DE MONTECLAIN A LOUIS VILLON
« Ami Villon,
» Dans une de mes préce'dentes lettres, je vous disais que nous allions tous entrer incessamment dans une mêlée abominable, où il y aurait probablement du sang versé.
» Toutefois, à ce moment je ne prévoyais que quelques coups d'épée honnêtement, sinon honorablement échangés en duel. Mes prévisions ont été dépassées : le sang a coulé; mais nous sommes en plein procureur du roi.
» Voici le fait. k
» Hier, Bricord est venu chez moi pour me redemander la fameuse lettre de sa femme. Je l'avais remise au colonel Thomas, qui avait un rendez-vous avec la Léona. Je voulais préparer Bricord à son malheur, et je comptais être présent à la lecture de cette fatale missive ; car, je vous l'avoue, je craignais tout de la colère et du désespoir de Bricord. Si quelque chose m'eût permis de lui dire le nom de l'homme qui l'a déshonoré, je n'eusse pas hésité à tout lui avouer... car cette colère et ce désespoir eussent eu un but. Bricord eût tué Montaleu, et je crois que c'eût été un trèsgrand bienfait pour ce misérable; car Léda a disparu... Qu'en a-t-il fait?... L'a-t-il cachée ou tuée?... Je ne sais plus que penser. N'importe, Bricord eût attaqué Montaleu, comme un brave soldat qu'il est, et sur mon âme, Villon, il eût bien fallu que le vicomte rendit raison au paysan, ou nous sommes ici quelques-uns qui lui eussions craché au visage jusqu'à la mort. Mais on ne joue pas un jeu pareil sans preuves éclatantes; et je prévoyais que Bricord, se trouvant seul en face de son déshonneur et de son désespoir, assouvirait peut-être sur lui-même la fureur qui le dévore.
» Je voulais donc , puisqu'il fallait lui apprendre cette
affreuse nouvelle , qu'elle lui fût révélée en présence de Thomas qu'il aime et d'un de ses camarades dont l'autorité et les conseils eussent prévenu un suicide que je lisais dans l'égarement de ce malheureux. Durant une heure entière je le rotins en discutant de mauvaise foi contre cet instinct jaloux et clairvoyant qui lui avait tout fait deviner. Seulement, je l'avais laissé s'accoutumer à l'idée que sa femme avait commis quelque grave imprudence; mais je lui avais aussi versé dans le cœur la possibilité d'un pardon... Je lui avais tant dit que Léda avait dû être entraînée par un momiMit de folie ou peut-être par une violence, que la colère de Bricord se tournait déjà presque tout entière du côté du séducteur. Lorsqu'il en fut là, je pensai qu'il était temps d'aller à la ferme, où nous devions rejoindre le colonel.
» — Je te dirai tout devant lui, avais-je dit à Bricord, et lui-même te dira ce qu'il y a à faire.
» — Oui, m'avait-il répondu... Je le croirai, lui, car il n'e.-t ni noble ni riche, et il ne se mettra pas de moitié dans la trahison que tout le monde conspire ici contre moi.
» Nous partîmes avec Aly-Muley, et nous gagnâmes la ferme. Thomas n'était pas rentré. Je le savais aux prises avec la Léona, et je ne m'étonnai point de ce retard ; car elle sait prendre son temps pour égarer la raison des plus sages par ses théories astucieuses. Nous attendîmes une heure ; l'absence de Thomas commença à nous inquiéter, ir me vint un doute sur son honneur. Léona l'avait-elle amené à se mettre de son parti? Je ne savais que penser. Bricord, de son côté, soupçonnait le colonel ; il l'accusait te vouloir, comme moi, protéger les coupables par son silence. Aly-Muley, lui seul, avait l'instinct de la vérité ; il prétendait que Thomas devait être en danger, il jutait et sacrait, et voulait aller à sa recherche. Je combattais ses :raintes, mais il fallut bien enfin y céder, lorsque près l'une heure se passa encore sans que Thomas reparût. Moi-même je commençais à m'étonner , mais je n'osais prévoir un crime ; enfin nous partîmes et nous entrâmes ians la forêt.
» Aly-Muley, avec une adresse incroyable, nous con-
2)li JULIE
duisit dans les ténèbres jusqu'à la masure qu'on appelle la Charbonnière. Cette cabane, que personne n'avait jamais vue ouverte, paraissait avoir été le théâtre de quelque événement: la porte en était brisée. Nous y entrâmes. Aly avait un briquet et une bougie, il alluma du feu, nous la visitâmes exactement ; Bricord découvrit sur le plancher quelques gouttes de sang.
» — C'est ici qu'on a tué le colonel ! s'écria-t-il.
» Aly-Muley secoua la tête, et, avec une expression qui me fit frémir, il murmura :
» — Non... non... c'est du sang de femme...
» — De femme ! s'écria Bricord... que veux-tu dire?
» — Ah ! reprit Aly-Muley, que j'avais trop bien compris... Mon colonel! mon colonel!... qu'est-ce qu'ils en ont fait!... Oh! je jure mon âme et ma vie que je tuerai celui qui l'a touché ; homme ou femme, noble ou vilain, je le brûlerai dans son château, si je ne puis l'atteindre...
» Nous continuâmes nos recherches, nous interrogeâmes le sol. Des pas de différentes grandeurs se mêlaient autour de la cabane... des pieds d'homme et de femme avaient passé par là et s'éloignaient dans diverses directions.
» Nous arrivâmes enfin à un endroit où le sol était fraîchement creusé par le piétinement d'un cheval.
» — Le colonel est venu là ! dit Aly-Muley. C'est là' qui a attaché Mogador... Il n'y a pas un second cheval ai monde qui ait un sabot aussi fin.
» Aly cousulta la trace, et reconnut qu'elle se dirigeai du côté qui menait chez Bricord.
» — Tu vois, lui dis-je, il sera reparti d'ici, pendant qui nous venions le chercher...
î> — C'est possible, me répondit -il ; retournons à li ferme.
» — Ah cà! reprit Bricord, qui, partagé entre les crain tes que lui avait inspirées Aly-Muley sur Thomas et ton tes les colères qui murmuraient en lui, revenait à ses prc près soupçons, qu'as-tu voulu dire quand, tout à l'heure m'as répondu: C'est du sang de femme?...
» — Ecoute, Bricord, lui répondit le spahi, je suis i< pour obéir au colonel ; nous allons le voir, il te dira to