‹ JulieChapitre 40 sur 62 · MÈRE ET PILLE · texte numérisé non relu

MÈRE ET PILLE

Un moment après celui où Champmortain, monsieur de Rudesgens et lîrias parlaient ensemble pour se rendre chez madame de Monrion, Léona entrait chez monsieur de Rudesgens et faisait demander une entrevue à la vieille marquist' . Celle-ci, selon cette habileté vulgaire des femmes, qui est quelquefois du génie chez les grands capitaines, s'était décidée, comme on l'a vu, à porter la guerre et le désordre dans le ménage d'un autre pour éviter les perturbations qui pouvaient éclater dans le sien. Après ce qu'elle venait de dire contre Léona, madame de Rudesgens n'était guère en disposition de la recevoir, et elle allait lui (aire répondre qu'elle n'était pas visible, lorsque Sylvie arrêta la chambrière qui avait annoncé l'arrivée de madame Amab, en lui disant :

— Je vais la recevoir à l'instant.

— Comment! lui dit madame de Rudesgens à voix basse, mais avec une surprise et une indignation très-vives, malgré ce que vous savez?

— Oui, répondit Sylvie; il le faut, ma mère; car si je sais... elle sait aussi...

— Quoi donc? fit madame de Rudesgens tout épouvantée.

— Prenez garde, reprit Sylvie, nous ne sommes pas seules. Elle se tourna vers la chambrière qui attendait, et lui

dit d'une voix altérée :

— Faites entrer madame Amab.

— Mais qu'\ a-t-il ? lit tout aussitôt madame de Rudesgens, que sait-elle donc?

— Oh! nia mère, ma mère, dit Sylvie en se cachant dans ses bras , ne l'avez-vous pas deviné?

Léona parut en ce moment. Quelqu'un qui eût pu lavoir dans l'entretien qu'elle avait eu avec Hector de Montaleu et qui eût assisté à son entrée dans l'appartement de madame de Rudesgens, eût tremblé à son aspect. Cette femme,

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dont le visage était , quelques instants avant , altéré par l'insomnie et par le conflit des sinistres pensées auxquelles elle était en proie, cette femme avait repris, comme par enchantement, tout le calme assuré de sa beauté, toute la limpidité de son regard, toute la grâce et toute la confiance de son sourire. Tant de puissance sur elle-même et tant d'art pour dissimuler ses souffrances physiques, devait tout faire craindre d'une pareille femme. La façon dont elle regarda Sylvie et madame de Rudesgens avait quelque chose de dédaigneux et de cruel à la fois. L'oiseau de proie prêt à fondre sur le nid où il tient les victimes qu'il va dévorer doit les regarder ainsi; l'assassin puissant qui va frapper dans un cachot des prisonniers sans défense doit montrer ce regret dédaigneux en se trouvant en présence d'ennemis trop faciles à exterminer. Léona s'avança, et de sa voix la plus douce et par conséquent la plus menaçante, elle dit à madame de Rudesgens :

— Eh bien! madame, comment êtes-vous remise de votre évanouissement d'hier soir?

— Parfaitement, repartit madame de Rudesgens; la chaleur, le bruit, une fâcheuse disposition...

— Et peut-être aussi, dit Léona gracieusement, de fâcheux souvenirs évoqués par monsieur de Montéelain...

— Madame, fit madame de Rudesgens avec une colère soudaine, je ne vous comprends pas.

— Voulez-vous permettre à Sylvie de s'éloigner, madame ? reprit Léona ; peut-être alors pourrai-je mieux me faire comprendre.

Madame de Rudesgens eut peur, et, retenant Sylvie près d'elle, elle répondit :

— Ma fille ne doit avoir avec personne d'entretien auquel sa mère ne puisse assister, et je suppose que vous n'avez rien à me dire que ma fille ne puisse entendre.

— Comme il vous plaira, madame, répliqua Léona; je suis la personne la plus accommodante du monde; je puis, auprès des personnes intéressées, garder un secret pendant dix ans, et je puis le divulguer devant mille personnes assemblées... Que madame de Champmortain reste donc, puisque vous le trouvez convenable.

— Vous êtes bonne, madame, reprit Sylvie d'un ton suppliant; vous n'avez rien à dire à ma mère qui puisse lui causer de la peine, soit par rapport à elle, soit par rapport à d'antres personnes?

— Vous vous trompez, Sylvie, repartit gravement Léona ; ce que j'ai à dire à madame de Rudesgens est terrible, et peut devenir pour elle une source de malheurs.

— Pour moi ! fit madame de Rudesgens, dont l'humeur acrimonieuse, toujours prête à se révolter, grondait sourdement, malgré la crainte qu'elle éprouvait.

— Pour vous, madame, dit Léona.

Madame de Rudesgens se redressa superbement et repartit avec hauteur :

— Pensez-vous pouvoir me menacer comme vous avez sans doute menacé cette malheureuse enfant?

— .Madame ne m'a jamais menacée, ma mère, dit Sylvie. Le hasard, ajouta-t-elle en balbutiant, lui a fait surprendre une entrevue innocente. Je vous le jure... elle connaît les sentiments dont je ne suis pas maîtresse... mais... je puis dire... que jamais...

— Sylvie, reprit Léona avec tristesse, vous êtes faible, et la passion peut vous rendre cruelle; mais vous souffrez autant du mal que vous faites que de celui que vous éprouvez. Laissez-nous, je vous en prie : il ne faut pas que vous appreniez, comme moi, que tout est mensonge et hypocrisie dans ce monde; laissez-nous. Dieu vous a gardé des sentiments de vénération et de respect dans l'âme; ne risquez pas de les perdre. Laissez-nous.

— En vérité, madame, s'écria madame de Rudesgens, pendant que Sylvie écoutait Léona avec une surprise pleine d'effroi, en vérité, ceci dépasse toutes les bornes de l'inconvenance : oubliez-vous que vous êtes chez moi, que c'est devant une mère que vous dites à la fille de se retirer ? Madame, ne comprenez vous pas que si quelqu'un doit sortir d'ici, c'est vous?

— Restez donc, Sylvie, dit Léona dont la voix prit un éclat railleur et menaçant... restez... Et vous, madame, ajouta-t-elle en se tournant vers madame de Rudesgens, êtes-vous bien sûre d'avoir le droit de chasser de chez

vous la prétendue fille de Sophie Mullev et de Joseph Miras ?

A cette parole, et comme si tout à coup un fantôme hideux, épouvantable, s'était levé devant madame de Rudcsgens, elle attacha sur Léona un regard éperdu, tendit vers elle sa main qui tremblait convulsivement, et répéta d'une voix entrecoupée et sourde :

— La fille de Sophie Muller et de... vous ?...

— Oui, moi, repartit Léona.

— Sylvie, Sylvie, dit madame de Rudesgens avec un geste brusque et sans quitter Léona du regard, Sylvie, sortez, sortez !

— Non, reprit Léona durement, qu'elle reste à présent pour apprendre...

— Oh ! fit madame de Rudesgens avec un cri désespéré et en joignant les mains, pas devant elle... pas devant elle...

C'était le mot que monsieur de Rudesgens avait dit cà Sylvie. Misérable mère et misérable fille, qui avaient à se cacher l'une de l'autre. Ah ! toute faute a donc son châtiment!

— Allez, Sylvie, ajouta Léona après un moment d'hésitation; mais souvenez-vous un jour que moi, l'enfant abandonnée et proscrite, que moi, la femme perdue et que chacun se croit le droit d'insulter, souvenez-vous que j'ai eu pitié, moi... et que je n'ai pas voulu me venger comme je l'aurais pu.

— Va, va, Sylvie, lui dit sa mère d'un ton égaré, va...

Sylvie s'approcha de sa mère et prit sa main pour la baiser ; mais madame de Rudesgens l'attira dans ses bras et l'y retint longtemps en l'inondant de larmes. Léona les contemplait; une pâleur mortelle se répandit sur son visage, et dès que Sylvie eut quitté la chambre, elle s'écria:

— Ah ! oui, voilà l'enfant chérie, la fille bien-aimée, celle qu'on ne menace pas de la chasser...

— Que voulez-vous? que me demandez-vous? dit madame de Rudesgens, qui avait à peine la force de parler.

— Je veux me venger, repartit froidement Léona.

— De moi !... Mais, s'écria madame de Rudesgens, que vous ai-je donc fait?...

— Oh! rien, en vérité... dit Léona avec une ironie malveillante, rien. Une mère qui pour cacher ses fautes renie son enfant; qui, riche d'une fortune colossale, la condamne presque à la misère; qui, pour s'assurer la possession légitime d'un grand nom, la dote par un acte faux du nom d'un laquais et d'une femme misérable: la mère qui fait cela a bien le droit de demander à sa fille : «Que vous ai-je donc fait ? »

— Voulez-vous de l'argent?...

— Non.

— Voulez-vous une fortune?...

— Non.

— Mais que voulez-vous, mon Dieu ?

— Je vous l'ai dit, je veux me venger.

— Mais de qui ?

— De madame de Monrion.

Quoique ce mot dût alléger l'épouvante «rue ressentait madame de Rudesgens, elle en resta comme glacée, tant l'accent de Léona était impitoyable et menaçant.

— De madame de Monrion ? répéta-t-elle.

— Oui, de celle à qui votre mari, votre gendre et l'amant de votre fille sont allés tout à l'heure apporter mie réparation de l'injure qu'on lui a faite chez vous.

— Mais, repartit madame de Rudesgens, il paraît que ces messieurs ont lu hier une lettre qui atteste l'innocence de madame de Monrion....

— Cette lettre est fausse, dit Léona. Madame de Monrion est coupable, elle doit l'être, je veux qu'elle le suit...

— Vous voulez... fit madame de Rudesgens en consul" tant l'expression du visage de Léona.

— Et vous le voudrez aussi, repartit Léona, et Sylvie le voudra comme vous.

— Mais que puis-je , moi , contre cette pauvre jeune femme?

— Vous qui savez si bien prendre vos précautions pour mettre à l'abri votre honneur... vous ne savez pas com-

ment un perd celui dos aulres!... Oh ! vous êtes trop modeste, madame; je venais vous demander des conseils...

Madame de Rudesgens baissa la tète, aussi furieuse que désolée d'être obligée de subir cet empire implacable que Léona lui imposait si insolemment. Du reste, nul sentiment de tendresse ou de repentir, nulle émotion du sang n'avait agité ces deux femmes. Ce n'était pas là la reconnaissance d'une mère et d'une fille, c'était le pacte de deux coupables et de deux méchants.

— Mais , s'écria madame de Rudesgens avec colère, quelle main infernale a donc déchiré le voile? Qui vous a appris ce secret ?

— Vous, madame, vous. Depuis longtemps je sais «pie je ne suis pas la fille de Joseph Miras et de Sophie Millier. Avec l'acte qui m'assurait une certaine fortune se trouvait un écrit qui devait mètre remis le jour de mon mariage.

— Cet écrit, de qui est-il?

— De mon père.

— De votre père?... de...

Madame de Rudesgens s'arrêta.

— Ce n'est pas possible... 11 m'a juré que jamais il ne m'avait nommée, que jamais mon nom n'avait été écrit.

— Aussi n'y est-il pas.

— Il me l'a écrit de son lit de mort.

— De son lit de mort! répéta Léona; il est donc mort?

— Vous ne le saviez pas? lui dit madame de Rudesgens avec le regret de s'être laissée aller à l'effroi que lui avait causé la terrible apparition de cette fille abandonnée. Vous ne le connaissez donc pas?

— Eh bien non, repartit Léona; il est inutile de nous arracher par surprise des secrets que nous devons nous dire sans détour. L'écrit qui m'a été remis le jour de mon contrat de mariage est adressé à monsieur de Montaleu.

— Monsieur de Montaleu ! fit madame de Rudesgens, et il le connaît?

— Pas encore, et il ne le connaîtra jamais, si vous voulez...

— Mais que dit-il, cet écrit?

— En voici la copie, répondit Léona.

.Madame de Rudesgens la prit avec anxiété, et lut ce qui suit :

Mon ami,

» Au miiiiient de partir pour un long voyage, je confie celte lettre à un notaire pour qu'elle soit remise le jour de sun mariage à celle qui te la remettra à toi-même. Il se peut qu'un jour, malgré mes soins pour assurer sa fortune, elle tombe dans la misère et l'abandon ; je compte sur toi pour lui venir en aide, et pour forcer, au besoin, à la protéger celle qui me l'a fait abandonner, et qui m'a forcé de commettre une action indigne d'un honnête homme.

» Gèrtrude-Sophie n'est point, comme le porte son acte de naissance, la fille de Joseph Miras et de Sophie Millier; elle est ma fille, et elle est née d'une femme que tu connais et dont tu as protégé la fortune. A l'époque de la naissance de cette enfant, cette femme était sur le point de se marier avec un de nos amis communs.

Pour cacher sa faute à tous les yeux, et pour que jamais l'enfant abandonnée ne pût rechercher à qui elle appartenait, elle trouva deux misérables qui, à prix d'or, la reconnurent pour leur fille. Joseph Miras, un valet de sa mère, se chargea de trouver une complice. Il profita de la misère d'une pauvre femme, appelée Sophie Muller, qui accepta le marché.

» Mais, comme je te l'ai déjà dit, un jour peut arriver où cette enfant scia abandonnée par sa mère supposée, comme elle l'a été par sa véritable mère. S'il en était ainsi, je te la recommande. Prends soin d'elle, et, au besoin, adresse-toi à celle dont l'immense fortune peut aisément réparer les torts de son premier abandon. Je ne te la nomme pas, tu la reconnaîtras suffisamment en te rappelant que c'est celle que nous désignions entre nous sous le nom de la Fée aux

iliaiiiniit*.

" D'un autre côté, mon ami, comme il est possible que la fille qu'il me faut abandonner ne fût pas digne de ton intérêt; comme il ne faut pas qu'elle abuse d'un secret que je n'ose confier qu'à toi; comme il se peut que si je lui disais ici le nom de sa mère et le mien, elle s'en servit

pour porter le désordre dans deux familles, je laisse à ta prudence de juger si tu dois le lui révéler, de mesurer ce que tu peux faire pour elle, et de la protéger ou de la laisser à son abandon, selon qu'elle le méritera.

» Je signe cet écrit d'un nom et je le scelle d'un cachet que tu connais tous deux aussi bien que mon écriture, et maintenant je puis partir, car je compte sur toi. »

L'écrit était signé :

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