LE MARI DE LA LIONNE
Entrons maintenant dans le château de style renaissance que Brias avait désigné au colonel Thomas Rien comme étant la demeure de madame Léona Amab. Franchissons une grille magnifique, suivons une large allée d'ormes, arrivons à un château couvei t des plus capricieuses sculptures, conservées ou restaurées avec un soin qui donnait à ce vieux bâtiment l'apparence d'une œuvre sortie la veille du ciseau du sculpteur, quoiqu'il eût conservé cette brune couleur qui est la touche souveraine que le temps, ce grand artiste, donne seul aux monuments. Montons les degrés de marbre d'un riche perron, traversons un vaste vestibule cà plafond cintré, et entrons dans une splendide salle à manger, ornée de riches dressoirs couverts de superbes argenteries. La table était servie, deux couverts étaient placés en face l'un de l'autre. Victor Amab était seul et se promenait d'un air soucieux, pendant qu'un grand laquais en costume du matin allait et venait en continuant à préparer le service. Victor Amab n'était déjà plus le jeune homme ambitieux et fier qui avait commencé sa carrière d'une façon si éclatante. Quelques années avait suffi à jeter sur son front, devenu presque chauve, les traces d'une pensée dévorante. Des rides prématurées disaient que le chagrin avait éprouvé sa jeunesse, et quelque chose de sombre et d'inquiet perçait dans son regard, et montrait que la confiance avait disparu de son âme. Après s'être ainsi promené pendant q\ielques minutes, il s'adressa au domestique.
— François, lui dit-il, a-t-on averti madame que le déjeuner était servi?
— On a sonné le déjeuner, et madame ne veut pas qu'on l'avertisse autrement...
Amab poussa un profond soupir. C'eût été beaucoup pour une si légère attente, mais il y avait dans ce soupir tout un arriéré de griefs et de colères longtemps amassés.
Cependant, il continua sa promenade, et finit par s'arrêter à la porte ouverte sur Le pare. 11 se trouvait en face du château de monsieur de Montaleu. Ses yeux semblèrent d'abord l'éviter; niais enfin, ramené comme par un attrait invincible vers cette demeure, son regard y demeura fixé. Que de regrets, que de réflexions désolées dans ce regard attaché sur cette maison lointaine !
— Là, disait ce regard mélancolique, habitent la grâce, l'innocence, le calme, la bienveillance, le dévouement et toutes ces aimables vertus que j'ai méconnues... Ici, au contraire...
Amab eut peur du retour qu'il faisait sur sa propre maison et se détourna brusquement. Peu d'hommes ont le courage de regarder en face le malheur qu'ils se sont fait. Mais ce malheur devait lui revenir par mille petits traits insupportables. En effet, il vit le domestique qui le considérait en ricanant.
— Les journaux et les lettres doivent être arrivés, fit Amab d'un ton sec, allez me les chercher.
— On les a montés chez madame.
— C'est bien, dit Amab avec humeur, allez.
Le domestique sortit, et Amab laissa échapper un murmure sourd, mais terrible. Ses mains crispées se fermèrent avec violence. 11 reprit sa promenade, mais elle fut plus agitée, plus active. Quelques minutes se passèrent encore, le domestique, reparut, prit l'un des couverts, le posa sur un plateau avec tout ce qu'il fallait pour un autre service.
— Que faites-vous ïà ? demanda Amab.
— Madame déjeune chez elle, répondit le laquais en emportant le tout.
La patience d'Amab était à bout. Il sonna avec fureur, mais on ne vint pas; il sonna de nouveau, on ne vint pas encore; enfin, il se pendit à la sonnette. Le domestique arriva de cet air insolent que prend tout laquais qui a une bonne raison à donner à celui qui va le gronder.
— .Ne m'entendez-vous pas? lui dit Amab avec colère.
— Je portais le déjeuner de madame... je ne puis pas être en haut et en bas.
— Où est Louis?
— Madame l'a envoyé en commission ; voilà une heure qu'il est parti à cheval.
— Où est Pierre ?
— Madame l'a donné toute la journée au jardinier pour l'aider à faire les corbeilles des salons.
— Servez-moi.
— Madame vient de me dire d'aller jusqu'à la ferme de Bricord, pour lui marchander le petit poney qu'il a élevé.
— C'est l'affaire du cocher.
— Madame sort en forêt après déjeuner, et le cocher n'a pas le temps.
— Cela devient plaisant! dit Amab en serrant les dents. Sortez.
Il se mit à table, mangea à peine en se servant lui-même ; puis, lorsqu'il eut achevé, il quitta la salle à manger et prit le grand escalier d'un air résolu. Arrivé au premier, en face de l'appartement de Léona, il parut vouloir entrer, mais il s'arrêta à l'instant ; il hésita, et, soit faiblesse, soit appréhension de la colère qui l'agitait, il monta jusqu'au second et entra dans un vaste atelier, où il se jeta sur un divan. Une fois seul, Amab laissa un libre cours à la fureur qu'il avait contenue à grande peine. De sourdes exclamations s'échappaient de sa poitrine.
— Oh! misérable! misérable! s'écria-t-il enfin en pressant sa tête avec désespoir. 11 faut que cela finisse, il le faut !
Pour la vingtième fois, Amab se mettait ainsi en face d'une grande résolution ; la vie qu'on lui faisait lui était insupportable, et il voulait enfin en changer. Au moment où il prononçait ce mot : Il le faut ! la porte de son atelier s'ouvrit, et Léona parut dans la plus élégante parure, toujours belle, toujours jeune et fière, imposante, magnifique. Elle tenait à la main les journaux et les lettres du jour.
— En vérité, Victor, lui dit-elle en entrant de l'air le plus gracieux, vous n'êtes guère aimable ; on se mourrait chez soi, que vous ne daigneriez pas descendre ou monter quelques marches pour venir vous informer des nouvelles de ceux qui souffrent.
— Vous me permettrez, Léona, reprit Victor amèrement, de ne pas accepter ce reproche ; vous m'avez assez souvent
averti que l'entrée de votre appartement m'était interdite, jusqu'au moment où il vous plaisait d'en sortir.
— Comment, monsieur, dit Léona tristement, une discussion pour un reproche qu'autrefois vous eussiez trouvé aimable? Vous avez de l'humeur, je me retire.
— Pas encore, repartit Amab vivement ; nous avons à parler sérieusement ensemble.
— Au fait, reprit Léona, vous m'y faites penser; voici quelques lettres qui vous concernent, et auxquelles je vous prie de vouloir bien répondre, car je ne suis pas habituée à de pareilles réclamations.
— Quelles sont ces lettres? dit Amab, qui les reçut des mains de Léona et qui les lut pendant que celle-ci se promenait dans l'atelier, en examinant quelques esquisses commencées par son mari. Les lettres qu'Amab parcourut rapidement n'étaient pas de nature à calmer son irritation : c'étaient des demandes d'argent venues r\e ses fournisseurs de Paris, presque toutes fort sèches, quelques-unes de ce style insolent qui annonce que la patience des marchands a été poussée au delà de son extrême limite. Amab les jeta avec humeur sur une table et s'écria :
— Lh bien ! qu'ils saisissent, qu'ils vendent; j'aime mieux cela que d'être en butte à ces incessantes persécutions.
— Prenez garde! fit Léona tranquillement, ce sera un esclandre bien fâcheux pour vous, et dont, pour ma part, je n'accepterai jamais la honte.
— Léona, lui dit Amab, il me semble que vous pourriez me l'épargner. Grâce à votre contrat de mariage, votre fortune particulière est à l'abri de toute poursuite.
— Ne trouvez-vous pas que j'ai bien fait?
— Je ne blâme pas ce que j'ai accepté, reprit sèchement Amab; mais enfin, vous pouviez, dans cette circonstance, venir à mon aide; car, ajouta-t-il avec un tremblement nerveux et en reprenant les lettres qu'il venail de jeter sur la table, voici un compte de bijoutier, et je ne porte pas de diamants.
— Oui, dit Léona, ce sont ceux que vous m'avez donnés à ma fête; la monture en est d'un goût exquis.
— Cet autre compte, reprit Amab, est celui du carros-
sier ; voilà aussi celui du marchand de chevaux. Vous avez désiré avoir une voiture pour votre usage personnel ; j'ai fait ces achats pour vous seulement. Enfin, dit Àmab avec plus d'humeur, voici un mémoire d'orfèvrerie, qui doit au moins nous concerner tous les deux?
— C'est possible , fit Léona en prenant le mémoire ; voyons...
Elle lut la lettre et la passa à Amab en lui disant :
— Vous n'avez pas lu jusqu'au bout, ce marchand ne vous réclame pas le montant tout entier de sa fourniture, vous voyez qu'il dit avoir reçu la moitié de la somme qui lui est due, la fourniture a été faite au mois de févriei de l'année dernière, et dès le mois d'avril j'avais payé la partie de ce mémoire qui me concerne.
Amab poussa un soupir furieux... Léona continua:
— Vous vouliez me parler sérieusement, Victor, eh bien, moi aussi,, je le voulais; mais, en vérité, vous m'avez fait tellement redouter toute explication entre nous par vos colères, que j'hésite même à vous donner de bons avis. Croyez-vous que je ne souffre pas cruellement de vous voir marcher ainsi à votre ruine et à la mienne? car si vous me méconnaissez assez pour croire que je vous laisserai dans l'embarras, moi j'estime trop l'honneur du nom dont j'ai fait le mien pour ne pas venir à votre aide. Vous manquez d'ordre et de prévoyance.
— 11 me semble cependant, dit Amab, que mes dépenses personnelles entrent pour bien peu dans les sommes folles qui sont dévorées dans cette maison.
— Je ne veux pas m'irriter du ton dont vous me parlez, reprit Léona avec un calme dédaigneux; vous souffrez, et j'ai pitié de ceux qui souffrent. Vous vous plaignez des sommes folles dévorées dans cette maison ; n'a-t-il pas été convenu entre nous que nos dépenses seraient fixées à un chiffre précis? de ce chiffre, j'en prends une part, et vous l'autre; vous ai-je jamais demandé rien au delà de ce qui était convenu? est-ce ma faute si, en dehors de cette dépense fixe, vos caprices vous font semer l'argent avec une imprudence incroyable? Pourquoi ces diamants à ma fête? les ai-je demandés ? pourquoi cette voiture lorsque nous en avions déjà
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une? pourquoi ce service d'argenterie auquel vous teniez tant? c'est que vous avez vu votre eamarade L*** donner des dJamantjj à sa femme ; cette voiture, vous l'avez voulue parce que G*** en a deux ; c'est en revenant de dîner chez l'un de vos amis que vous m'avez tourmentée jusqu'à ce que j'aie consenti à la toile dépense de ce service d'argenterie.
— Eh ! mon Dieu, repartit Aman, ne m'avez-vous pas vingt l'ois parlé des diamants de madame 1/**? ÎN'ètes-vous pas rentrée malade d'une course en fiacre, parce que je m'étais, par hasard, servi de votre voiture? Enfin, vous avez si amèrement critiqué la mesquinerie de notre service, que j'ai voulu satisfaire à vos désirs, et non pas à mes caprices, comme vous dites. Et la reconnaissance que vous en avez me paye bien des tourments que me donne mon envie de vous plaire.
— Des reproches, fit Léona, je m'y attendais. Mais ditesmoi, monsieur, n'est-il pas tout simple qu'une femme désire tout ce qui peut élever sa position aux yeux du monde? J'ai désiré ce que je voyais à d'autres qui, à mes yeux, ont moins de talent et de valeur que vous. Ce qu'ils faisaient pour leurs femmes, j'ai cru que vous pourriez le faire pour la vôtre, et lorsque je vous voyais me solliciter si vivement de l'accepter, n'ai-je pas dû croire que vous n'alliez pas au-dessus de vos ressources? Me suis-je trompée?... L'amour, oui, monsieur, l'amour qui m'a fait vous sacrifier ma liberté, m'aurait-il abusée?... iN'avez-vous pas tout le talent que je vous croyais?... Dois-je reconnaître que vingt artistes dont vous parlez avec dédain ont plus de succès, de popularité, de valeur que vous?... Tout mon cœur se refuse à se l'avouer; mais enfin, si les preuves arrivent, je m'y soumettrai... il le faudra bien...
Rien ne peut rendre le supplice d'Amab à ces paroles dites du ton le plus doux et le plus sérieux. L'orgueil blessé dans ses fibres les plus sensibles, la conviction profonde qu'on est le jouet d'une astuce supérieure sans qu'on puisse la saisir nulle part, torturaient Amab.
— Voua avez raison, dit-il, les dents serrées. Je n'ai qu'un médiocre talent... un talent qui ne peut suffire aux dépenses d'une maison comme la vôtre.
— Nous la réduirons quand vous voudrez, reprit Léona; mais en attendant, il faut répondre aux gens qui ne sont pas payés.
— Je n'ai point d'argent et je ne sais où en trouvei .
— Ces quatre tableaux commencés et qui peuvent être finis en quinze jours si vous y travaillez avec ardeur, sont une ressource.
— Ils sont vendus... et s'il faut tout vous dire, j en ai touché le prix d'avance...
— C'est fâcheux, car je crois que monsieur de Champmortain vous les eût achetés à un prix qui vous eût vite débarrassé de ces criailleries qui vous empêchent de vous livrer à vos travaux.
— Monsieur de Champmortain, dit Amab d'un ton sombre, il me semble que ce n'est pas là un homme auquel vous puissiez me conseiller d'avoir recours.
— Je conçois votre juste susceptibilité, monsieur. En arrivant dans ce pays , j'ai été faire une visite à madame de Champmortain, et cette visite, elle ne me l'a pas rendue. Dans quelques jours ils donnent une fête, et tout le monde est invité à dix lieues à la ronde, excepté vous : c'est une insulte que je dois supporter.
— Et qui ne vous empêche pas de recevoir monsieur de Champmortain.
— Le temps de ma fierté est passé, Victor, je suis votre femme. Je ne veux pas, je ne puis pas vous brouiller avec un homme qui est de ceux qui font et défont les réputations. D'ailleurs, monsieur de Champmortain est indigné de la conduite de sa famille à votre égard...
— A mon égard, murmura sourdement Amab qui subissait une exclusion qu'il avait le droit de croire ne pas lui être personnelle. Toujours moi.
Léona n'entendit pas ou ne voulut pas entendre ce murmure, et continua :
— Il me semble, en tous cas, que pour avoir été polie envers un homme de bonne compagnie, je vous ai mis à même d'éviter des procédures scandaleuses. Monsieur de Champmortain est amoureux de ces tableaux : vendez-les-lui.
— Je vous ai déjà dit que le prix m'en a été payé d'avance.
— Avez-vous donc une époque précise pour les livrer à 'acheteur?
— Oui, dès qu'ils seront finis.
— En ce cas, ils peuvent ne pas l'être d'ici à six mois. Vous en referez d'autres.
— Mais je ne puis les jeter à la tète de monsieur de Champmortain après les lui avoir refusés plusieurs fois.
— .Monsieur de Champmortain vient diner ici aujourd'hui même. Il sera facile de l'amener à vous en parler.
— Comment ! monsieur de Champmortain dine ici... encore aujourd'hui?... Mais c'est bien souvent.
— 11 ne viendra pas, repartit froidement Léona. Je vais lui écrire qu'une indisposition grave vous empêche de le recevoir. J'en écrirai autant à messieurs de Brias, Montaleu et Monléclain; car je sxippose que ce n'est pas monsieur de Champmortain que vous voulez exclure précisément?
— Mon Dieu ! Léona, je ne veux exclure personne; mais moins d'assiduité de la part de monsieur de Champmortain serait plus convenable.
— Vous êtes jaloux ? dit Léona.
Amab ne répondit pas.
— Répondez franchement : êtes-vous jaloux?
— Je ne vous soupçonne pas assurément... mais la médisance... peut cherchera présenter des rapports d'amitié sous un jour défavorable.
— 0 mon Dieu ! murmura Léona, en être réduite là ! Déjà les soupçons, et bientôt la ruine. 11 suffit, monsieur, je ne recevrai personne, je ne sortirai pas; ces promenades qui étaient ma seule consolation, j'y renoncerai... on pourrait croire...
— Mais je ne dis pas cela... fit Amab avec impatience, je fais une observation, ce n'est pas pour que vous en preniez acte pour vous dire tyrannisée.
— Ai-je prononcé un mot qui ressemble à une plainte ? Amab avait gardé toute sa colère ; mais par un singulier
hasard ou une admirable adresse, Léona avait mis une
barrière à toutes les issues par où elle pouvait s'échapper. 11 resta un moment silencieux, et finit par s'écrier :
— Tenez, Léona, je ne suis pas content.
— Croyez-vous que j'aie la joie au cœur?
— Léona, vous ne m'aimez plus...
— Que ne dites-vous que je ne vous ai jamais aimé?
— C'est peut-être vrai.
— Courage, monsieur! continuez...
— Mais enfin, je souffre, vous le voyez ; je suis dans une position fâcheuse, et au lieu de me conseiller, de m'encourager, vous me faites des scènes.
— Monsieur, dit Léona en se levant, quand la raison vous sera revenue, quand vous serez plus calme, je reviendrai.
— Allons! voilà que je suis fou, à présent... Où allezvous, Léona ?...
— Chez moi...
— Pourquoi prenez-vous ces lettres ?
— Pour répondre à vos créanciers, pour les calmer, pour obtenir du temps et trouver celui de les payer en engageant quelque propriété.
— Mais je ne le veux pas, dit Amab confus ; je payerai... j'écrirai...
Léona haussa les épaules.
— Certainement, reprit Amab avec hauteur, et le prix de ces tableaux suffit...
— 11 vous a été payé.
— Je suivrai le conseil que vous m'avez donné, je les vendrai.
— Où cela?
— A Paris.
— Où ceux qui vous les ont commandés les trouveront peut-être chez celui qui vous les achètera... Ce serait possible dans ce pays... où ils resteraient enfouis dans le château de l'acquéreur... Mais vous ne voulez plus voir l'homme qui seul pourrait vous sauver...
A ce moment, Amab eut un de ces mots funestes qui disent la honteuse transaction que fait le cœur avec la nécessité. Il se tourna vers Léona et lui dit :
— Léona, m'aimez-vous?
— Ah ! Victor, Victor, est-ce à vous à en douter?
— Quand on aime on a peur...
— Ah ! dit Léona, vous ne m'aimez plus assez pour être jaloux.
— Moi !... s'écria Amah, oh ! Le'ona, Léona, tu sais si ma vie esta toi... Est-ce qu'il est possible de ne pas t'aimer?... Mais toi... toi...
— Moi, oui, je vous aime... et j'ai grand tort, car vous me soupçonnez...
— Non, non, Léona, je suivrai tes conseils... Je donnerai ces tableaux à monsieur de Champmortain, car vous m'aimez, n'est-ce pas?... Il vient, eh bien, tant mieux : nous finirons cette afiaire aujourd'hui même.
— A la bonne heure, vous voilà raisonnable... et je vais vous tenir compagnie.
— Non... je ne le veux pas... Vous êtes souffrante, allez, faites votre promenade ; je travaillerai avec d'autant plus de courage que je saurai que vous prenez quelque distraction.
— En ce cas, à bientôt.
Léona quitta son mari. Comme elle allait monter en voiture, sa fidèle chambrière, la prétendue sourde-muette, qui ne l'avait pas quittée, lui présenta une ombrelle.
— Eh bien, le dincr tient-il ?
— Je viens de faire acheter à monsieur de Champmortain ses grandes entrées.
— Pour excuser les petites. Et monsieur est-il toujours furieux ?
Léona eut un sourire de pitié méprisante.
— Non, dit-elle, le pauvre homme n'en peut plus ! Léona avait raison, quelques années lui avaient suffi
pour briser cette nature ardente, tenace, vigoureuse. Elle avait abaissé son ambition des hauteurs de la gloire aux petitesses de la spéculation ; elle avait fatigué son énergie en lui faisant poursuivre comme but la richesse et le repos qu'il ne devait jamais atteindre; car, grâce au luxe de la maison, le besoin renaissait après les efforts les plus persévérants. E.le avait fait pis, elle avait usé la probité de l'artiste dans celte lutte incessante, elle l'avait
poussé au milieu d'un dédale d'affaires douteuses qu'on pardonne quelquefois au talent, mais qui entraînent à leur suite les tracas, les soucis, et surtout le mécontentement de soi-même ; elle avait tout fatigué, tout flétri, dans son esprit et dans son cœur. Une seule chose avait survécu, chez Amab, à cette dégradation insensible... c'était cet amour du beau qui était tout son génie. Mais ce culte, il avait fallu y renoncer, car Amab n'avait pas eu le courage de chasser les vendeurs du temple ; il voyait avec désespoir s'émietter son talent en productions qu'il n'estimait pas, alors même qu'on les lui payait richement. Au lieu d'être un de ces hommes sur lesquels tout un pays a les yeux fixés, dans l'attente d'une de ses œuvres, il était un de ces artistes à la mode, qui sont cotés à haut prix, mais dont on brocante la réputation. Ainsi, le seul sentiment qui lui restât de cette forte nature d'artiste était pour lui un malheur et presque un remords. 1 resta seul à travailler; mais cette apparente réconciliation n'avait pas redonné au cœur cette énergie qu'il puise dans une nouvelle confiance. Amab n'avait pas dit tout ce qui murmurait en lui de colère, de soupçons, de désespoir. Parmi les douleurs dont il souffrait le plus cruellement, était l'exclusion dont il avait été frappé à son arrivée dans ce pays. Il ne doutait pas que monsieur de Montaleu n'en fût l'auteur ; mais il n'avait plus assez d'énergie pour lui en demander compte, et il subissait avec une colère impuissante la déconsidération qu'avait jetée sur lui son mariage avec une femme trop célèbre, sans savoir qu'il y a des hommes dont le nom peut couvrir toutes les fautes passées d'une femme quand ils savent la forcer à être digne de ce nom.