IULIE
Julie recula devant cette grandeur d'àmc , et monsieur de Montaleu t'ii l'ut atterré. Son neveu, son grossier neveu, cet épouvantable mangeur, ce buveur effréné, ce rustre redoutable et violent, dont la brutale nature ne se plaisait qu'aux cris des chiens, au tumulte de la chasse et dos orgies qui la suivent, ce goujat, comme l'appelait monsieur de Montaleu dans ses moments de colère, venait de se poser devant lui comme un héros de générosité et de délicatesse. La vanité aristocratique du vénérable marquis l'emporta sur ses préventions passées, et il s'écria en tendant la main à Hector:
— Ah ! je savais bien que le sang des Montaleu se réveillerait un jour en toi.
Julie aussi fut étourdie de ce magnifique mouvement si artistement préparé; mais au milieu delà surprise qu'elle éprouva, au milieu du trouble qui lui restait de la scène qu'elle venait d'avoir avec son oncle, la lueur fausse et incertaine qui jaillit de l'œil inquiet d'Hector, l'accent contraint avec lequel il parla, l'avertirent qu'il y avait quelque odieux calcul caché sous cette action en apparence si héroïque. Elle n'eut pas le temps de s'arrêter à ce sentiment de répulsion, car tout aussitôt monsieur de Montaleu -e tourna vers elle en lui disant :
— Excusez-le, Julie, de la rudesse de sa demande; de si vrais et de si nobles mouvements n'admettent ni atermoiement, ni précaution...
— .Ni réflexion, ni rien, ajouta Hector d'un ton ravi et triomphant.
— C'est pour cela, dit Julie en s'inclinant modestement, que je supplie monsieur le vicomte de Montaleu de me permettre de ne pas lui répondre sur-le-champ. Si, dans quelque temps et malgré tout ce qu'on a pu dire de moi, il persiste dans cette résolution, alors -je répondrai comme je le dois à une proposition dont j'apprécie toute la noblesse.
— J'y persisterai jusqu'à la mort , dit Hector en se posant encore plus héroïquement.
— El Lorsque tu en auras le droit, ajouta monsieur de Montaleu, tu puniras les infâmes qui ont inventé cette indigne calomnie.
— Assurément, dit Hector avec un embarras qui ne venait point d'un manque de courage, mais de la peur qu'il avait qu'en cherchant des calomniateurs on n'arrivât à découvrir la vérité.
— Je sais, reprit monsieur de Montaleu, que c'est madame de Champmortain qui a répété cette atroce invention ; mais quelqu'un la lui a suggérée, et c'est celui-là qu'il faut punir. Ce n'est ni monsieur de Rudesgens, ni Champmortain, ni Brias, ils étaient tous les trois trop affligés lorsqu'ils sont venus me redire cette infamie. C'est peut-être Montéclain...
Julie pâlit.
— Du moment que vous ne pouvez affirmer le nom du coupable, n'accusez personne, dit-elle doucement. Et maintenant, permettez-moi de me retirer.
Au moment où elle allait quitter l'appartement, une femme de chambre vint lui annoncer que la fermière de Lavordan, madame Bricord, ne pourrait se rendre à ses ordres que le lendemain. Au nom de madame Bricord, le colosse généreux, le terrible et vaillant Hector chancela sur sa base. Ce trouble échappa à monsieur de Montaleu, qui conduisait Julie en lui parlant ; mais Julie le vit, et le soupçon fugitif qui avait traversé sa pensée y reparut plus clair, plus saisissable.
— Et vous ne partirez pas, lui dit le marquis en la reconduisant.
— Je ne vous promets rien, monsieur, repartit Julie. J'ai besoin de me recueillir et j'ose vous demander quelques heures de retraite et de liberté.
c'est un bruit qui court
C'était dans la salle basse de la ferme de Bricord. Le colonel et le fermier étaient assis chacun d'un côté de la cheminée : au milieu de la salle et autour de la table, Léda et deux servantes s'occupaient activement de travaux de cou-
JULIE loO
turc. Deux garçons de ferme, dont l'un tressait des paniers, tandis que l'autre amenuisait des manches d'instruments aratoires, étaient retirés dans un coin. Le colonel était soucieux; mais Bricord, fier de le tenir ainsi dans sa société, rayonnait d'orgueil et de joie. Il avait d'abord désiré inviter tous ses voisins pour les faire assister au diner que Thomas avait bien voulu accepter chez lui ; mais le colonel avait témoigné le désir d'assister à un repas de famille, et ce n'était pas sans quelque étonnement qu'il s'était assis pour souper à cette table autour de laquelle s'étaient rangés plus de vingt serviteurs, et qu'avait présidée la belle Léda. En effet, s'il reste encore en France quelques traces de l'ancienne vie patriarcale de la famille, c'est chez les fermiers qu'on peut la trouver.
Le colonel avait contemplé d'abord avec une réelle satisfaction ce tableau d'une existence laborieuse, calme, sédentaire, et bien différente de la vie aventureuse et ambulante du soldat. Mais, soit que la comparaison lui fit faire de tristes réflexions sur lui-même, soit qu'il pensât au malheur et au crime que cachait cette apparence de bonheur, il était peu à peu devenu plus pensif; et depuis quelques moments un profond silence régnait dans la grande salle, lorsque Aly-Muley entratout à coup en chantonnant un air de grand opéra.
— Hé ! lui dit Bricord, te voilà ; où donc as-tu soupe ?
— Je ne soupe jamais qu'après avoir diné, repartit le Gascon assez gaiement. Or, comme le numéro 1 manque, je n'ai pas passé au numéro 2.
Là-dessus il se remit à chantonner pendant qu'une des servantes mettait un couvert à l'extrémité de la table.
— Que diable chantes-tu là? dit le colonel.
— C'est, je me l'imaginais du moins, un petit bout d'air que j'ai entendu fredonner à Alger par une cantatrice de Paris. 11 est vrai que j'y ajoute par-ci par-là quelques petites fournitures, attendu que nous autres gens du midi, nous sommes tous très-musiciens. Cependant, colonel, je puis vous le dire dans sa simplicité, avec les paroles.
Il recommença, en chantant la ritournelle.
— Mais, reprit Léda, c'est, je crois, l'air de la Juive, d'Halévy : 7/ va venir.
— C'est ça, dit Aly-Muley, ça me flatte et ça prouve que vous avez l'oreille juste, madame Bricord.
— Ah çàl mais que diable as-tu fait dehors toute la journée? lui dit le fermier.
— Je suis allé me prendre la mesure d'une maison et d'une métairie dans les environs, répondit Aly-Muley en attaquant vigoureusement un reste de jambon. J'ai aussi envie de me sortir du service pour vivoter paisiblement.
— Ah ! ah! repartit Bricord, voilà qui est bien; établistoi dans le pays, tu te marieras, tu épouseras une brave femme comme la mienne.
— Verse-moi à boire, dit Aly; j'ai un morceau de salé dans la gorge qui ne veut pas passer.
Comme il prononçait ces paroles, la porte s'ouvrit, et le vicomte Hector de Montaleu entra dans la salle basse.
Aly se remit à fredonner l'air : Il va venir.
Hector fut reçu comme un habitué dont la présence n'avait rien d'extraordinaire, mais il parut contrarié de rencontrer le colonel. Cependant, ils se saluèrent avec plus de cordialité que la veille, chacun d'eux sentant apparemment le besoin de ne pas heurter un homme qui pouvait traverser ses projets. Bricord, ravi d'avoir donné à son colonel un interlocuteur de l'importance de monsieur le vicomte de Montaleu, alla s'asseoir auprès d' Aly-Muley, et se mit à causer à voix basse avec lui. Mais ce qu'Hector et Thomas pouvaient avoir à se dire fut bientôt épuisé, de façon que l'entretien de plus en plus animé qui avait lieu entre Bricord et Aly-Muley, domina peu à peu les quelques paroles échangées entre le colonel et le vicomte, et fit tout à coup invasion dans le silence général, par cette exclamation de Bricord faite d'un ton d'étonnement et de doute :
— Où diable as-tu appris ça, toi?...
— Qui sait ! répondit Aly-Muley en mâchant à la fois ses paroles et son lard : on n'apprend ces choses-là nulle part, et ça s'apprend partout : en écoutant dans mie antichambre, en se promenant aux environs d'un parc, en regardant le soleil et la lune.
— .Mais ce n'est pas possible, dit Bricord.
— .le ne dis pas que c'est possible, je dis que ça se dit.
Peut-être y avait-il là plus d'une personne vivement curieuse d'apprendre quelle pouvait être la nouvelle qui semblait si invraisemblable à Bricord, mais aucune d'elles ne voulut sans doute trahir le secret de sa curiosité, et la parole resta aux deux interlocuteurs.
— Et tu ferais bien de ne pas le répéter, reprit Bricord. Prétendre que... Tiens, c'est un horrible mensonge... Madame de Monrion est une brave femme, incapable... Allons donc, c'est si bête, que je ne comprends pas qui a pu dire ça.
— Je ne prétends pas que ce ne soit pas bète ; mais, reprit Aly, ça se dit tout de môme.
— Mais quoi donc? fit Hector qui ne put contenir son impatience.
Au nom de madame de Monrion, le colonel avait écouté plus attentivement et Léda avait tressailli.
— Une vraie sottise, monsieur le vicomte, dit Bricord ; Aly-Muley prétend qu'il a entendu dire que madame la comtesse de Monrion cachait un petit poupon au hameau de Saint-Faron.
Thomas put voir le mouvement de terreur du vicomte; pendant que Léda, courbant la tète sur son ouvrage, cherchait vainement à cacher le tremblement convulsif qui agitait ses mains.
— C'est un mensonge, dit Hector avec colère.
-r Je ne le nie point, repartit Aly-Muley imperturbablement... mais ça se dit : et pour être vrai, ajouta le spahi, on le dit autrement que ne vous l'a répété Bricord, on ne dit pas que c'est un poupon qu'elle cache, mais son poupon à elle.
— A elle ! s'écria Léda avec un cri rauque et en relevant la tête.
Elle était d'une pâleur livide et son œil égaré passa rapidement d'Hector à son mari...
— Tu vois, reprit celui-ci en s'adressant à Aly, que ce n'est pas moi qui suis le plus étonné de cette infamie. N'est-ce pas, Léda, que ce n'est pas possible... Tu la con-
nais, toi... elle a toujours été pleine de bontés pour toi... Et tenez, aujourd'hui même elle a envoyé chercher ma femme pour lui faire encore quelque cadeau, comme à l'ordinaire. Léda avait baissé de nouveau la tête sur son ouvrage, mais ses mains le cherchaient vainement, elle n'y voyait plus, sa respiration était haletante...
— Imbécile, avec ses contes ! dit brusquement Bricord ; regarde comme tu- as fait mal à ma pauvre femme, elle est si bonne, si sensible... Allons, calme-toi, Léda.
11 l'embrassa et lui prit tendrement les mains. La malheureuse se prit alors à pleurer.
— Et vous n'êtes pas allée chez madame de Monrion? dit Hector en s'adressant à Léda.
— Non... non, repartit Léda d'une voix entrecoupée.
— Hé ! fit Bricord, qui est-ce qui aurait donc présidé au régal du colonel ?
— En ce cas, dit Hector, si ce que raconte cet homme est vrai, vous ferez tout aussi bien de n'y pas aller.
Léda se redressa et, avec une expression qui fit frémir Hector, elle repartit :
— Oh! j'irai, monsieur, j'irai, et je devrais y être déjà.
— Ce serait inutile, dit brusquement Hector : je viens de chez mon oncle et Julie n'y est pas.
Aly-Muley regarda le colonel dont l'œil flamboyait en examinant tout à la fois Hector, Léda et le fermier.
— Pardon, pardon, monsieur le vicomte, repartit ce dernier ; mais que dites-vous donc à Léda, qu'elle fera bien de ne pas aller au château, si c'est vrai? Vous croyez donc que ça peut être vrai ?
Hector se balança sur sa chaise comme un ours en fureur} et le manche du soufflet qu'il tenait à la main se broya dans ses doigts crispés.
— Je dis, je dis, répondit-il d'une voix rude et sombre, que lorsqu'il arrive de pareils malheurs dans les familles, il faut les laisser s'en tirer comme elles peuvent...
— Monsieur le vicomte a raison, reprit Aly-Muley; ça regarde les oncles et les neveux, quand il n'y a ni père, ni mère, ni frère.
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— Sans doute, dit Hector, et personne ne sait le danger qu'il peut y avoir à se mêler de pareilles affaires.
— Eh! lit Léda, dont la poitrine haletante et la voix altérée tirent trembler Hector, si elle est calomniée... si c'est une autre qui est coupable... faut-il l'abandonner? faut-il...
— 11 faut être toujours prudent, dit le colonel d'une voix grave en intervenant d'un ton d'autorité dans la conversation. Du reste, ajouta-t-il, le mieux est de ne pas même parler de choses d'une telle importance.
— En ce cas, reprit Aly-Muley avec un sang-froid insolent, je suis fâché d'avoir apporté ici la nouvelle, quoique tout le pays la sache déjà, et qu'on ajoute que c'est pour ça cpie la comtesse a été chassée du bal de chez madame de Champmortain.
— Chassée ! s'écria Léda en se levant avec une résolution effrayante; chassée!... madame deMonrion... chassée, et pour...
— Pour un bruit aussi ridicule, repartit le colonel en s'avançant vers Léda et en la forçant presque à se rasseoir.
— Oui, dit 'Aly-Muley avec une persévérance cruelle, un bruit ridicule et auquel tout le monde ne croit pas, soyezen bien sûre, madame Léda. El c'est si vrai, qu'aujourd'hui même un riche du pays, un noble, Dieu me damne! est allé demander la main de la comtesse, malgré tout ce qu'on a dit sur son compte.
Hector se leva; le sang lui monta si violemment à la tète qu'il chancela et que ses yeux parurent sortir de leurs orbites. Le colonel lui-même ne fut pas le maître du mouvement de surprise que lui causa cette nouvelle. Quant à Léda, elle était retombée dans une sorte d'anéantissement moral : l'œil li.vé à terre, la tète inclinée vers le sol, elle avait l'immobilité dune statue, tandis que de sa bouche entr'ouverte s'échappait une respiration sifflante et oppressée. Heureusement pour elle, Bricord fut saisi d'enthousiasme à cette, nouvelle et s'écria d'une voix retentissante:
— Et c'est un brave homme que celui qui a fait cela! Voilà comment il faut répondre à de pareils bruits... C'est que... tenez, voyez-vous, autant je suis d'avis qu'il faut être
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dur pour celles qui ne vont pas dans le droit chemin, autant je soutiens qu'il faut venir en aide à une pauvre honnête femme dont on dit des infamies... Je ne suis rien, malheureusement, mais je voudrais être quelque chose comme un vicomte ou un marquis pour lui dire à cette pauvre jeune dame : « Je vous honore et je vous estime. » Aussi, tu iras, Léda, tu iras, puisqu'elle t'a fait demander... et tu tâcheras de savoir quel est le brave homme qui a été demander la main de la comtesse.
— 11 y a donc quelqu'un, dit Léda en reprenant un peu de force, qui a été demander la main...
— C'est encore un conte de cet imbécile d'Aly, reprit brusquement le colonel.
— Pourquoi pas? repartit Bricord ; il y a encore d'honnêtes gens... et si ce n'était que notre maître, monsieur de Montéclain, est mal avec le vieux marquis de Montaleu, je ne m'étonnerais pas que ce fût lui...
— Ou quelqu'un, dit Aly-Muley, qui a des raisons particulières de croire que la comtesse est innocente.
A cette parole, la malheureuse Léda porta un regard égaré du côté d'Hector. Une pâleur livide avait fait place, sur le visage du misérable, à la teinte pourpre qui le couvrait un instant auparavant. Ses yeux seuls étaient encore injectés de sang et brillaient comme des charbons ardents. Léda leva vers lui une main tremblante, et dit d'une voix convulsive et inarticulée :
— Vous?... vous?...
La force lui manqua, et elle retomba sur sa chaise. Toute expression était effacée de son visage, toute pensée de son regard. Bricord, étonné enfin de ce désordre extraordinaire, resta un moment muet, et, promenant autour de lui un regard inquiet et terrible, il s'écria :
— Ah ça ! mais quel intérêt si fort prend-elle donc atout ça!...
— Ne m'as-tu pas dit, reprit le colonel avec empressement, que ta femme était maladive, nerveuse ? Elle est beaucoup fatiguée aujourd'hui. Ce qu'elle aurait de mieux à faire, ce serait d'aller se reposer.
— Sans doute, dit Hector d'une voix altérée en s'appro-
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chant d'elle, et demain elle verra que ce sont de faux bruits auxquels on ne doit pas faire attention.
Un moment de silence terrible et glacé régna dans la salle basse. Le fermier en fit le tour comme un homme frappé à la tète d'un coup violent qui a porté le désordre dans son cerveau.
— Allez vous reposer, madame, dit doucement le colonel à la malheureuse femme qui était restée sur sa chaise, immobile, anéantie.
— Oui, reprit Bricord d'une voix sourde et agitée... va te mettre au lit... Léda, va.
Léda obéit; mais Bricord, contre son ordinaire, n'alla pas l'embrasser. Elle se leva comme un automate, et sortit accompagnée par les deux servantes, qui furent obligées de soutenir sa marche. Bricord la suivait d'un regard terrible. Lorsqu'elle eut disparu, il passa plusieurs fois sa main sur son front comme un homme qui cherche le fil d'une pensée qui le brûle et qui l'embarrasse. Puis il s'écria brusquement en regardant Hector :
— Et maintenant, il faut que je sache...
11 avait à peine prononcé ces quelques paroles que la porte s'ouvrit , et un nouveau personnage parut. C'était Montéclahi qui entra avec son air de légèreté et d'insouciance accoutumées.
— Eh ! ma foi, s'écria- 1- il du ton le plus joyeux, je suis servi à souhait. Je comptais te trouver ici , brave Bricord ; niais je vous croyais en visite chez madame Amab, colonel, et j'allais prier notre ami de vous transmettre une invitation. Je viens d'envoyer chez vous, Montaleu, et quoique vous n'ayez pas voté pour moi et que je ne vous aie pas permis de chasser sur mes terres, j'espère que vous ne me refuserez pas?
— De quoi s'agit-il donc? dit le colonel.
— De chasser demain un sanglier qui m'a été signalé par mon valet de chambre, répondit .Monléclain d'un air narquois.
Hector, malgré la terrible émotion qu'il venait d'éprouver, ne put s'empêcher de pousser une espèce d'éclat de rire.
— Et c'est sans doute lui qui conduira la chasse ?
— Vous riez, lui dit Montéclain de l'air le plus sérieux. Eh bien ! je vous parie que moi qui, selon vous, ne mettrais pas une balle dans la porte de la cathédrale d'Autun, j'abattrai la bète sous votre nez sans que vous puissiez y toucher.
— Ah! pardieu! j'accepte, et que pariez-vous?
— Ce que vous voudrez.
— Le droit de chasser chez vous contre deux cents louis.
— Accepté, dit Montéclain. Colonel, reprit-il en se tournant vers Thomas, nous avons arrangé cela ce soir avec Biias et Champmortain chez qui je passais la soirée. J'ai écrit à monsieur Amab; madame de Champmortain et sans doute Léona, l'intrépide amazone, suivront la chasse achevai, et le tout s'achèvera par un dîner chez moi.
Bricord était tombé assis sur un siège, la tête dans ses mains; sa pensée égarée dans un soupçon terrible lui échappait.
Le moment de réflexion que lui avait donné l'entrée de Montéclain lui avait fait repousser et reprendre dix fois l'affreuse supposition qui venait de se montrer à lui. Montéclain profita de cet abattement pour dire à Hector :
— A demain.
— A demain , répondit celui-ci en sortant rapidement.
— Et en suis-je, moi ? dit Aly-Muley.
— Certes, mon- garçon , et des premiers , fit Montéclain. Maintenant, Bricord, ajouta-t-il , tu vas venir avec moi jusqu'au château. Il faut que tu donnes quelques instructions à mes gens.
— Pardon, monsieur le marquis, dit le fermier en se levant comme un homme éveillé d'un songe affreux; pardon, mais ma femme est indisposée...
— Maladie de nerfs. Viens coucher au château... J'espère que tu ne vas pas m'abandonncr... Il s'agit de mon honneur.
— De votre honneur ? dit Bricord en tressaillant.
— De mon honneur de chasseur...
— Au fait... reprit Bricord d'une voix sourde, j'aime mieux ne pas rester ici.
Mais presque aussitôt il reprit en regardant Montéclain en face :
— Et d'ailleurs j'ai quelque chose à vous demander, monsieur le marquis.
l'espion
Montéclain s'était éloigné avec Bricord; le colonel rentra dans sa chambre.
— Eh bien ! dit Aly-Muley dès qu'ils furent seuls , êtesvous sur (le ce que je vous ai raconté? êtes-vous sûr que madame de Monrion est aussi innocente du poupon de Saint -Faron que je le suis de l'assassinat du feu roi Henri IV?
— Oui, répondit pensivement le colonel.
— Comme je vous les ai fait se pâmer tous les deux ! reprit Aly en riant...
— Tu as été trop loin ; car j'ai vu le moment où la malheureuse était près de se trahir...
— Est-ce qu'elle n'a pas mal aux nerfs? dit Aly en riant avec mépris. En voilà une maladie bien trouvée... mal aux nerfs... ça veut dire : «J'ai le droit de rire, de pleurer, de dire des injures à mon mari , de vexer mes domestiques , de pâlir, de trembler, de m'évanouir, de courir la prétantaine, de ne pas répondre , de ne pas comprendre , de ne pas me souvenir... J'ai mal aux nerfs ; Bricord n'y verra pas autre chose. »
Thomas n'écoutait pas le bavardage du soldat, qui parlait en préparant le coucher de son maître.
— Mais j'y pense, dit-il tout à coup, comment as-tu appris qu'Hector avait demandé la main de madame de Monrion ?
— Est-ce que je ne l'ai pas suivi, ce gros Lovelace, jusque i liez le vieux marquis', lorsqu'il a en quitté celte tanière où il était resté plus de deux heures avec la belle l.éda?
— Mais tu n'as pas pu pénétrer dans le château?
— Sans doute; mais il en est sorti avec son oncle , tous deux marchant côte à côte , comme les meilleurs amis du monde , les bras ballants , poussant de gros soupirs. « Hé ! disait le vieux marquis , ton intention d'épouser Julie me prouve la noblesse de tes sentiments. » En voilà une ganache ! ht Aly-Muley en interrompant son récit. « Mais, continuait le vieux, tu dois avoir d'autres motifs qu'une confiance aveugle pour croire à son innocence.» Je crois bien qu'il en a des motifs , et de bons , ce grand gueux !
— Et que répondait-il ?
— Hé! hé! dit Aly, qui continuait à ranger, il n'est pas si bête qu'il est gros. « Jamais , disait-il , je ne ferai à madame de Monrion l'injure de lui demander une justification. — Je te comprends, lui dit son oncle; mais toi , tu peux la donner aux autres. » Ah ! vieux pair de France , fit Aly-Muley en éclatant de rire; est-il prodigieusement rococo , celui-là ! Mais où serait la générosité , mon bonhomme, s'il t'avouait qu'il sait la chose par livres, sous et deniers ?
— Et, reprit le colonel, as-tu trouvé que le marquis parût disposé à servir les intentions de son neveu?
Aly regarda son maître de ce coup d'œil moitié résolu , moitié envieux, avec lequel il devait examiner un lion lorsqu'il se décidait à l'attaquer ; puis , après un moment de silence, et comme s'il se fût bien assuré que le coup porterait droit et ferme, il repartit :
— Je crois que vous feriez bien d'instruire le vieux marquis de l'embuscade où l'entraine son Hector, si vous ne voulez pas qu'il attrape à la fois la belle et l'héritage qui doit vous revenir.
A cette réponse le colonel, qui se promenait pensivement , s'arrêta comme le lion blessé qui cherche d'où lui vient la balle qui l'a frappé à l'improviste ; le regard du colonel jaillit sur Aly aussi menaçant , aussi terrible que celui du roi du désert.
Aly l'examinait avec l'anxiété du chasseur prêt à se jeter
de côté pour laisser passer le premier élan de fureur de son terrible ennemi.
— Comment as-tu dit, misérable? s'écria le colonel d'une voix étranglée.
— J'ai dit, reprit Aly, que ce serait un crime de laisser épouser à un animal rouge et brutal comme ce vicomte , une femme jeune et belle comme madame de Monrion, et je dis que ce serait encore plus bête de lui laisser empocher l'héritage de son oncle, qui, après tout, est votre...
Une exclamation sourde, terrible, coupa la parole au soldat.
— Ah! tu m'as espionné, misérable! s'écria-t-il; et dans le premier mouvement de sa colère il s'élança sur Aly qui, prévoyant le coup, sauta légèrement de l'autre côté de la table près de laquelle il se trouvait , et la mit ainsi entre lui et son maître.
— Tu m'as espionné, misérable! répéta celui-ci. Ah ! tu me le payeras cher !
— Un moment, s'il vous plaît, colonel, reprit Aly; vous avez des rages qui ne sont pas raisonnables. Vous me lancez comme un chien déchaîné sur la piste du vicomte, et vous prétendez que je ne dois pas sentir le gibier qui me passe sous le nez. C'est m'en demander plus que je ne suis capable d'en faire ; je ne suis pas encore assez bien dressé pour ça.
— Mais, misérable, lui dit le colonel à qui un moment de réflexion avait fait voir l'injustice et la maladresse de sa violence , si tu ne m'avais pas suivi , si tu n'avais pas écouté, tu ne saurais pas...
— "Nous voulez dire, colonel, reprit Aly, que si vous n'étiez pas venu vous promener juste au devant des buissons où je m'étais embusqué pour veiller sur la masure où s'était enfermé le vicomte , vous voulez dire que si vous ne vous étiez pas disputé avec madame Amab, à portée de mes yeux et de mes oreilles, je ne vous aurais pas entendu, et que je ne saurais pas que...
— Mais, brute, dit Thomas, ne pouvais-tu m'avertir de ta présence?
— Colonel, dit sournoisement le Gascon qui reprenait
son avantage, il y a des choses qu'on fait, mais dont personne ne se vante. Je ne sais pas s'il vous eût été indifférent que je vous eusse crié, du fond de la ramée où j'étais : « Hé! dites donc, colonel, prenez garde, je suis à espionner pour votre compte !... » mais je sais bien que, moi, je ne me suis pas soucié d'apprendre à la belle dame qui vous accompagnait le métier que je ne fais que par amitié pour vous.
Le colonel, furieux, reprit sa promenade.
— Puisque tu m'entendais si bien, de ta ramée, ne pouvait-on pas m'entendre de l'intérieur de cette cabane ?
— Que nenni! j'avais déjà expérimenté la chose; puisque, moi , qui étais dehors, je ne pouvais entendre ce qui se disait dedans, quoiqu'on ne s'y fit pas faute de crier, il n'y avait pas de danger que ceux du dedans pussent entendre ce qui se faisait au dehors. Que diable ! un mur, colonel, ce n'est pas comme un homme qui peut être sourd de l'oreille droite et entendre de l'oreille gauche.
Le colonel n'écoutait pas ; il semblait que tous les desseins qui l'avaient amené dans ce pays fussent dérangés par la découverte qu'avait faite Aly-Muley. Evidemment, il cherchait d'autres combinaisons ; car à tout moment il s'arrêtait devant le Gascon et semblait prêt à lui parler ; mais presque aussitôt il reprenait sa promenade, comme s'il était mécontent de sa résolution , et il se replongeait dans les incertitudes. Enfin, il alla droit à Aly et lui dit :
— Pourquoi, lorsque je t'ai rencontré dans le bois, après avoir quitté madame Amab, et que tu m'as appris le rendez-vous de Léda et d'Hector, pourquoi, lorsque tu m'as fait part de tes soupçons au sujet de cet enfant, et que nous sommes convenus de la scène de ce soir pour nous assurer de la vérité, pourquoi ne m'as-tu pas averti que tu m'avais écouté ?
— Entendu, colonel; ce qui est bien différent.
— N'importe; pourquoi as-tu attendu à ce soir?
— Parce que je vous connais mieux que vous-même, colonel; parce que nous étions seuls dans une allée déserte et éloignée de toute habitation , et que vous m'eussiez sauté a la gorge comme tout à l'heure.
— Mais tu pouvais fuir, comme tout à l'heure, le premier mouvement de ma colère?...
— Oui, colonel, et j'aurais pu mieux faire encore, c'està-dire jouer des jambes de façon à vous laisser là tout penaud. Mais, vu que vous m'eussiez considéré comme un traître, il se pourrait qu'avant toutes explications, vous m'eussiez envoyé une balle dans les reins...
— Un assassinat, misérable ! s'écria le colonel en pâlissant d'indignation...
— Non, colonel... mais un mauvais coup... Vous êtes le brave des braves, colonel , et on n'assassine pas lorsqu'on est comme ça. Mais vous avez quelque chose de jaune et de vert qui, lorsque vous êtes un peu trop contrarié, vous monte du cœur à la tète, si bien que vous n'y voyez plus pendant près d'une minute. Ici, j'étais sûr de laisser passer la minute sans malheur, voilà pourquoi j'ai attendu.
Le colonel lui tendit la main.
— Tu es toujours mon fidèle Aly, n'est-ce pas?
— Tonnerre du bon Dieu! s'écria Aly, j'étais à vous, colonel, avant de savoir votre histoire , de toute ma peau et de tout mon cœur, et je me serais fait tuer pour vous. Mais, maintenant que je sais qu'on vous a fait des injustices au sujet de votre mère... je suis à vous de tout... c'est-àdire qu'au besoin, je flanquerais une balle dans l'œil droit de votre cousin...
— Silence, Aly! dit le colonel. Ainsi je puis compter sur toi?
Aly-Muley se détourna légèrement et parut embarrassé.
— Comment, reprit Thomas, tu hésites?
— Non... mais il y a des choses à propos desquelles il vaut mieux vider son sac tout de suite. Vous pouvez me renvoyer au régiment si vous voulez, et que la carcasse de la cathédrale de Marseille me tombe sur la tète si je souffle un mot de ce que j'ai entendu. Mais si vous voulez que je
et que je vous serve, je prétends faire mes conditions.
— Ab! dit le colonel en ricanant avec dédain, tues prévoyant, tu veux t'assurer une part de la prise.
— Si le colonel réussit, dit Aly-Muley, et qu'il pense
qu'un bon serviteur mérite qu'on lui fasse une avance pour ses vieux jours, je ne désobéirai pas à son opinion ; mais ceci est à votre volonté... Si vous le faites... bon!... sinon... j'irai encore allonger mon nom en Afrique... Je demande autre chose, colonel.
— Qu'est-ce donc?
— C'est peut-être une bêtise; mais c'est comme ça. J'étais dans l'antichambre de monsieur de Champmortain au moment où madame de Monrion l'a traversée tout effarée comme une biche qui entend japper les chiens. Quel ange de femme, colonel! quels yeux !... et puis... je ne puis pas vous dire ça... mais c'est une enfant, cette comtesse, une pauvre petite qui n'a pour toute défense que ce vieux pair râpé qui se cambre dans sa cravate... et on tape dessus, et on veut la réduire en poussière, la déshonorer, colonel... non... ça ne sera pas et je ne vous aiderai jamais...
— Si tu m'as entendu, dit le colonel touché de cet enthousiasme d'Aly, tu dois savoir que je me suis refusé à me prêter à cette infamie de madame Amab, quoique je ne fusse pas encore assuré que c'était une calomnie.
— Oui... oui... oui... reprit Aly; mais elle vous a prouvé clair comme le jour que vous n'arriveriez à rien tant que madame de Monrion serait près du vieux marquis... Elle vous a dit que c'était pour votre bien qu'elle avait agi ainsi... Us appellent cette dame une lionne ; c'est une serpente, une vipère qu'il faudrait dire... et vous n'emboiterez pas cette marche, n'est-ce pas, colonel?
— Jamais, repartit Thomas. Elever ma fortune sur le déshonneur d'une femme innocente ! je préférerais renoncer à mes droits et à ma vengeance...
— Aoush! bon! s'écria Aly, voilà qui est bien dit !
— Une seule chose m'embarrasse et me fait un chagrin véritable, reprit Thomas, c'est que la justification de la comtesse entraînera la perte d'une autre pauvre femme que j'ai vue tant souffrir ce soir, que le mépris qu'elle m'inspirait s'est presque changé en pitié.
— De la pitié pour la Léda, dit Aly en montrant ses dents blanches et aiguës avec une expression cruelle ; pour cette malheureuse qui trompe un ex-spahi , un brave des
bravo?, qui l'a prise dans je ne sais quel conservatoire où il n'est pas sûr qu'elle ait conservé son devoir... de la pitié pour ça!... Et quand je pense que c'est un mari qui vous a deux fois tiré du pétrin!... Non, colonel... non... Ah ! que vous laissiez être ce qu'il peut, ce barbouilleur de toiles dont la femme a si bonne cuisine... tant pis pour lui, il n'a que ce qu'il mérite : quand on achète un cheval couronné, on doit s'attendre à ce qu'il bronche... Que vous ayez pitié de la madame de Champmortain, je le conçois.: son mari la plante là et elle lui en plante... D'ailleurs, colonel, les riches et les nobles n'y regardent pas de si près; ils ont tant de quoi se consoler ailleurs... Mais un camarade comme Bricord, qui ne vit, qui ne respire, qui ne pense que pour cette ravaudeuse de mots emphatiques, pour cette insolente serinette qui regarde son mari et les camarades par-dessus l'épaule... non, point de pitié. Comment! s'écria Al y, elle a entendu ce que j'ai dit, et elle n'a pas encore crié : « Ce n'est pas vrai, la comtesse est innocente... » Et elle ne s'est pas encore perdue — \oush! c'est une rien du tout... et je l'écraserai sans plus de pitié que l'autre couleuvre de là-haut.
— Tu ne penses pas, Aly, reprit le colonel, que ce n'est pas à elle que tu ferais le plus de mal. Bricord ne s'en consolerait jamais, s'il apprenait...
— Il la tuerait, colonel, et il ferait bien.
— Oui, mais il en mourrait de désespoir.
— Ah bail! dit Aly-Muley d'un ton fort surpris, vous croyez ?
— N'en doute pas, Aly; dans tous les cas, il est peut-être possible de justifier madame de Monrion sans perdre cette malheureuse... Nous verrons; du reste, il est fort heureux que Montéclain ait emmené ce soir Bricord ; sans cela, je ne sais ce qui serait arrivé.
— Hum ! fit Aly, celur-ci est encore un tout autre gaillard... Il ne gagnera pas de mousse, à rester dans son château. Voilà dix fois que je le rencontre au bout de mes yeux, en me promenant ; et il arrive toujours comme quelqu'un qui a idée de ce qu'on vient de dire.
Au moment où le Gascon prononçait ces paroles, le co-
lonel lui imposa silence du geste. Ils écoutèrent : un léger bruit se faisait entendre au-dessous de leur croisée; puis on entendit tousser légèrement.
— Qu'est cela? dit le colonel.
— Ce butor de vicomte, j'en suis sûr, qui vient tourner autour du nid, à présent que le milan est parti.
Ils écoutèrent encore, et entendirent prononcer distinctement le nom de Léda.
— C'est lui, de par tous les diables ! fit le Gascon. Attends, attends ! je m'en vais lui envoyer quelque chose.
Il prit ira fusil, ouvrit brusquement la fenêtre et se mit à crier :
— Qui est là? répondez, ou je tire...
Aussitôt, une voix railleuse et impatiente repartit :
— Ce n'est pas la peine, Aly-Miiley: tu viens de faire une sottise qui tuera peut-être plus certainement que tes balles.
C'était la voix de Montéclain qui s'éloigna aussitôt avec rapidité.
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