‹ JulieChapitre 22 sur 62 · NOUS · texte numérisé non relu

NOUS

— De moi ! . . .

— Oui, Léda; l'enfant est découvert, et l'on cherche à savoir à qui il appartient.

Hector se garda bien de dire à Léda à qui on l'attribuait, il avait peur des élans de courage et de générosité qui pouvaient surgir encore de la honte où vivait cette malheureuse.

— Découvert !... s'écria Léda. En ce cas, je suis à la merci de madame de Monrion...

— Peut-être, dit Hector; on peut la faire taire.

Léda regarda Hector; mais elle ne put deviner sur son visage si les paroles qu'il venait de prononcer étaient une menace, ou si elles se rattachaient à des projets moins sinistres que ceux dont elle savait qu'Hector était capable.

— Et comment pourrez-vous la faire taire? lui dit-elle.

— Je vous l'apprendrai peut-être; mais pour que le moyen que je veux employer puisse réussir, il faudrait que je fusse exactement informé de ce qui s'est passé à celte époque.

— Que de fois j'ai voulu vous dire tout ce que j'ai souffert alors! mais toujours vous avez repoussé durement mes confidences et mes plaintes.

— Eh mon Dieu! dit Hector avec emportement, à quoi m'auraient sen i toutes vos jérémiades ! A quoi bon en parler, quand tout s'était arrangé le mieux du monde, du moins je l'espère! ajouta-t-il... Mais aujourd'hui, il faut bien que je m'en occupe pour vous.

Ce dernier mot, infligé à la pauvre Léda, eût dû lui apprendre par l'affectation qu'y mit Hector que c'était surtout pour lui-même qu'il s'en occupait; mais la passion qui égarait la malheureuse cherchait partout un retour de tendresse, et elle lui répondit d'un ton reconnaissant :

— Eh bien donc, je vais vous faire ce récit, que vous avez tant de fois refusé d'entendre.

— Surtout, dit Hector, n'en omettez aucune circonstance.

— Vous savez que je l'ai écrit.

— Et que vous l'avez déchiré, j'espère, comme je vous l'avais ordonné, repartit Hector d'un ton de colère et d'alarme.

— Oui, je l'ai déchiré, mais je me rappellerais au besoin les moindres impressions : le désespoir les a gravées dans mon cœur. Mais il est inutile que je vous fasse entendre les plaintes qu'il renfermait.

— Passez les plaintes, dit brusquement Hector, et arrivez au fait.

Léda poussa un sourd gémissement.

— Du reste, ajouta Hector, faites comme vous voudrez. Je suis en état de tout entendre.

11 avait raison : tant qu'un dernier sentiment de compassion avait existé dans le cœur d'Hector pour cette infortunée, il avait repoussé ses larmes et ses plaintes; car elles gênaient la brutale tranquillité de son grossier égoïsme; mais à ce moment, il se sentait trop épaissement cuirassé par l'espoir avide qui l'agitait, pour ne pas rester insensible à tous les cris et à tous les reproches que pouvait contenir ce factum désolé.

Nous prions nos lecteurs de lire avec plus d'indulgence, et surtout plus de patience (pi' Hector ne mit à l'écouter, ce chapitre de ses mémoires écrit par l'infortunée Léda et récité par elle à son féroce séducteur. Quoique ce récit soit une de ces nombreuses confidences qui arrivent par la poste et sous un triple pli à tout romancier, on nous pardonnera d'en avoir par-ci par-là altéré le texte. En effet, nous ne nous sommes pas cru le droit de. donner au public et dans toute sa naïveté un spécimen de cette littérature inconnue qui fait vendre tant de papier Weinen, et qui ajoute des sommes si importantes aux bénéfices de l'administration de monsieur Comte.

Voici ce récit :

o Mon mari, appelé depuis quatre mois en Bretagne pour les affaires de la succession de l'une de ses tantes, m'avait Laissée seule dans sa maison.

» J'avais vu son absence avec plaisir, car elle me permetlait de me livrer à la passion coupable que m'avait inspirée un noble gentilhomme du voisinage, réunissant tous les genres de séduction : la beauté, la fortune, la noblesse et surtout ramour... L'amour, cette Loi divine que Dieu enseigne à ses entants pour les unir dans le sentiment unanime qui doit régénérer la société. »

Ceci était un Léger reflet des doctrines fouriéristes, dont Léda s'était abreuvée dans La lecture de la Phalange. Continuons :

o Ce bonheur, que je goûtais sans en prévoir les affreuses conséquences, fui tout à coup-troublé par un événement

terrible. Je fus avertie par les lois de la nature que j'étais mère... Et ces mêmes lois révélèrent à ma conscience, trop tard éveillée, que l'être qui devait m'appeler sa mère n'avait pas de droits à la tendresse et au nom de celui qui était mon époux... Dans le premier moment de celte terrible découverte, je crus que j'allais devenir folle... Je voulus mourir. Mais je n'eus point le courage d'exécuter mon projet de suicide et j'allai dire mon désespoir à L'auteur de ma honte. Hélas ! celui qui me devait des consolations me reçut avec dureté... J'avais espéré sa protection; je ne reçus de lui que d'affreux conseils... »

— Que vous auriez bien fait de suivre, dit Hector en interrompant brusquement la pauvre femme dont La voix altérée et pleine de larmes effaçait le ridicule de cette suite de récitation.

Elle baissa les yeux, garda un moment le silence, et passa

une bonne partie des phrases qui rappelaient les torts de son séducteur en cette circonstance.

Elle reprit enfin à une autre page, et nous ferons comme elle :

« Mon mari revint et se laissa tromper, comme tous les gens de notre maison, par les soins que j'avais pris pour dissimuler mon état à tous les yeux. Ma souffrance réelle l'alarma sans rien lui faire soupçonner. 11 passa deux mois à notre ferme, et lorsque les récoltes furent achevées, il repartit pour la Bretagne, où ses affaires le rappelaient. Je me trouvai donc encore seule, en face de celui sur lequel j'aurais dû compter; mais à mesure que le terme fatal approchait, il se montrait à moi plus sombre et plus mécontent. Il me reprochait de ne pas avoir suivi ses conseils. Enfin un jour arriva où, après une scène affreuse, il osa me dire qu'il ne voulait point venir à mon aide, et il m'abandonna quelques jours avant celui où devait naître l'enfant proscrit et voué à la honte qu'il eût dû recueillir. Oh ! que de douleurs et de terribles pensées s'amassèrent dans mon àme en présence de ce lâche abandon!... J'aurais dû le maudire, j'aurais dû publier partout ma honte et la sienne; mais je l'aimais, et je ne voulus sacrifier que moi. »

Hector avait laissé passer,*ans l'interrompre, cette accusation contre la bassesse et la dureté de sa conduite. C'est que Léda approchait du moment où ce récit devait prendre un intérêt véritable pour lui, en vue de l'accomplissement de ses projets. Le misérable écoutait Léda comme s'il eût lu une gazette. Elle s'était arrêtée; car si son esprit, faussé par une vanité moins rare qu'on ne pense, lui faisait attacher du prix à ce récit tel qu'elle l'avait composé, l'émotion qu'elle éprouvait en le répétant était vraie et puissante.

— Continuez, reprit Hector d'une voix encourageante.

Léda se trompa à cet accent moins brutal, et reprit avec plus de vivacité :

« Je sentais que le moment fatal de ma délivrance et de ma honte approchait. J'écrivis à mon mari une lettre où je lui faisais l'aveu de ma faute, et où je lui annonçais ma résolution de mourir, mais sans lui nommer celui qui m'a-

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\;iit ainsi l'ait manquer aux devoirs les plus sacrés de l'honneur. »

— Vous en êtes bien sûre? dit Hector avec anxiété.

« Oh non! continua Léda, qui s'animait assez pour que cette déclamation prit tout à fait l'accent d'une parole inspirée par le moment présent; oh non ! je ne le nommai pas, car celui que j'étais indigne d'appeler mon époux est un brave, un soldat français. Il porte sur sa poitrine l'étoile de l'honneur, et si je lui avais nommé le coupable, il eût vengé dans son sang l'injure qu'il en avait reçue...»

— I p. paysan! dit Hector avec un profond mépris.

Il semblait que les interruptions du vicomte vinssent en aide à la rédaction de Léda, car elle continua avec véhémence :

« La distance qui les sépare ne l'eût point arrêté; et si mon séducteur lui eût refusé satisfaction, il l'eût immolé sans pitié, il eût cherché la vengeance dans un crime, s'il lent fallu. »

Hector pinça les lèvres, fronça les sourcils et fit une grimace qui montrait qu'il n'était pas éloigné de croire à la justesse des prévisions de Léda.

— Enfin, ajouta-t-il, vous ne m'avez pas nommé dans cette lettre, c'est bien.

Léda, épuisée par la chaleur qu'elle avait mise dans cette partie de son récit autant que par les terribles souvenirs qu'il lui rappelait, Léda continua d'une voix plus abattue :

« Je comptais fuir la maison de mon mari quelques jours après relui où j'avais écrit cette lettre; mais une missive m'apprit qu'il arrivait le lendemain. 11 avait été rappelé dans le Bïorvan par le marquis de Montéclain, notre propriétaire. »

— Oui, fit Hector, à l'époque des élections du conseil général, il a fait venir Bricord pour avoir sa voix. C'était bien la peine de nous faire tant de peur pour réussir à si peu de chose.

« Je n'avais pas à hésiter, ajouta Léda. Je laissai sur une table la lettre que j'avais écrite à mon époux, et je partis quelques heures à peine, avant son arrivée. Je pris une voilure qui devait me mener jusqu'à Issoudun. Là, j'espé-

rais faire perdre ma trace à quiconque voudrait me poursuivre ; je comptais pouvoir gagner à pied Chàteauroux et y prendre une des voitures publiques qui y passent journellement, et qui vont de Toulouse à Paris. Mais j'avais plus de courage que de force : durant la route que je dus faire pour arriver à Issoudun, d'affreuses douleurs m'apprirent que je ne pourrais aller plus loin. Cependant je parvins à les dissimuler assez pour que deux personnes qui voyageaient avec moi ne les devinassent point. Arrivée à Issoudun, il me fut impossible d'y accomplir mon projet. Je cherchai donc une auberge obscure, et je m'y cachai. Ce fut alors que ma position se montra à moi dans toute son horreur. »

— Arrivez à l'essentiel, dit brusquement Hector.

— Ne m'interrompez pas, Hector, fit vivement Léda; puisque vous avez voulu entendre ce récit, il faut qu'une fois au moins vous sachiez ce que j'ai souffert.

Et elle reprit avec une autorité qui subjugua un moment la froide brutalité du vicomte.

« Oui, ce fut alors que ma position se montra à moi dans toute son horreur. J'étais seule, abandonnée de celui qui eût dû me protéger, seule avec les douleurs de mon âme et celles de mon corps, dans une chambre basse, humide, glacée, à moitié morte sur un grabat, étouffant mes cris, sans secours, tremblant à chaque instant de voir paraître mon mari qui pouvait avoir appris la route que j'avais suivie, et me découvrir dans la misérable' maison où je m'étais réfugiée. Le moindre bruit me faisait frémir... Il me semblait à chaque instant voir entrer mon mari, terrible et implacable ; je sentais mon sang se glacer dans mes veines ; il me semblait que la vie allait me quitter. Mais Dieu donne à celles qui vont devenir mères une force surnaturelle. Je résistai à mes douleurs; bien plus, je résistai à mes craintes, et je mis au jour, dans le silence de la nuit, un enfant qui ne devait avoir ni nom ni parents ; un enfant maudit et repoussé par celui qui eût dû le recevoir dans ses bras. »

Un imperceptible mouvement d'épaules de la part d'Hector fut tout ce qu'obtint cette partie du récit de Léda. L'in-

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fortunée ne le vit pas; les larmes qui inondaient ses yeux troublaient sa vue; des sanglots interrompirent sa voix, et elle s'écria :

— Oh oui, j'ai bien souffert, mon Dieu! Je n'ai pas connu cette joie que vous donnez aux mères à l'aspect de leur nouveau-né. Ah! Hector! Hector! vous avez tué en moi tous les sentiments qui élèvent rame... Ce pauvre enfant, je lis comme vous, je le maudis, je le vouai à la mort.

Une exclamation sourde, mais dont le sens échappa à Léda, l'interrompit; elle y répondit cependant:

— C'était un crime, n'est-ce pas? mais je ne le condamnai pas seid, je me condamnai avec lui... Oui, je voulais mourir... oui, reprit-elle en cherchant à se remettre dans l'ordre de ses souvenirs écrits... je tremblais toujours que quelqu'un n'arrivât... enfin...

Cl!c s'arrêta un moment, et reprenant son récit comme un wagon déraillé qui est ramené insensiblement dans sa voie, elle continua :

« Le matin n'était pas encore venu; j'espérais pouvoir sot-tir sans être aperçue. J'avais soigneusement enveloppé mon enfant... .Malheureuse ! j'allais le tuer, et je craignais de le blesser... J'étais prête, j'allais quitter cette maison pour commettre un double crime, lorsque tout à coup j'entends la voix de mon hôtesse qui, répondant à une autre voix, disait :

» — C'est au bout de ce corridor, la porte en face.

» C'était ma chambre qu'elle désignait ainsi. Je me jetai à demi morte derrière ma porte avant d'avoir pu éteindre la lumière que j'avais gardée près de mon lit. Je ne vis point s'ouvrir la porte, je n'entendis point la voix qui m'appela... je tombai sur mes genoux en serrant contre moi mon pauvre enfant tout glacé ; et moi qui allais le tuer, je me mis à crier :

» — Grâce! grâce pour lui du moins!... »

Hector laissa échapper un énorme soupir et détourna la tète. Quelque chose d'humain et de compatissant s'étail enfin ému au fond de cette âme, si dure et si lâche qu'elle

fût; mais il résista à ce mouvement de pitié, et murmura sourdement le mot : — Après...

C'est que la partie du récit où allait entrer Léda était aussi importante pour lui que celle où il était parlé de la lettre qu'elle avait écrite à son mari.

« Au lieu de la voix menaçante et terrible que je frémissais d'entendre, ce fut la voix d'un ange qui me répondit. J'ouvris les yeux, je relevai la tète et je me trouvai en face d'une femme d'une charmante beauté. Je fus si étonnée, si stupéfaite que je ne la reconnus pas sur-le-champ. Je la pris pour une de ces créatures célestes que Dieu envoie aux hommes pour les consoler dans leurs rêves. Mais je ne rêvais pas, c'était bien la réalité, c'était une noble dame du voisinage de notre ferme, qui avait souffert aussi, disaiton, et... »

— C'était madame de Monrion, dit Hector en interrompant le style à circonlocutions de Léda.

— Oui, reprit celle-ci, parlant aussitôt au nom du sentiment présent, oubliant ses souvenirs.

— Que vous dit-elle, alors?

— Elle eut pitié de moi, monsieur; elle me consola, elle m'apprit comment elle était venue.

— Voilà, dit Hector, ce dont je ne me souviens pas bien.

— Voici le récit qu'elle me fit, poursuivit Léda :

« Le jour même de l'arrivée de mon mari, elle se trouvait à la ferme. Elle y était venue avec un domestique pour acheter un cheval de promenade. Elle trouva monsieur Bricord fort étonné de mon absence, et questionnant tous les domestiques pour savoir si je n'avais point dit où j'allais, et pour combien de temps j'étais partie. Elle s'étonna de voir mon mari renouveler ses questions après que l'une de nos servantes lui eut répondu que j'avais laissé une lettre pour lui. Elle lui en fit l'observation. Alors, mon mari, dont l'inquiétude fit taire un instant de vanité, pria madame de Monrion de le suivre un moment dans ma chambre. Elle y consentit; ce fut là qu'il lui avoua en rougissant ce qu'il n'avait jamais osé m'avouer à moi-même... c'est qu'ilne savait pas lire. Hélas! l'infortuné m'avait caché son

ignorance., il aAait peur que je ne le trouvasse pas assez digne de moi... Il était honteux de ne pas posséder ces vains avantages de l'éducation qui oe mettent pas le cœur à l'abri des faiblesses les plus coupables... »

— Enfin, dit Hector, dont la phraséologie de Léda metlait à une rude épreuve le pende patience qu'il avait, enfin il lui avoua qu'il ne savait pas lire.

« Oui, continua Léda, et il pria la comtesse de Monrion de vouloir bien lui donner connaissance de la lettre que j'avais laissée pour lui. Madame de Monrion l'avait déjà décachetée et allait commencer à la lire, lorsqu'un hasard providentiel détourna un moment l'attention de mon mari. Un domestique vint le prévenir qu'un de ses voisins demandait à le voir; mon mari échangea quelques mots avec cet homme du haut de l'escalier en le priant de l'attendre, el celui-ci lui répondit, à ce qu'il parait, ces paroles :

» — A propos, on me dit que tu es inquiet de ta femme. Je te préviens que je l'ai rencontrée il y a quelques heures mu la route d'Issoudun.

» La comtesse tressaillit en entendant ce renseignement, car l'interruption causée par l'arrivée de ce voisin lui avait permis de parcourir rapidement la lettre, et elle y avait vu l'aveu de ma faute et la funeste résolution que j'avais prise de mourir. »

— Vous m'aviez dit, ce me semble, dit Hector, que vous comptiez aller à Paris...

— Oui, tel était mon projet quand je suis partie ; mais, en écrivant à mon mari, j'avais compris que je devais mourir.., je le lui disais, et madame de Monrion le crut.

Léda, encore une fois interrompue, eut quelque peine à retrouver le fil de sa narration, et ce ne fut qu'après qu'Hector l'eut deux fois avertie qu'il l'écoutait, qu'elle reprit ainsi :

« Cet instant avait suffi à madame de Monrion pour concevoir la pensée la plus noble, la plus généreuse : elle voulut me sauver, et improvisant avec une admirable présence d'esprit une lettre toute différente de celle que j'avais écrite, elle dit à mon mari que je l'avertissais que je parlais pour Paris, où m'appelait ma mère malade. »

— C'est très-bien, dit Hector ; mais cette lettre elle ne l'a pas laissée dans les mains de votre mari, je suppose; car ce qu'il avait fait en consultant madame de Monrion, il aurait pu le faire aussitôt vis-à-vis d'un autre?

Léda parut embarrassée et répondit :

— Cette lettre, il désira la garder, à ce qu'il parait; et madame de Monrion ne put pas la lui soustraire.

— Diable! murmura Hector... vous m'aviez assuré qu'il ne l'avait plus.

— Je la lui ai redemandée bien des fois; il m'a toujours répondu qu'il l'avait brûlée, et moi-même je l'ai cherchée dans notre maison avec un soin et une exactitude qui me l'eussent fait découvrir, si elle eût encore existé. D'ailleurs, la conduite de mon mari envers moi, depuis cette époque, me prouve, mieux encore que toutes mes recherches, que cette lettre a complètement disparu.

— Et mon nom n'y est pas écrit, n'est-ce pas? dit Hector.

— Je vous l'ai déjà dit, repartit Léda avec un profond soupir. 0 mon Dieu ! êtes-vous donc si honteux de l'amour que vous aviez pour moi?...

— Allons, encore des reproches... C'est que, reprit brusquement le vicomte, je ne pourrais pas vous sauver si, par hasard, vous m'aviez nommé, surtout à madame de Monrion.

Léda abandonna tout à fait le récit écrit et récité de ses infortunes pour répondre à Hector.

— Madame de Monrion ne me fit pas une question à ce sujet.

— Mais comment vous découvrit-elle à Issoudun ?

— Pendant que mon mari , qui avait avancé son voyage d'un jour pour venir m'embrasser, retournait à Nevers afin de voter pour monsieur de Montéclain, madame de Monrion me suivait à Issoudun, où elle savait que j'étais allée, grâce à ce qu'elle avait entendu dire par le voisin qui m'avait rencontrée. Une fois dans cette ville, elle finit par me découvrir. Elle arriva juste au moment où j'allais accomplir mon terrible sacrifice. Je voulais mourir, Hector, malgré. ses prières et ses représentations; et ce ne fut que parce

qu'elle me jura devant Dieu de ne jamais révéler mon secret que je consentis à faire ce qu'elle voulait.

— Elle vous l'a juré? dit Hector du ton d'un homme qui veul bien s'assurer d'un fait.

— Oui, par les serments les plus saints, et ce serait un horrible parjure si elle manquait à sa parole.

— Elle n'y manquera pas. je l'espère, lit Hector avec un sourire satisfait.

— Ce fut alors, ajouta Léda, qu'elle me fit écrire à mon mari une lettre datée d'issoudun, après quoi je partis pour Paris, d'où j'écrivis de même, de façon qu'il crut alors et qu'il croit encore la fable inventée par madame de Monrion.

— Et il la croira toujours, dit Montaleu en se levant.

— Quelque temps après...

— Je sais le reste, lit négligemment Hector. Votre mari alla vous chercher, et vous êtes revenue avec lui dans le pays.

— Après une maladie qui m'a bien cruellement changée, doute, car je ne vous ;ii plus retrouvé le même.

— J'oubliais, dit Hector : lorsqu'elle a emporté reniant, quelqu'un était-il dans sa confidence?

— Elle était venue avec nu domestique qu'elle renvoya ici, et elle est repartie seule dans une voiture de louage qu'elle a quittée à peu de distance de Saint-Faron, où elle s'est rendue à pied pour remettre notre fils chez Jeanne Dromery.

— Bien, reprit Hector sans prendre garde aux regards suppliants que Léda attachait sur lui.

— Et maintenant, lui dit-elle, que je vous ai fait ce déplorable récit, me direz-vous quel danger me menace?

Mais déjà Hector ne l'écoutail plus, il était tout entier à la pensée «lu projet qu'il avait conçu; il lui souriait, il le caressait. Du moment que ce projet s'était montré, il avait tout oublié', el. dans cet instant où il paraissait que, grâce aux explicitions de Léda, lien ne semblait devoir s'opposer réussite, il était dans une sorte de délire joyeux, qui se manifestait par d'épais sourires et des exclamations entrecoupées. Léda, la malheureuse femme qu'il avait per-

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due, n'était plus rien pour lui; il l'eût écrasée sous ses pieds si elle eût embarrassé sa route d'une minute. Léda fut obligée de lui répéter ses questions à diverses reprises pour l'arracher à sa préoccupation.

— Eh bien ! lui dit-il brutalement, que me voulez-vous? que demandez-vous?

— Mais, ne m'avez-vous pas dit, reprit Léda, qu'on avait découvert notre enfant, qu'on cherche à deviner à qui il appartient?

— Oui, c'est vrai, répondit Hector ; et c'est maintenant plus que jamais qu'il faut garder votre secret. Songez que la moindre indiscrétion vous perdrait; et madame de Monrion elle-même dût-elle vous accuser, il faudrait nier...

— Devant elle! en face d'elle! reprit Léda... Je ne l'oserais pas.

— Il le faut cependant, reprit Hector d'un ton sombre et impérieux ; il faut plus : comme il pourrait arriver que des médisants accusassent une autre que vous d'être la mère de cet enfant, n'allez pas vous aviser de vouloir la défendre en disant la vérité.

— Mais c'est une infamie que vous me proposez là.

— Ah ! fit Hector en qui toute résistance excitait une colère menaçante, vous vous tairez... je le veux.

Il jeta autour de lui un regard sombre et ajouta d'une voix sourde :

— Vous vous tairez, ou bien je saurai vous y forcer. Nous n'osons dire la pensée sinistre qui traversa l'esprit

d'Hector en ce moment. Il sembla considérer la solitude du lieu où il se trouvait. Il arrêta son regard sur cette femme qu'il pouvait anéantir d'un seul coup avec le secret qu'elle portait avec elle et qui le gênait. Une rougeur pourprée monta à son visage, ses yeux flottèrent incertains dans leur orbite comme ceux d'un homme ivre, et il s'écria :

— Si je pensais que tu osasses parler, malheureuse!... Léda épouvantée tomba à genoux, et répondit d'une voix

tremblante :

— Je me tairai...

— C'est bien, dit Hector en ouvrant brusquement la

porte comme poui fuir l'horrible tentation qui le poursuivait Mais il s'arrêta tout à coup en entendant à peu de distance la voix de deux personnes qui causaient avec une certaine vivacité. Hector crut reconnaître la voix de Léona, et puis après celle du colonel. Ils discutaient avec véhémence et semblaient être arrêtés à peu de distance, presque en face de la cabane où ils se trouvaient.

— Qu'est-ce donc? lit Léda avec épouvante.

— Rien, des gens qui passent dans le bois.

Ils écoutèrent. La conversation, de plus en plus animée, prenait presque le caractère d'une dispute sérieuse.

— Ah çà ! dit Hector avec impatience, e^-ce qu'ils vont rester là longtemps?

Soit que la voix de Montaleu fût arrivée jusqu'aux deux causeurs, soit toute autre raison, tout bruit cessa soudainement, et Hector entendit un pas d'homme pénétrer dans le taillis. Il referma doucement la porte, et tous deux restèrent dans le plus profond silence. Grâce à une petite ouverture qui se perdait en dehors dans les rugosités du bois, il put voir qu'il ne s'était pas trompé. C'était bien le colouel Thomas Rien, suivi à quelque distance de Léona. Le colonel tourna autour de la maison en l'examinant, et Léona lui dit de loin :

— Eh bien ?

— Nous vous êtes trompée, il n'y a personne; cette masure n'est point habitée.

— N'importe, dit Léona, votre vivacité et la mienne aussi peut-être nous ont entraînés à parler trop haut de choses que personne ne doit entendre. Rentrons chez moi.

— C'est inutile, répondit froidement le colonel; je désire que nous reprenions cet entretien quand je serai plus calme i'l vous aussi.

— Prenez garde, Thomas, vous voulez une vengeance, et roua reculez devant les moyens d'y parvenir.

— oui, quand ces moyens sont indignes.

— Et il n'y en a pas d'autres, repartit fièrement Léona, quand le but n'est pas raisonnable. L'honneur réprouve la vengeance; invoquez-le d'abord contre vos ressentiments, et vous pourrez alors blâmer la voie que je suis pour salis-

faire les miens. Réfléchissez-y, Thomas... J'espèr,e vous revoir bientôt.

— Oui, dit le colonel, je vous reverrai, il le faut. . Tous deux se séparèrent, et Hector les vit s'éloigner rapidement. Un instant après, il sortit de la cabane avec Léda. Elle retourna plus triste et plus désolée à la ferme, tandis que le vicomte de Montaleu, le front haut, le sourire aux lèvres, l'air triomphant, marchait à grands pas vers la maison de monsieur de Montaleu. Tous deux se croyaient bien sûrs de ne pas avoir été aperçus. Mais Aly-Muley n'avait pas cessé de veiller, et Léona elle-même, qui s'était réfugiée dans un bouquet de bois, avait enfin deviné à «moi servait cette misérable cabane qu'elle avait déjà remarquée.

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