CONVERSATION
— Ah ça, disait Brias à Montéclain en achevant une tasse de thé, quelle est la folle idée qui vous a pris hier soir d'organiser cette chasse improvisée, et d'y inviter tout le monde, même cet ogre de Montaleu que vous me reprochez de connaître ?
— Un centimètre depuis l'année dernière, dit Montéclain en boutonnant son habit de chasse. Je grossis, Brias, il est' temps que je me marie.
— Comment, vous, Montéclain, vous portez des habits de I l'année dernière?...
— Je suis trop heureux qu'il ait été inutile à mon valet de chambre, sans cela j'étais obligé de chasser en habit noir... J'ai bien pu improviser la chasse, mais non l'habit,
JULIE dT'i
— Cependant vous en aviez depuis longtemps arrêté le projet...
— .Non, l'idée mon est venue en sortant de la forêt, un momenl avant d'arriver chez Champmortain.
— Vous êtes sur, au moins, qu'il y a un sanglier?
— 11 y a toujours un sanglier; seulement, on ne le trouve pas toujours.
— Cest, à ce qu'il me parait, une façon de promenade avec mystification que vous avez organisée.
— Je ne mystifie jamais personne, Brias...
— Cependant vous ne laites pas cela pour rien ?
— C'est peut-être pour rien que je le fais.
— Vous dites... Oh ! est-ce que vous faites aussi des calembours ?
— Pourquoi pas? Presque tous les grands mots historiques tiennent du calembour.
— Voyons, Montéclain, quittez un moment votre rôle de mystérieux... Je ne suis pas de ceux qu'on trompe avec des rélicences... Vous avez un plan, un but?...
— Puisque vous êtes un diplomate habile, faites-moi le plaisir de les deviner.
— Ah ça, dit Brias, est-ce que Léona aurait raison ? est-ce que vous seriez partie intéressée dans tout ce oui se passe ici ?
— Si vous ne le pensiez pas, vous ne m'interrogeriez pas avec tant d'obstination.
— Est-ce que, reprit Brias, votre rencontre avec ce monsieur Villon vous aurait fait tourner les yeux du coté de madame de BAonrion ?
— Pourquoi pas?
— Il est fort heureux, dit Prias, que la découverte des charmantes peccadilles de cet ange de pureté m'interdise de poursuivre sa conquête, sans cela j'aurais été probablement gagné de \ite>se, ce qui m'eût fort humilié, même de 7otre part.
— Vous y renoncez donc?
— Allons donc! lit lirias ; me croyez-vous envieux d'adopter quelque petit Villon.'' car je commence à croire que l'ex-commis...
Brias s'arrêta au milieu de sa phrase, tant il fut surpris de la façon effrayée dont le regardait Montéclain.
— Eh bien ! lui dit-il, qu'est-ce que vous avez donc?
— Ah ! mon pauvre Brias, repartit Montéclain, mou cher et malheureux ami, une tète si bien organisée, qui avait adressé au ministre un mémoire si remarquable sur la question de la Syrie, qui avait prévu de point en point la conduite de l'Angleterre dans l'affaire des iles Marquises, un homme qui a épouvanté le conseil des ministres en leur prouvant clair comme le jour que le Canada pouvait nous revenir en vingt-quatre heures... vous croyez... vous pensez... que madame de Monrion a fait les peccadilles... dont on l'accuse ! Ah ! les dettes sont, à ce qu'il parait, un horrible poison qui trouble l'esprit !
— Donc, vous n'y croyez pas, vous? dit Brias.
— Ce n'est pas mon rôle d'y croire.
— Vous dites?
— Que vous n'y croyez pas plus que moi, Brias. Sommesnous des enfants?... Avez-vous regardé cette femme en face ? Y a-t-il un pli dans cette peau de satin où puisse se cacher un remords ? Avez-vous vu jamais un rayon douteux dans ce regard limpide qui verse son âme au dehors comme s'épanchent les flots d'une fontaine de cristal? Son sourire n'est-il pas ouvert et frais comme une fleur immaculée ? Allons donc, Brias, vous qui m'accusez de faire de la finesse avec vous, ne vous donnez pas des airs de niais pour me tromper.
— Ainsi, vous l'épouseriez?
— J'en ai envie, une féroce envie, vous dis-je, Brias... Mais...
— Mais?
— 11 y a le vieux Montaleu qui est un de mes ennemis.
— Qui la croit coupable... et qui par conséquent vous laisse le champ libre...
— Erreur, Brias; le bonhomme a eu honte de sa sottise...
— Il sait donc à présent qu'elle est innocente?...
— Erreur encore. 11 le croit, mais il ne le sait pas.
— Et vous le savez, vous, peut-être?...
— Oui, je lésais...
— Vous allez me conter cela...
— Avant de penser aux autres, pensez à vous-même...
— Que voulez-vous dire?
— Le voici.