DRE VIEILLE HISTOIRE
(Suite.)
« Le dîner était lini, les paroles du cardinal complètement oubliées, et déjà les salons de Champmortain se remplissaient, lorsque apparut une auguste dame, très* dévote, horriblement guimpée dans ta vertu, et qui, en apprenant la présence du cardinal Lampierri, se mit à minauder de toutes façons jusqu'à ce qu'on le lui présentât. 11 était assis près d'elle, tandis que moi, Champmortain et \in autre, nous étions à causer derrière son siège. Tout à coup, à travers mille propos agaçants de la dame au cardinal, sur son mérite, ses succès, sa grande fortune, ses débuts, nous entendîmes les deux répliques suivantes :
m — Vous me connaissez donc, madame, car vous me rappelez un passé que je croyais bien ignoré ?
» — Oui, répondit la vieille dame en minaudant; vous ne vous doutez pas que vous parlez à votre première pénitente.
» Ce fut, continua Brias, un coup de théâtre mcrveil-
leux.. Le cardinal faillit tomber à la renverse... Je me sauvai pour rire tout à mon aise avec... »
— Avec moi, dit Montéclain ; j'étais le troisième auditeur de cette singulière révélation.
— Quoi! vous saviez...
— Oui, colonel, et l'aventure est assez plaisante pour que je comprenne que Brias l'ait racontée; mais ce qui me paraît impardonnable, c'est qu'il #y eût mis les véritables noms.
— C'est qu'il avait besoin d'ajouter un dernier trait à l'aventure en disant que le gendre de ladite dame avait entendu le propos, et que, depuis ce temps, il s'en servait pour vaincre toutes les résistances de sa vertueuse belle-mère, désarmée, dès ce moment, de l'investigation malveillante avec laquelle elle troublait le ménage de son gendre.
— Ainsi il ne nomma point madame de Rudesgens?
— Non, mais deux heures après, en interrogeant Brias sur le compte deChampmortain, je savais qu'il était le gendre de monsieur de Rudesgens, lequel s'était marié à Cologne avec une demoiselle de Van Marken. Quelques jours après, j'écrivais à ma mère pour qu'elle eût à s'informer de cette demoiselle de Van Marken, et j'apprenais d'elle que cette dame habitait réellement Cologne en 1812, que son mariage avec monsieur de Rudesgens avait été célébré deux mois environ après la naissance de Léona, et de tous ces faits, de toutes ces dates rapprochées l'une de l'autre, j'avais conclu que madame de Rudesgens était peut-être la femme qui tenait dans ses mains le secret de l'honneur de ma mère, et, après ce qui s'est passé ce soir... je vous avoue que je n'en doute plus.
— Et vous avez raison, colonel. Mais comment se fait-il que vous n'ayez pas averti Léona d'un soupçon qui devait l'intéresser bien plus vivement que vous-même, puisqu'il pouvait lui faire découvrir quelle était sa mère?
— C'est qu'il est une heure fatale où il semble que les intérêts et les circonstances soient poussés par une main invisible et toute-puissante vers un même but. Au moment où l'indiscrétion frivole de Brias me donnait en Afrique cette première lueur, une lettre de Léona m'avertissait que,
depuis près de dix ans, elle possédait un écrit qui attestait l'innocence de ma mère. En présence d'un silence si longuement gardé, je me suis cru autoriser à garder cette part d'un secret qui nous est commun, afin de pouvoir discuter les conditions qu'elle entend mettre à la remise de cel écrit.
— Et vous ne soupçonnez pas ce qu'il peut renfermer?
— Non; je sais seulement qu'il est adressé à monsieur île Moniale u.
Hontéclain réfléchit longtemps. A son tour, il paraissait hésiter à livrer au colonel la dernière partie de son secret.
Cependant il allait tout lui dire, lorsque, malgré l'ordre formel qu'il avait donné, ils furent interrompus par l'entrée d'un domestique, qui annonça que Bricord voulait absolument parler à son maître. Montéelainse fâcha, mais le domestique répondit que Bricord semblait être fou et qu'il menaçait de faire un malheur.
— Ne voulez-vous pas lui remettre la lettre dont vous m'avez fait le dépositaire? lui dit le colonel.
— Non, tant que je ne serai pas sûr que Léda est en sûreté. D'ailleurs,, il faut que vous la montriez demain à monsieur de Montaleu.
— Qu' allez-vous donc dire à Bricord?
— Que je vous ai remis cette lettre pour que vous la lui lisiez...
— Mais il doit me savoir ici.
— Eh bien! dit Montéclain, partez pendant que je vais le recevoir. 11 est assez simple que j'ignore ce qu'il est venu me demander.
— Mais aussitôt mon retour à la ferme, il m'interrogera; que lui dirai-je?
— La vérité, il le faut; seulement, je l'aurai préparé à L'entendre. Cependant, si vous le prêterez, restez.
— C'est que, dit le colonel, je dois voir Léona celte nuit... Elle doit me faire ses conditions définitives...
— Ceci nous sert à ravir... Allez, colonel, et prenez ma
parole de gentilhomme que si Léona vous refuse l'écrit qui renferme la justification de votre mère, moi, je m'engage sur l'honneur à vous fournir le moyen certain d'arriver à cette justification.
— Je prends cette parole et je pars, quoique j'ignore comment vous parviendrez à la tenir; mais vous savez trop bien les détails de cette histoire déplorable, pour que je ne sois pas convaincu que vous pourrez faire ce que vous promettez. Je laisse le reste à votre honneur. Quand vous verrai-je ?
— Je retiendrai Bricord assez longtemps pour que votis puissiez voir Léona ; car, une fois averti que vous possédez cette lettre, il serait homme à vous poursuivre dans la forêt et à vous surprendre jusque chez madame Amab.
— À ce propos, dit le colonel, je vous prierai encore d'une chose : je vous laisse Aly-Muley...
— Oui, je sais qu'il est fort curieux... Nous serons tous les trois chez Bricord d'ici à deux heures. Ce temps vous suffit-il?
— Parfaitement.
— Voyez donc Léona, jugez-la, et j'espère que la conversation que vous allez avoir avec elle vous fera répudier une alliée pareille et vous mettra de notre parti. Du reste, colonel , voici ma condition formelle : je ne veux pas que madame de Budesgens, je ne veux pas que Sylvie aient à souffrir de ce qui peut se passer ici. Je sauverai Léda, si je puis; je ne parle pas de madame de Monrion ; elle n'a besoin d'être protégée par personne; et maintenant à bientôt.
— A bientôt, reprit le colonel.
— Il sortit, et Bricord fut presque aussitôt introduit chez Montéclain.