AL Y - ML'LEY
Il est écrit quelque part que tout acteur, si mauvais qu'il soit, a toujours un rôle ou une minute oii il est sublime ; de même, il y a dans la vie du plus grand rustre et du plus gros imbécile un moment où il a toutes les ressources, toute la présence d'esprit d'un homme de génie ; ce jour-là était celui d'Hector.
Donc, pendant que Brias, Champmortain et monsieur de Rudesgens allaient raconter à monsieur de Montaleu le résultat de leur visite à Sainl-Faron, Hector prenait un sentier de la forêt et se dirigeait du côté de la ferme, où son signal avait été si bien compris. On se souvient que c'était dans cette ferme et chez Bricord que logeait le colonel Thomas Rien. Le reste de nuit que lui avait laissé le bal avait été fort agité, comme, celui de tous nos personnages. 11 s'était habillé de fort bonne heure, et, au moment de sortir, il avait emmené à deux pas de la maison son fidèle spahi, Aly-Muley. Celui-ci était un garçon de Pézénas dont le vi ai nom était si ridicule que nous ne pouvons l'écrire. Ce nom signifie poltron en langage moins énergique que celui des soldats, et il avait attiré une foule de plaisanteries lâcheuses et de querelles à celui qui le portait. 11 en était résulté que le Gascon avait juré de prendre le nom du premier Arabe qu'il tuerait. Un jour donc qu'il en tenait un sous son sabre, il lui demanda son nom; le malheureux voulut obéir, niais il n'avait pas Uni, que le Ga>con l'avait achevé. De la longue k\rielle de noms que le mahomélan commençait à lui débiter, il n'avait retenu qu'Ai ^ ; le re^te avait été coupé d'un grand coup de sabre. Les camarades
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d'Aly, continuant à le plaisanter, lui persuadèrent que ce n'était qu'un nom de baptêrnp, et alors il jura d'y ajouter le nom de famille du premier prisonnier qu'il ferait. Or, un jour, le nouvel Aly s'étant acharné dans une razzia à poursuivre un Arabe qui chassait des bestiaux devant lui, se trouva engagé si avant, qu'il fut très-heureux de s'échapper après avoir remplacé son cheval qui avait été tué sous lui, par un mulet dont il s'empara. Ses camarades ne manquèrent point de le féliciter de sa capture, et, se rappelant la promesse qu'il avait faite, lui donnèrent le nom de son prisonnier, de façon que notre Gascon, changeant légèrement l'orthographe de son second sobriquet, s'appela désormais Aly-Muley. Ce fut ce personnage, avec lequel nous n'avons encore fait qu'une très-légère connaissance, que le colonel Thomas Rien appela près de lui.
— Tu sais ce que je t'ai recommandé, lui dit le colonel; je veux savoir quelles sont les moindres démarches de monsieur Hector de Montaleu... Voici l'heure où il a coutume de sortir dé chez lui; tu devrais être déjà à ton poste.
— Faites-vous tranquille, colonel, répondit Aly-Muley avec un accent plein de grasseyement et de finales sonores et en parlant du côté de la bouche qui n'était pas occupé par sa pipe turque; j'ai l'oeil sur le baromètre des marches et des contre-marches de monsieur Hector de Montaleu.
— Que veux-tu dire par cette expression de baromètre ?
— C'était peut-être thermomètre qu'il fallait dire : ne vous inquiétez pas, colonel, j'y ai l'œil.
— Est- il donc ici ?
— Non point.
— Tu sais donc qu'il est chez lui ?
— Pas davantage.
— Et c'est ainsi que tu fais ce que je t'ai recommandé ?
— Ne vous faites point de souci, colonel, je sais mon affaire. 11 ne m'a fallu que ces trois jours que j'ai passés dans ce pays pour connaître les habitudes de la bcte. Tant que la bourgeoise de la maison est tranquille ici, c'est que le Montaleu neveu ne fait rien que d'innocent, c'est-à-dire qu'il bal les broussailles, ou dépote du vin de Màcon chez quelque garde. J'ai perdu deux fois sa trace, mais j'ai toujours
JL'LIE lâb
été sûr de le retrouver, en suivant la piste de madame Léda.
Le colonel fit un signe d'humeur et d'impatience.
— Que voulez-vous que j'y Fasse? Vous m'avez dit de voir; j'ai vu. Ce n'est pas que je n'aie été tenté deux ou trois fois d'envoyer une balle dans l'œil gauche de ce vicomte, mais je ne suis pas le mari; l'article du Code qui permet à Bricord de tuer celui qui... vous me comprenez, n'est pas à mon usage. J'ai donc rengainé mon désir.
— Et tu lâcheras de rengainer ta langue.
— Vous devez savoir, mon colonel, que je suis discret comme une sage-femme. Mais, dites-moi, je vous prie, il faut donc que les maris soient logés à l'enseigne du Grand Cerf; car je vous dirai que, dans mes promenades solitaires, à côté des allées de cette forêt, j'ai rencontré la madame Amab que vous avez été voir le jour de votre arrivée, se promenant a\ec un monsieur qui ne lui était rien, légitimement parlant. Et une autre fois, j'ai vu la femme de ce monsieur se glisser dans un fourré où l'attendait un autre monsieur que celui qui était avec la dame Amab.
— Assez, dit sèchement le colonel ; j'ai besoin de savoir ce que fait monsieur Hector de Montaleu, et je n'entends pas que tes observations aillent au delà de mes instructions.
— Vous me dites de regarder la route que suit ce brave Nambrode, comme l'appelle monsieur de Brias, je vois celui-ci ou celle-là qui passe, je ne puis pas m'en empêcher.
— C'est fort bien ; mais enfin, sais-tu quels sont les projets de monsieur Hector de Montaleu, aujourd'hui, aujourd'hui surtout?
— » .Ne vous mettez pas en alarme, colonel; la dame Léda se bichonne, se pomponne, se festonne, et regarde l'heure à chaque instant au coucou de la cuisine... Elle me va mettre sur la trace, et une fois que je tiendrai la bête an bout de mon oeil, je la suivrai semelle à semelle sans qu'elle s'en doute. Hé ! n'entendez-vous pas fermer la porte ?... Juste Dieu ! c'est elle.
— Va donc !
— Pour avoir le temps, colonel... suffit que je voie de
quel côté elle tourne, je lui donne dix minutes d'escarre, et quoiqu'elle ait le pied leste et la jambe fine, dans douze minutes je serai sur ses talons. Je finis ma pipe et je pars.
— Tu diras à quelqu'un de la ferme que si tu n'étais pas de retour à cinq heures, on m'envoyât un cheval pour six heures chez madame Amab.
— Et si ma tournée est finie à cinq heures?
— Tu viendras toi-même.
— Je tâcherai dètre en mesure. La cuisine est bonne dans la maison Amab et compagnie.
— Je dine ici, repartit le colonel.
Le colonel quitta la ferme pendant qu'Aly-Muley se mettait à la poursuite de Léda qui venait d'arriver à un petit carrefour où se croisaient cinq ou six longues allées. Aly- Muley, marchant à travers les bois d'un pas aussi silencieux et aussi alerte que celui du renard qui cherche sa proie, arriva à l'instant où Hector de Montaleu paraissait à l'extrémité d'une des allées qui aboutissaient au carrefour. Léda courut, légère et joyeuse, au-devant de son homérique amoureux, car il avait arboré, à la fenêtre la plus haute de son château, le signal qui disait à la trop faible Parisienne qu'il lui demandait un rendez-vous pressant. Léda, qui voyait se répandre de jour en jour sur le visage de son Hector cette teinte fâcheuse d'indifférence et d'ennui qui dénote d'une façon certaine l'agonie d'un amour qui s'éteint, Léda avait espéré que cet empressement lui annonçait un retour de passion. Pauvre femme, elle avait rougi ses yeux à dévorer toutes les théories romanesques de l'amour, et, comme il arrive le plus souvent aux esprits mal dirigés, elle n'en avait laissé pousser dans son cœur que les rêveries dangereuses et coupables, comme tout terrain mal cultivé laisse les mauvaises herbes étouffer les bonnes semences. De toutes ces lectures funestes, Léda n'avait pas même extrait cette vulgaire sagesse qui apprend que l'amour, ainsi que l'arbre le plus fort, ainsi que la plante la plus fragile, ainsi que toutes les choses de ce monde, ne reverdit point au cœur du jour où il a commencé sa période de décadence. Léda fut donc cruellement désappointée en voyant repousser son joyeux sourire par un regard sombre
et par un accueil glacé. Le cœur endolori de la pauvre femme se resserra avec une douleur de plus, et elle dit dune \<>ix timide :
— Pourquoi donc m'avez-vous fait demander?
— Nous avons à causer de choses sérieuses, répondit Hector d'un ton bourru. Avez-vous la clef de la Charbonnière ?
— La voici, dit Léda en tirant la clef de sa poche.
LA CHARBONNIERE
Hector pénétra silencieusement dans le bois, suivi de Léda qui, le cœur gros de soupirs, essuyait furtivement des larmes qu'elle savait inutiles pour attendrir l'àme grossière à laquelle elle avait donné sa vie. La cabane où ils arrivèrent bientôt, dans un épais fourré, était extérieurement une de ces cahutes, moitié bois, moitié terre, que les charbonniers bâtissent pour s'abriter de la pluie et du vent pendant leurs opérations. Cependant, cette cahute misérable était plus grande que ne le sont d'ordinaire ces espèces de guérites, et elle était fermée par une porte dont la solidité et l'épaisseur étaient déguisées au dehors par des branchages chargés de leur écorce et cloués sur ses panneaux. L'intérieur contrastait complètement avec cette misérable apparence. Il était parfaitement boisé ; un plancher en madriers de chêne y était ajusté avec la précision d'un parquet ; une table était placée au centre, et un divan circulaire régnait tout autour; des jours pratiqués dans le tuit conique de cette singulière construction y laissaient arriver une douce lumière à travers des vitres de couleurs diverses. C'était un vrai boudoir déguisé sous des haillons. Ce fut là «ju'Aly-.Muley vit entrer Hector et Léda. Dès qu'ils furent enfermés, il s'approcha d'assez près pour coller son oreille aux murs de cette singulière retraite, et s'aperçut, avec le plus profond regret, qu'on avait prévu le danger des écouteurs ; que les murs, si bien déguisés sous la terre et les branchages, étaient assez épais pour ne laisser passer
qu'un sourd murmure dans lequel on distinguait à peine la différence des voix et des intonations. Notre Gascon, patient comme un bas Breton, choisit un endroit qui lui permettait de surveiller la porte, et s'y établit à son aise en se disant :
— Ils me laisseront bien le temps de fumer une pipe. Comme rien n'est moins intéressant qu'un écouteur qui
n'entend rien, nous laisserons Aly-Muley dans sa cachette, et nous entrerons dans la cabane où Hector et Léda étaient assis l'un près de l'autre. On eût dit que le gros séducteur avait peur que les projets qu'il avait si laborieusement combinés ne fussent dérangés par ce qu'il allait apprendre, car il paraissait hésiter à prendre la parole.
— Pourquoi m'avez-vous fait venir ici? lui dit enfin Léda.
— Dites-moi, reprit Hector en regardant sa victime d'un air menaçant, m'avez-vous tenu la parole que vous m'aviez donnée ?
— Je vous ai fait tant de serments, repartit Léda, que je ne sais duquel vous voulez parler ; mais, quel qu'il soit, je puis vous répondre sûrement que je n'y ai pas manqué.
— Ainsi, vous n'avez jamais été voir l'enfant?
— Oh ! non, jamais, jamais, dit Léda avec des larmes. Je ne l'ai jamais vue, l'innocente et pauvre créature, vous ne l'avez pas voulu.
— C'eût été une imprudence, Léda ; on aurait cherché à expliquer l'intérêt que vous preniez à cet enfant inconnu, on aurait fini par découvrir la vérité, et vous auriez été perdue.
— Ne le suis-je pas ! et avec un crime de plus que celui qui m'a déshonorée, avec le crime d'une mère qui a repoussé son enfant.
— Au diable soient vos grandes phrases, Léda! je vous dis que nous sommes ici pour causer de choses sérieuses. Il ne s'agit ni de crime ni de déshonneur, mais d'un terrible danger qu'il faut conjurer.
— Un danger pour vous ! Hector, s'écria la pauvre femme, qui cherchait par tous les moyens à se raccrocher à un amour dont les restes avaient péri dans l'enfantement des
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grands desseins d'Hector. Oh ! s'il faut ma vie pour vous sauver, pfenez-la.
— Je ne redoute aucun danger, dit brutalement Hector. Je ne crains homme qui vive, fût-ce votre mai i ; il s'agit de