‹ JulieChapitre 20 sur 62 · UN GRAND PROJET · texte numérisé non relu

UN GRAND PROJET

Le féroce Hector de Montaleu était rentré chez lui après le bal, et, contre sa coutume, il ne s'était point endormi de ce sommeil pesant qui est l'heureux partage des brutes et des gens sanguins qui boivent beaucoup ; il avait passé le reste de la nuit à se promener. Un grand dessein agilait sa pensée. Hector n'était point accoutumé à l'exercice pénible

de réfléchir, de combiner les diverses chances d'un projet, d'en prévoir les obstacles, de trouver les meilleurs moyens de les tourner ou de les briser. Quand ses passions brutales s'allumaient, il marchait au but qu'elles lui désignaient sans qu'il s'occupât des conséquences. Il était noble, il était riche, il était fort, et il se disait qu'après tout il sérail quitte pour payer le silence de ceux qui auraient à se plaindre, si c'était de la canaille, et pour tuer dans un duel ceux qui trouveraient à redire à ses actions, s'ils valaient quelque chose. Mais il parait que cette fois cette suprême solution de tous les embarras où il pourrait se trouver n'était pas admissible. En eïïet, il s'agissait pour Hector d'accomplir quelque chose d'adroit, de triomphant, et qui devait le poser en héros. Pour expliquer comment la pensée d'un pareil projet lui était venue, et comment il était parvenu à l'élucider dans son épais cerveau, il faudrait presque raconter les travaux d'Hercule.

Supposez un homme qui, par hasard et au milieu d'une tourmente, a découvert la naissance d'un filon d'argent dans une montagne de sable.. Il creuse avec activité, travaille, sue et aperçoit tout à coup la direction du filon; mais tout aussitôt le sable s'éboule et détruit le travail laborieusement accompli. Notre homme se remet à l'ouvrage et arrive dix fois au même résultat, et dix fois le voit détruit par le même accident. Voilà à peu prés ce qui était arrivé à Hector. Comme on a pu le lire dans la lettre que Montéclain avait écrite à Villon, il avait assisté au petit conciliabule qui s'était tenu dans le boudoir de madame de Champmortain... C'est là que Sylvie, armée depuis la veille par Léona des renseignements étranges que monsieur de Rudesgens répéta le lendemain à monsieur de Montaleu ; c'est là, disons-nous, que Sylvie raconta l'histoire fort extraordinaire de l'enfant confié par madame de Mônrion à la paysanne de Saint-Faron. Montaleu avait d'abord écouté tous ces détails et leurs dates les yeux béants et stupéfaits, et plus d'une fois une espèce de grognement sourd et étouffé avait témoigné de l'intérêt qu'il prenait à cette histoire. Peut-être même l'eût-il interrompue à plusieurs reprises si, pendant qu'il cherchait une phrase dans son

épaisse intelligence et qu'il entr' ouvrait sa pesante mâchoire, des intelligences plus actives et des langues plus prèles n'eussent pris la parole. Toujours est-il qu'il laissa aller le récit jusqu'au bout. Il quitta donc le boudoir sans avoir prononcé une parole et tout bouleversé par cette révélation. Ce fut au milieu de cette tourmente morale qu'une lueur d'idée se montra à Hector. 11 se dit aussi qu'il pouvait tirer un grand profît de cette révélation. Un autre, dans sa position, eût vu en dix secondes comment il fallait s'y prendre ; il fallut plus de dix heures à Hector pour déblayer cette pensée de l'épaisse confusion qui régnait dans cet esprit de pâte ferme. Mais il avait entrevu que les trois cent mille livres de rente de son oncle pouvaient lui revenir, et un pareil filon valait la peine que le vigoureux vicomte remuât des montagnes pour s'en emparer. Il y mit donc tant d'ardeur, tant de persévérance, qu'il finit par voir clair dans son projet, et par se tracer une marche à suivre pour atteindre le but. Comme on le verra, si le plan avait été laborieusement combiné, il ne manquait ni d'audace ni d'adresse. Seulement, un obstacle pouvait l'entraver dès les premiers pas. Peut-être cet obstacle n'existait-il pas. C'est ce dont Hector voulut s'assurer.

Il monta à l'étage le plus élevé de son château, ajusta d'une certaine façon les persiennes de quelques croisées, en ouvrit une, laissa pendre en dehors un long rideau rouge, et ne redescendit qu'après avoir vu un signal à peu près semblable lui répondre qu'il avait été compris à la ferme de Lavordan. Quelques minutes après, Brias, Champmortain et monsieur de Rudesgens vinrent le chercher pour être présent à l'interrogatoire qu'on voulait faire subir à Jeanne Dromery. Il assista à l'interrogatoire comme il avait assisté au récit de la veille, sans s'en mêler autrement que par l'attention qu'il y prêta. Une seule parole lui était échappée, parole d'une portée immense, si elle eût été recueillie par des esprits plus attentifs que ceux qui procédaient à cet interrogatoire et qui pressaient la nourrice de questions confuses. Hector dit tout bas à Jeanne :

— Jamais aucune autre femme n'est venue voir cet enfant?

— Jamais, lui répondit la nourrice.

Hector poussa un soupir de bugle et son visage roussi s'épanouit de satisfaction. Les interrogateurs partirent, et nous avons dit par leur bouche sous quel prétexte délicat Hector avait refusé de les accompagner chez son oncle.

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