublie pas, à celui qui a pris à tâche de me peindre comme un misérable débauché dans une publique assemblée d'électeurs; à celui qui s'est fait un point d'honneur de me faire échouer dans toutes les routes où peut me pousser mon ambition ; non, monsieur de Montaleu, je n'oublie pas à qui je parle, je m'en souviens trop bien, au contraire, pour ne pas profiter de toute circonstance où je pourrai vous rendre une partie du mal que vous m'avez fait.

— Et ne pouvant vous attaquer à moi, repartit monsieur de Montaleu furieux, vous voulez frapper une pauvre femme.

Rien ne peut peindre l'indicible mépris avec lequel Montéclain regarda monsieur de Montaleu... 11 haussa les épaules et lui tourna le dos en se dirigeant vers la chau* mière que venait de quitter madame de Monrion.

— Où allez-vous? s'écria monsieur de Montaleu.

— Chez cette femme, j'y ai affaire, moi, repartit Montéclain dédaigneusement.

Aussitôt il s'éloigna rapidement. Messieurs de Rudesgens, Brias, Champmortain se regardèrent d'un air stupéfait, et monsieur de Montaleu murmura d'une voix sourde :

— Non, je n'entrerai pas là... mais il faut que je voie Julie.

Il s'éloigna à son tour, et ses amis le suivirent.

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