‹ JulieChapitre 23 sur 62 · PENSÉES SECRÈTES · texte numérisé non relu

PENSÉES SECRÈTES

Après avoir quitté la maison de Jeanne Dromery, madame de Monrion revint rapidement vers le château de son oncle. Elle ne vit point les voitures de messieurs de Montaleu et de Rudesgens qui s'étaient retirés à l'écart; mais elle fut très-surprise en rencontrant monsieur de Montéclain qui, ayant aperçu ces voitures, était descendu de cheval pour pouvoir approcher plus discrètement de la cabane'. A ce moment, madame de Monrion ignorait encore l'affreuse calomnie dont elle était la victime; cependant la rencontre de cet homme, dont elle avait entendu faire à monsieur de Montaleu les récits les plus défavorables, lui causa un véritable effroi. Montéclain s'arrêta à l'aspect de Julie ; il sembla prêt à l'aborder ; mais presque aussitôt il passa, après l'avoir saluée avec respect. Elle poursuivit sa route; mais, arrivée à l'endroit où elle devait quitter l'allée où ils s'étaient rencontrés, elle se retourna pour savoir quelle direction prenait Montéclain, et le vit à la place où elle l'avait laissé, immobile et la tète découverte. Julie avait quitté le château en proie à une profonde douleur. Elle ne se dissimulait point que l'insulte qu'elle avait reçue de ma-

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dame de Champmortain avait été dirigée par une main plus exercée que la sienne. Elle avait reconnu la haine de Léona. Elle avait deviné que, d'une façon quelconque, celle-ci avait excité contre elle la jalousie de S\ Ivie : et madame de Monrion, qui avait pu juger par elle-même de la fureur de la passion de madame de Champmortain, prévoyait que Léona la pourrait pousser aux plus terribles excès. Sa fierté s'était résolue d'abord à soutenir cette lutte; mais après bien des colères, après bien des larmes, elle avait pris le parti de fuir. C'est que l'outrage qu'elle avait reçu n'était pas le plus cruel chagrin de Julie. Dans la nuit qui avait suivi celte horrible scène, la comtesse de Monrion avait regardé autour d'elle, et plus que jamais elle avait compris sa solitude. Monsieur de Montaleu s'était, à la vérité, posé comme son protecteur; mais qu'il y avait loin de celte tranquille indignation aux fureurs grotesques peut-être, mais profondément senties, qu'eût fait éclater son père en pareille occasion! Combien plus loin de cette discussion froide avec les larmes et les consolations de sa mère, si elle eût vécu! 'Charles lui-même, le frère de Julie, que monsieur de Montaleu traitait d'étourdi sans tenue, eût trouvé en lui de ces élans de colère qui intimident les plus insolents, et retournent l'outrage à qui l'a l'ait. Parmi tous ceux qui eussent pu jadis la protéger, et qui lui manquaient, Julie n'oublia lui dont elle portait le nom, et qui lui était apparu si piste et si grand sur son lit de mort. — Oh ! celui-là, se disait-elle, je ne sais ce qu'il eût dit, ce qu'il eût fait, mais, j'en suis sûre, il m'eût fait rester en reine dans ce salon qu'il m'a fallu quitter honteusement et à la dérobée. Mais s'il eût vécu, il n'aurait pas eu à me venger d'im pareil ou- ■; on n'eût pas osé me l'adresser.

elle se demanda comment dans ce salon, où étaient tant d'hommes braves et tiers sans doute, il n'y en eût pas un seul qui, témoin de l'outrage, se fût fait sou défenseur; comment pas une pensée généreuse, pas un cri chevaleresque ne s'était élevé en sa faveur. Julie en frémissait d'indignation. Sans calculer l'avenir où elle marchait, sans se rendre un compte exact des malheurs dont* elle pouvait être menacée, Julie se décida à partir; tout ce qui l'entourait

lui était odieux et lui semblait menaçant. Cependant elle n'avait pas voulu accomplir ce dessein désespéré sans penser à un devoir sacré. Ce fut au moment où elle venait d'assurer la vie de l'enfant abandonné , ce fut au moment oii sa chaste pitié lui était imputée à crime honteux qu'elle rencontra monsieur de Montéclain.

— Voilà, se dit-elle en s'éloignant , voilà sans doute un des complices de l'insulte que j'ai reçue hier. C'est l'ennemi de monsieur de Montaleu. Il a probablement commencé par moi les représailles qu'il doit à un autre, et le respect ironique qu'il vient de me montrer n'est qu'une injure de plus. Mais pourquoi l'ai-je trouvé ce matin sur mon passage ? pourquoi hier, dans cette fête, m'observait-il avec cette attention persévérante ? C'est qu'il savait l'outrage qu'on me préparait et qu'il voulait contempler à son aise ma douleur et ma confusion.

Nous traduisons de notre mieux les raisonnements que se faisait madame de Monrion pour se persuader que Montéclain était son ennemi, parce qu'elle-même se répétait ces raisonnements avec une persistance singulière. Ceci mérite explication. Mariée à un homme dont la réputation était venue jusqu'à elle, avant qu'elle le rencontrât, comme celle d'un de ces débauchés qui font le désespoir de- leur famille, elle l'avait vu si noblement racheter l'insulte qu'il lui avait faite, qu'elle avait gardé pour le souvenir du malheureux Monrion un respect bienveillant et curieux à la fois. Souvent, dans le silence de ses rêveries, elle l'avait regretté, en pensant qu'elle eût peut-être découvert, au fond de cette âme égarée, des fleurs d'amour qui ne s'étaient point épanouies, des sentiments de noble ambition et de dignité que l'étroite sévérité de monsieur de Montaleu avait étouffés. Ce sentiment se présentait souvent au cœur inoccupé de Julie, lorsqu'elle entendit pour la première fois parler de monsieur de Montéclain. C'étaient à propos de lui les mêmes blâmes qu'elle avait entendus contre Monrion : les séductions, le faste des dépenses, le scandale des intrigues, l'éclat des duels, le dédain des vertus sages et modestes. ÎNul éloge sur sa générosité, sur son courage et son esprit ; mais un silence qui, dans les dispositions enne-

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iriies de monsieur de Montaleu, équivalait à une reconnaissauce tacite de toutes ces qualités. Elle savait aussi que la haine du marquis contre Montéclain venait, indépendamment de la sévérité de ses principes, de ce qu'il considérait

Arthur comme ayant été le modèle fatal qui avait perdu Monrion. Elle regrettait celui-ci, qu'elle n'avait point connu. Faut-il donc s'étonner qu'elle eût éprouvé une vive curiosité de connaître Montéclain? Cette pensée, ce désir de jupe p celui qui n'était plus dans celui qui vivait encore, occupait souvent madame de Monrion. Ainsi, la veille, à l'heure où elle avait été insultée, quelque chose de moins précis qu'un désir, de moins vague qu'une espérance, quelque chose de fugitif et de certain à la fois lui avait dit, en passant près de son cœur et en lui montrant Montéclain : o Celui-là doit te protéger. » Aussi éprouva-t-elle une sorte d'étonnement douloureux de son indifférence ; et de tous ceux qui avaient été présents à l'injure, ce fut lui qu'elle méprisa le plus pour ne l'avoir pas repoussée. Ce désappointement, il faut hien le dire, ne fut pas pour peu de chose dan.-- la violence du chagrin qu'elle éprouva. Elle le comprit, et souffrit encore d'en avoir souffert. Son orgueil en fut humilié ; elle s'en voulut d'avoir laissé prendre tant de place dans son cœur à uTi désir qu'elle avait cru n'être qu'une fantaisie, et qui était devenu une espérance assez vive pour que sa perte l'affligeât.

Voila quelle était la raison pour laquelle Julie se faisait tous les raisonnements possibles pour se persuader que Montéclain devait être tout au moins le complice de l'injure qu'elle avait reçue la veille. .Nous ne pouvons affirmer qu'elle se le persuada complètement, et nous avons d'autant moins de raisons de lecroire, qu'elle s'affermit dans la résolution de partir et de quitter ce pays. Elle avait peur d'elle-même peutêtre encore plus que des ennemis qui voulaient la perdre.

Elle arriva chez monsieur de Montaleu dans celte disposition; elle redoutait l'explication qui l'y attendait et se proposait de tout faire pour l'éviter, lorsqu'elle apprit que le vieux marquis était sorti avec messieurs de Rudesgens, de lli ias et de Champmortain. Julie rêvait le monde plus qu'elle ne le connaissait. L'instinct délicat et exalté qui lui

faisait deviner tant de choses s'égarait aussi quelquefois par sa délicatesse et son exaltation mémos. Elle s'imagina que monsieur de Montaleu, peu satisfait des explications qui lui avaient été données, était sorti pour en obtenir satisfaction, et elle regretta d'abord les ordres précipités qu'elle avait donnés pour son départ. Dans l'inquiétude où elle se trouvait, elle interrogea vainement les gens de la maison sur la cause de cette sortie précipitée. Personne ne put la lui apprendre. Elle se résolut donc à attendre le retour de monsieur de Montaleu.

Parmi les ordres qu'elle avait donnés en arrivant, il en était un qui concernait Léda. Elle avait envoyé un valet à la ferme de Bricord pour dire à sa femme que madame de Monrion désirait lui parler sur-le-champ. Nous verrons plus tard ce qui arriva de cet ordre. Cependant l'inquiétude de Julie croissait de minute en minute; sa vive imagination se représentait déjà monsieur de Montaleu blessé, mourant pour elle ; elle se désolait en pensant que la résolution qu'elle avait prise de le quitter avait peut-être excité le ressentiment de ce noble vieillard contre ceux qui avaient insulté sa nièce. Elle en était enfin arrivée à un tel degré d'angoisse, qu'elle s'apprêtait à se rendre elle-même dans la forêt, lorsqu'elle aperçut la voiture du marquis... Elle l'attendit le cœur plein de crainte, et ne fut tranquille que lorsqu'elle l'en vit descendre bien portant, mais sombre et mécontent. La voiture de madame de Monrion était dans la grande cour. Monsieur de Montaleu s'arrêta un moment à la regarder. On y ajustait la vache et les coffres de voyage. 11 ne pouvait douter qu'elle ne persistât à partir... Quel fut donc l'étonnement de Julie en entendant monsieur de Montaleu, après être rentré dans l'intérieur du château, se diriger vers son propre appartement! Cette entrevue qu'elle avait redoutée, elle la désira aussitôt. Une heure avant, elle trouvait pénible de s'y soumettre; en ce moment elle accusait monsieur de Montaleu de manquer d'égards envers elle en évitant de la voir. Quel crime avait-elle donc commis? quelle faute avait-elle donc faite, pour qu'il ne daignât pas venir?... D'abord ce fut le désespoir qui domina dans cette âme blessée, puis l'indignation. Sa fierté lui dit

de partir .sans chercher à revoir l'homme qui lui avait offert sa protection, et qui l'abandonnait au moment où elle en avait besoin; mais ce sentiment se calma bientôt dans cette âme mobile et prompte à toutes les impressions, ou plutôt cette vive indignation se résuma dans le sentiment d'une véritable et sérieuse dignité. Julie ne voulut partir ni en fugitive ni en ingrate. Elle pensa qu'elle devait une première démarche à l'âge de monsieur de Montaleu, à l'affection qu'il lui avait témoignée et dont elle devait lui être reconnaissante, alors même que cette tendresse était impuissante à la protéger.

Après plus d'une heure d'attente, elle lui fit demander une entrevue par sa femme de chambre ; celle-ci apporta un billet ainsi conçu :

« Peut-être eùt-il mieux valu ne pas nous revoir. Cependant, si vous avez à me parler, venez, je vous attends. Seulement, cl pour éviter entre nous des explications pénibles pour tous deux, je vous avertis que je sais toute la vérité. Maintenant décidez si vous devez venir. »

Julie, l'enfant si douce, si timide, si tremblante devant une marque de bienveillance; la jeune fille si réservée et si confuse devant un éloge, la femme si aisément troublée devant l'admiration qu'elle excitait, se redressa fière, superbe et résolue , à la lecture de ce billet ; son œil s'alluma d'un éclat subit, ses narines dilatées frémirent comme celles d'un généreux coursier à l'approche du combat, elle releva le front et entra impétueusement dans l'appartement de monsieur de Montaleu.

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