LA LETTRE
Lorsque Léona et Thomas se trouvèrent en présence, ils restèrent un moment silencieux.
— C'est vous, Léona? dit le colonel.
— C'est moi, répondit-elle. Eh bien ! avez-vous réfléchi ?
— Oui, repartit Thomas, et mes réflexions m'ont fait persévérer dans la résolution que je vous ai manifestée lors de l'entretien que nous avons eu à cette même place.
— Vraiment, reprit Léona d'un ton ironique. Ainsi, le doux rayon des beaux yeux de la chaste Julie a fondu en quelques jours ces ressentiments de fer qui devaient tout anéantir, tout briser autour de celui qui a perdu votre mère ?
— Non, Léona, non ; mais ce n'est pas en vous aidant à perdre une femme par la calomnie que je prétends venger ma mère que la calomnie a perdue.
— Ceci est une sorte d'antithèse bonne pour un cours de rhétorique, mais passablement inutile au but que vous voulez atteindre.
— Je préférerais y renoncer que d'y arriver par des moyens indignes.
— Avez-vous de la mémoire, colonel ?
— Pourquoi cette question ?
— C'est que lorsque je vous écrivis en Afrique pour vous apprendre que j'avais en mes mains un écrit qui prouvait l'innocence de votre mère, vous me répondîtes une lettre où il me sembla voir bondir toute la passion, toute la colère des lions du désert.
« Ah! me disiez-vous, l'homme qui a séduit ma mère, l'homme qui l'a abandonnée à sa misère et à son désespoir, l'homme que j'ai été implorer et qui m'a repoussé d'un pied dédaigneux, je peux donc enfin lui prouver qu'il a été ingrat, infâme et lâche. Oh ! cette preuve, que je la possède un jour, une heure, et quand j'aurai acquis le droit de lui jeter toutes ces épithètes à la face, je l'insulterai partout. Je traînerai dans la boue l'insultante hypocrisie de sa fausse vertu; je donnerai au peu de jours qui lui restent à vivre toutes les douleurs souffertes par ma mère durant trente ans. »
Voilà ce que vous m'écriviez, Thomas; car si vous manquez de mémoire, vous voyez que j'en ai pour nous deux ; voilà ce que vous m'écriviez. Je vous ai dit alors de venir;
je vous attendais comme un compagnon de vengeance, vous qui avez été mon compagnon de misère et d'abandon ; vous êtes arrivé, et.au lieu de ce vengeur terrible, de ce fils armé pour le châtiment, je vois un homme qui discute jusqu'où peut aller son droit, qui recule devant la tâche qu'il s'était promise. Que s'est-il donc passé, Thomas, pour que vous soyez ainsi changé, si toutefois vous avez été jamais ce que vous vous vantiez d'être ?
Le colonel ne répondit pas, Léona reprit :
— Qui donc a détruit ces espérances menaçantes et brisé ces furieuses résolutions.
— Vous, Léona, lui dit sévèrement le colonel, vous seule, en mettant pour condition à l'appui que vous m'apportiez mon aide pour perdre madame de Monrion.
— .Ne me demandez-vous pas le mien pour perdre monsieur de Montaleu?"
— 11 est coupable, lui.
— Selon vous.
— Ne m'a-t-il pas voué à l'abandon ?...
— Madame de Monrion, ou l'un des siens, m'a fait plus do mal que vous n'en avez jamais souffert.
— Je ne me fais pas le juge de vos griefs.
— En ce cas, je prétends ignorer les vôtres...
— Sachez bien une chose, Léona, c'est que je ne vous prêterai aucun appui contre madame de Monrion.
— Soyez sûr de votre côté que je ne vous fournirai aucune arme contre monsieur de Montaleu.
— Léona, dit le colonel avec colère, n'oubliez pas que ma mère vous a élevée et protégée.
— .N'oubliez pas, colonel, qu'elle a été payée pour cela, et que c'est à la fortune qu'on m'avait assurée que vous devez l'éducation qui a fait de vous ce que vous êtes.
— Vous m'insultez, Léona...
— Je réponds à qui me provoque.
— Il suffit, dit le colonel ; je trouverai peut-être d'autres secours qui ne me coûteront pas si cher.
— Chez Montéclain, sans doute?...
— Peut-être.
— Ah ! tenez, dit Léona avec une pitié dédaigneuse, re-
tournez en Afrique, colonel, reprenez votre carrière de soldat ; les champs de bataille tourbillonnant de cavaliers, les marches semées de trahisons et de dangers, les mêlées furieuses, les combats acharnés, les fières victoires, voilà votre partage... Vous êtes jeune, vous êtes brave, vous avez au front et à la poitrine la pensée brûlante et le courage impassible qui font les grands capitaines; allez, et vous serez un héros; mais ne venez pas risquer votre fortune dans notre monde, ne tournez pas vos espérances vers ces labyrinthes inconnus où nous niait lions; vous y seriez plus maladroit que le plus obscur et le plus dédaigné de ceux que vous méprisez. Un sot d'esprit comme Brias vous étourdirait de sa parole vide et fanfaronne; une petite fille blonde et languissante vous mettrait en adoration à ses genoux ; et, pour comble de misère, un Montéclain, la nullité drapée d'insolence, le mensonge habillé de franchise, L'astuce toujours présente vêtue de nonchalance, vous ferait trahir l'amie de votre enfance, la compagne de vos misères; il tous ferait renier la vengeance promise à votre mère... Allez, allez, colonel, vous n'êtes pas assez fort pour la lutte où vous vous êtes engagé. Abandonnez-la avant d'être vaincu, épargnez une honte à votre orgueil, et à mon amitié le regret de vous l'avoir attirée.
— Qu'est-ce à dire, Léona, et quel intérêt Montéclain a-l-il à me tromper?
— Vous avez causé une heure avec lui, et vous me le demandez!... Quoi ! il a pu vous promettre de vous servir mieux que je ne puis le faire, et il ne vous a pas dit comment il le pourrait ?
— Non, repartit Thomas, dont les sarcasmes de Léona commençaient à ébranler la foi qu'il avait en Montéclain.
— En ce cas, reprit Léona, que vous a-t-il donné pour tous vos secrets, que vous lui avez sans doute livrés?
Le colonel ne répondit pas. Un doute cruel s'éleva dans son esprit. En effet, il n'avait rien appris des projets de .Montéclain , tandis que cet homme lui avait arraché tous les siens.
— Encore une fois, s'écria-t-il enfin, quel intérêt a-t-il à me tromper ?
Léona laissa entendre un ricanement dédaigneux. Après un moment de silence, Léona reprit :
— Montéclain vous a dit beaucoup de mal de moi, je le sais ; mais je suis convaincue qu'il ne vous a pas dit que je fusse assez maladroite pour livrer mes secrets à qui se pose comme mon ennemi ?
— Votre ennemi, parce que je ne veux pas aider à une calomnie inutile, d'ailleurs ; car, je vous en préviens, personne ne croit plus à cette prétendue faute de madame de Monrion.
— Et vous êtes de ceux qui sont convaincus de son innocence ?
— Hier, j'en étais convaincu, vous le savez, et la discussion que nous avons eue ensemble vous l'a prouvé ; aujourd'hui, j'en suis certain.
— Je le crois sans peine, car je sais que vous en avez la preuve.
— Vous le savez?...
— Preuve qui vous a été remise devant Champmortain, mon mari, Hector et Brias.
— Et lequel de ces messieurs vous a si bien informée ?
— Mon mari peut-être, qui a voulu m'humilier du triomphe de celle qu'il a aimée, et pour laquelle il garde au fond de son âme un culte peu flatteur pour moi.
— Ah ! c'est monsieur Amab ?
— Ou peut-être Hector de Montaleu, dont je protège les prétentions à la main de la belle Julie.
— C'est une lâcheté dont il est capable.
— A moins que ce ne soit Brias, qui a peur que je ne raconte à Champmortain les rendez-vous secrets qu'il obtient de sa femme.
— 11 est bien assez indiscret pour cela. Mais il m'importe peu de savoir qui vous l'a appris, dit froidement le colonel. Seulement, vous devez comprendre que si hier j'ai refusé de me prêter à une machination dont j'avais deviné l'atrocité, malgré tout ce que vous m'avez dit pour me faire croire à la vérité de vos calomnies, vous devez comprendre, dis-je, qu'aujourd'hui je suis encore moins disposé à vous prêter les mains.
— Qu'étiez-vous donc venu l'aire ici?
— Vous demander cet écrit que vous m'avez promis.
— A certaines conditions.
— Eh bien donc, dites-les-moi.
— Elles sont faciles à accomplir : donnez-moi la lettre que vous a remise Montéclain, et je vous donnerai celle que vous demandez.
— Vous donner cette lettre! s'écria le colonel... cette lettre de laquelle dépend l'honneur de madame de Monrion...
— En échange de celle de laquelle dépend l'honneur de votre mère... ce doit être le désir d'un bon fds.
— Ce serait une lâcheté, dit Thomas avec une indignation qu'il eut peine à contenir.
— La lâcheté serait peut-être à sacrifier l'honneur de votre mère à l'honneur d'une femme que vous ne connaissez pas.
— Madame... madame, reprit le colonel d'une voix si altérée que Léona s'écarta doucement de lui... vous avez entre vos mains un écrit qui m'appartient... Je le veux... entendez-vous... je le veux...
— Un écrit qui n'appartient qu'à moi, dit Léona railleusement... et vous le voulez?... Vous êtes fou, Thomas...
— Je le veux... Je l'aurai, reprit celui-ci exaspéré.
— Colonel, reprit Léona avec insolence, avez-vous eu jamais d'autres maitresses que les misérables Moresques d'Alger, pauvres femmes rompues au bâton et à l'esclavage ? Si cela vous est arrivé, Thomas, vous avez dû en rencontrer quelques-unes qui vous ont appris qu'une femme se relève et grandit sous la menace et meurt plutôt que de céder. C'est par là, monsieur, que les plus faibles sont puissantes... et je ne suis pas, ajouta-t-elle avec hauteur, de celles qui n'ont de force que pour résister.
— Et, reprit Thomas dont la colère faisait vibrer la voix, il y a des femmes qui se plaignent de leur faiblesse! ah ! elles en ont fait un bouclier qui les protège mieux que le courage le plus résolu.
— Et c'est juste, colonel. 11 faut qu'il y ait dans ce monde des êtres assez protégés par le respect humain pour qu'il
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ne soit pas permis à des spadassins habiles, à d'insolents agresseurs, de les soumettre par la crainte à l'obéissance et au mépris. Si au lieu d'être une femme j'étais un homme, vous m'auriez souffletée, et je sortirais de cet entretien pour être tuée ou déshonorée. Trouvez-vous cela juste?
— Je trouve juste le droit qui permet à un homme d'honneur d'avoir raison de l'infamie que la loi ne peut punir.
— Mais ce droit appartient au dernier goujat comme à l'homme d'honneur. Vous voulez obtenir de moi la reprise d'un écrit pour un but honorable, à ce que vous dites, et vous me menacez parce que je le refuse ; un misérable pourrait vouloir l'obtenir par un crime, il n'agirait pas autrement... Calmez donc ces fureurs inutiles et ridicules. Vous êtes venu ici pour venger votre mère ; je vous ai appelé, moi, pour aider à ma vengeance. Vous avez déjà déserté ma cause. Je ne vous en veux point, mais je vous plains. 11 peut vous convenir peut-être de déserter la cause de votre mère pour celle de madame de Monrion, faites-le ; mais ne me demandez pas quel sentiment remplacera dans mon cœur la pitié que vous m'inspirez.
— Ainsi, dit le colonel, vous me refusez cet écrit?
— Il est à vous en échange de la lettre que vous a confiée Montéclain.
— Jamais... jamais... dit le colonel; il en arrivera ce qui pourra... adieu.
— Il en arrivera, reprit Léona avec colère, que Montéclain épousera madame de Monrion et recueillera pour elle la fortune qui vous appartient, et que vous étiez venu chercher ici...
— Quoi ! dit le colonel, c'est le but de Montéclain ?
— Voulez-vous me donner cette lettre? reprit Léona sans lui répondre.
— Il m'aurait joué à ce point...
— Cette lettre, cette lettre, dit Léona.
— Lui qui sait tous mes secrets oserait s'en servir?...
— Pour vous faire chasser par le marquis de Montaleu comme un intrigant subalterne... pour vous faire chasser par votre père comme un bâtard qu'il renie.
— Ah! si je le croyais...
JULIE "ib.'i
— Cotte lettre, Thomas... cette lettre.
— Jamais... jamais... Ah! je veux savoir jusqu'où peut aller la bassesse et la perfidie de ce monde ; mais je ne veux pas la partager. Adieu, Léona, adieu.
— Colonel, lui cria-t-elle pendant qu'il s'éloignait; colonel, reprit-elle sans qu'il daignât lui répondre... Ah! murmura-t-elle pendant que Thomas Rien reprenait son cheval et s'élançait au loin... Ah! que Dieu le sauve, car il vient de se condamner.
Puis elle reprit d'une voix éclatante :
— Adieu, colonel, adieu !
Léona avait à peine prononcé ces paroles, qu'Hector de Montaleu était près d'elle.
— Quoi ! lui dit-il d'une voix acre et sifflante, cet homme est un fils de mon oncle?
— Oui, et qui a droit à cet héritage que vous croyez vous appartenir...
— Et qu'il vient chercher ici?...
— Et qu'il enlèvera à l'héritier légitime le jour où l'on saura que celui-ci a laissé planer sur madame de Monrion une accusation qu'il pouvait détruire d'un mot, car il a gardé la lettre de Léda. . .
'Hector poussa un cri sourd et terrible.
— Dans une heure, il l'aura remise à Bricord.
La respiration d'Hector devint oppressée et sifflante.
— Et une fois Léda convaincue du crime qui la perd , elle n'hésitera plus à nommer son complice.
— Ah ! fit Hector d'une voix qui n'avait plus rien d'humain) j'aurai la lettre.
Aussitôt il s'élança à la poursuite du colonel. Léona, immobile, l'oreille tendue, écouta le bruit de la course d'Hector qui avait pris un sentier différent de la route que suivait Thomas. Un moment, elle entendit à la fois le bruit sonore de la marche du cheval du colonel et le bruit sourd de la marche d'Hector; puis, peu à peu, ces bruits s'affaiblirent et ne revinrent que par intervalles à son oreille, puis ils se perdirent l'un et l'autre dans le silence lugubre et solennel de la nuit. Léona écoutait toujours.