DEUX MENAGES AU CHATEAU
C'était dans un salon à boiseries vert d'eau, avec des oiseaux fantastiques, un meuble contourné, blanc et or, et des tentures vertes et roses. Monsieur de Rudesgens, enve-
loppé dans une robe de chambre de calemande, étoffe à raies dont on ne retrouverait peut-être pas un autre échantillon dans toute la France, était renversé dans une bergère; armé d'un peigne pliant, il ramenait avec soin sur le sommet de sa tète les rares cheveux gris échappés aux: ouragans de ses brûlantes passions. Il semblait ne pas entendre la conversation plus qu'animée qui avait lieu entre son auguste épouse et son gendre monsieur de Champmortain. Madame de Rudesgens, une Quotidienne à la main, des lunettes sur le nez, et droite sur sa chaise, avait les traits convulsivement hérissés. Champmortain, un homme de quarante ans, d'un grand air et d'une grande tournure, allait et venait avec une impatience mal contenue, tandis que la belle et blonde Sylvie, sa femme, ne quittait pas (les yeux un métier à broderie, sur lequel elle peignait à l'aiguille de beaux iris placés près d'elle dans un vase de cristal.
— Cela ne sera pas, monsieur, cela ne sera pas, disait madame de Rudesgens d'une voix sèche et accentuée.
— Et cela sera foi t mal fait, madame, lui répondit Champmortain en martelant ses paroles comme venait de le faire sa belle-mère.
— Je n'enverrai point d'invitation à monsieur et à madame Amab; libre à vous de voir des gens de cette espèce chez eux ou chez vous, si cela convient à ma fille; mais ils ne mettront pas les pieds chez moi.
— Je pense que c'est votre avis, Annibal? ajouta-t-elle en se tournant vers son époux.
— Eh! eh! dit celui-ci, que l'interpellation arrêta tout court dans son exercice chevelu; heu! ce sont des voisins.
— Le porcher du bourg est aussi notre voisin ; est-ce que vous l'invitez ? Vous avez de singulières réponses, Annibal.
— .Mais, madame, reprit Champmortain, monsieur Amab est un homme de la meilleure compagnie, que je rencontre dans tous les salons de Paris... il va chez le roi...
— Quel roi? dit madame de Rudesgens avec un accent pareil à celui d'un perroquet en fureur.
— Eh ! madame , fit Champmortain , allez-vous encore în'entreprendre à ce sujet?... Je sais que vous n'avez pas
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plus voulu reconnaître Louis-Philippe que monsieur votre père n'a voulu reconnaître Napoléon.
— Que voulez-vous dire? s'écria madame de Rudesgens en arrachant ses lunettes pour darder sur son gendre tout le feu de ses regards... que voulez-vous dire?... Annibal... c'est une insulte à la mémoire de mon père, mort victime de la tyrannie de Bonaparte. Eh bien ! Annibal, \ous ne répondez pas!
— Heu ! heu ! fit monsieur de Rudesgens en se grattant légèrement le nez. Je n'ai pas compris que monsieur de Champmortain ait rien dit de défavorable aux opinions politiques de feu monsieur Van Marken.
— Je vous en supplie, reprit Champmortain, laissons les rois et les morts en paix. Pour la dernière fois, je vous demande une invitation pour monsieur et madame Amab.
— Pour la dernière fois, je vous la refuse.
— En ce cas, madame, dit Champmortain, je vous prie de vouloir bien m'accorder la faveur d'un entretien particulier.
— Tant qu'il vous plaira, monsieur, répondit sèchement madame de Rudesgens.
— Voulez vous permettre, Sylvie?...
Madame de Champmortain s'inclina et quitta le salon sans prononcer une parole, pendant que monsieur de Rudesgens s'approchait de Champmortain et lui disait d'un air léger et suffisant :
— Vous n'obtiendrez rien, mon cher; elle n'a jamais pu supporter une jolie femme dans son salon.
— Que parlez-vous de jolie femme? demanda aigrement madame de Rudesgens.
— Vous vous trompez, chère Arthémise, dit monsieur de Rudesgens alarmé et en prenant un ton galant, je parlais de vous.
— Je vous suis obligée , reprit amèrement madame de Rudesgens. Je vois bien que la madame Amab vous tient au cœur... Les hommes n'aiment que les créatures de cette espèce...
— Madame, dit vivement Champmortain, ménagez vos expressions...
— Champmortain a raison , fit monsieur de Rudesgcns. Que diable! c'est une fort belle personne...
— Est-ce que vous la connaissez, Annibal ? reprit la superbe Arthémise, l'œil en feu.
— Quand je la rencontre je la salue et elle me sourit... Voilà tout, quant à présent, ajouta-t-il tout bas à l'oreille de Champmortain, et il sortit en chantonnant un air des Visitandines.
Champmortain ne put s'empêcher de hausser les épaules, tandis que madame de Rudesgens murmurait :
— Il me trompe, je suis sûre qu'il me trompe.
— Voyons, bonne maman, dit Champmortain dès qu'il fut seul avec sa belle-mère, causons amicalement.
— Annibal me le payera, continua madame de Rudesgens sans écouter son gendre.
— Monsieur de Rudesgens n'est pour rien dans tout ceci.
— C'est un libertin, monsieur; oui, le mot n'est pas trop fort, repartit la vieille épouse d'un ton lacrymal; et lorsque vous voyez tous les chagrins qu'il me cause , vous voulez introduire dans ma maison une femme dont la scandaleuse beauté lui a déjà tourné la tète.
— Si vous redoutez madame Amab parce qu'elle est belle, comment se fait-il que vous invitiez madame de Monrion qui est non moins belle?
— Pardon, pardon, mon gendre, madame de Monrion est une femme que sa vertu met à l'abri d'une séduction, tandis que votre madame Amab a une réputation fort douteuse.
— Fort calomniée, et entre nous , si elle voulait une intrigue, elle aurait, je crois, mieux à choisir que de s'adresser à monsieur de Rudesgens.
— Et pourquoi, s'il vous plaît ? repartit vertement madame de Rudesgens.
— 11 a bien, je pense, soixante-dix ou douze ans?
— Qu'il porte mieux que certaines gens ne portent leur quarantaine, dit Arthémise en appliquant sa réponse à son gendre par un mouvement de tête fort significatif.
Champmortain se mordit les lèvres et reprit assez aigrement :
— Je vous réponds que la vertu de madame Amab res-
tera inabordable aux soixante-douze ans, si bien portés par votre époux...
— Il a deux cent mille, livres de rente , mon gendre, et cette fortune , qui sera un jour la vôtre , est une recommandation puissante auprès de certaines créatures.
Champmortain pâlit , il fut d'autant plus humilié qu'il ne put méconnaître tout à (ait la justesse de l'observation. Cependant il se contint et reprit :
— Vous ne voulez pas, bonne maman, dit-il, me réduire à en arriver à des extrémités. Je vous prie, entendez-moi bien, je vous prie d'inviter monsieur et madame Amab.
Madame de Rudesgens examina son gendre.
— Pardon, monsieur de Champmortain, mais cette insistance pourrait me faire croire que vous-même...
— C'est ainsi? dit Champmortain d'un ton sec. En ce cas, je commence : « Un jour que j'avais à diner chez moi le cardinal de... »
— Monsieur, dit madame de Rudesgens avec "épouvante, • encore cette abominable histoire... et vous osez me la dire en face...
— Et sur mon honneur, je la raconte, je la raconte en plein salon, si vous me refusez encore.
Madame de Rudesgens baissa la tête, poussa trois énormes soupirs :
— Vous n'êtes pas généreux, mon gendre.
— Vous n'êtes pas indulgente, bonne maman.
— Allons, on invitera ces gens-là.
— Et l'on ne dira pas un mot qui puisse donner à Sylvie des idées qu'elle n'a pas et qu'elle ne doit pas avoir.
— Très-bien. Mais je vous en supplie, que ce soit la dernière fois que j'entends parler de cet affreux souvenir.
— Ce sera la dernière si vous voulez,
Un moment après, Champmortain rejoignait sa femme et son beau-père dans le parc.
— Eh bien? s'écria monsieur de Rudesgens.
— Elle a entendu raison.
— Ainsi , nous triomphons ! dit le vieux gentilhomme avec joie.
Un regard froid et sévère de sa fille l'arrêta.
— Je veux dire que vous triomphez, reprit monsieur de Rudesgens.
Un sourire pincé et dédaigneux de madame de Champmortain l'avertit qu'il faisait encore une maladresse.
— Je veux dire que ma femme cède...
— Je vais immédiatement envoyer une lettre , dit Champmortain.
— J'étais si sûre que vous réussiriez près de ma mère , que je viens de l'envoyer, reprit Sylvie d'une voix brève et pointue.
— Vous êtes toujours charmante, lui répondit son mari de l'air le plus satisfait.
— 11 aurait fallu un mot pour excuser une invitation si tardive, dit monsieur de Rudesgens.
— Monsieur de Champmortain pourra nous excuser, repartit Sylvie; car je crois qu'il dine aujourd'hui chez monsieur Amab.
— Bah!... fit monsieur de Rudesgens.
— Oui, dit Champmortain négligemment ; j'avais oublié de vous le dire.
— Vous vous trompez , reprit froidement Sylvie , vous me l'avez dit.
— Moi?...
— Oui, vous, monsieur, car vous êtes incapable de manquer aux égards que vous devez à mon père et à ma mère, en vous absentant sans nous prévenir. C'est moi qui ai oublié de les avertir.
Ceci fut prononcé d'un ton correct, précis, anguloux , après quoi madame de Champmortain se retira.
— D'où diable sait-elle ça ? dit Champmortain ; je suis sur de ne pas lui en avoir parlé.
— Ah ! reprit monsieur de Rudesgens, les femmes savent tout... La mienne flairait une rivale à mille lieues. Voyez, aujourd'hui même j'ai à peine prononcé le nom de madame Amab , et c'a été presque une scène. Il n'y a pas moyen d'avoir une intrigue avec des jalouses comme ça.
Tout en écoutant les doléances de son beau-père, Champmortain avait gagné une petite porte du parc.
— Est-ce que vous sortez? lui dit monsieur de Rudesgens.
— Oui, je me sens lourd ; je veux marcher un peu.
— A cheval, à ce qu'il me parait? car j'aperçois votre groom avec des chevaux derrière ce buisson.
— Vraiment? eh bien ! j'en profiterai, et au lieu d'une promenade à pied, peut-être pousserai-je jusque chez le vicomte Hector de Montaleu que je présente à Léona.
A ce nom, monsieur de Rudesgens leva sur son gendre un regard effaré.
— Ce qui fait, continua Champmortain, que je ne rentrerai probablement pas avant dîner. Je ne reviendrai que fort tard dans la nuit.
Monsieur de Rudesgens n'avait pas quitté son gendre de l'œil.
— Léona, avez-vous dit? Léona! Ah ça! monsieur de Champmortain, est-ce que vous tromperiez ma fille ?
— Moi! tromper ma femme? fit Champmortain d'un air railleur. C'était à faire aux maris de votre temps ; car, vous me l'avez répété bien des fois, on ne sait plus vivre, on ne trompe plus personne.
— Prenez garde, Champmortain, dit monsieur de Rudesgens en reprenant son air conquérant ; si c'était vrai, si vous trompiez Sylvie, je la vengerais...
— Vous n'aurez pas cette peine.
— N'importe ! prenez garde, fit monsieur de Rudesgens avec un air indicible, je vous souffle votre Léona. Hé ! hé !...
Un cri de chat sauvage sortit de derrière la petite porte du parc, Champmortain monta à cheval en liant aux éclats, et monsieur de Rudesgens se trouva face à face avec son Arthémise.
Un moment après, Champmortain arrêtait le galop rapide de son cheval devant la ferme de Lavordan, dans laquelle un domestique inconnu faisait entrer deux chevaux d'un grand prix. Champmortain, qui était connaisseur, allait descendre pour s'informer s'ils appartenaient à Bricord, qui faisait le commerce de chevaux, lorsqu'une voiture se montra à l'extrémité de la route et entra dans la forêt. Champmortain reprit aussitôt sa course.