‹ JulieChapitre 5 sur 62 · A LA FERME · texte numérisé non relu

A LA FERME

Léda venait de rentrer dans la grande salle du rez-dechaussée de la ferme, salle que Bricord avait fait planchéier et orner de rideaux de calicot d'un rouge éclatant en l'honneur de son épouse. Bricord était assis devant une table sur laquelle étaient deux verres et deux bouteilles, dont une déjà vide; de l'autre côté, se trouvait Aly Muley, le domestique, ou plutôt le soldat du colonel Thomas Rien. Lorsque Léda entra, elle était pâle, agitée, tremblante ; elle jeta la petite mante de drap dont elle était enveloppée, et probablement elle eût traversé la salle sans s'arrêter, si son mari ne lui eût crié du ton le plus joyeux :

— Eh ! Léda, grande et bonne nouvelle ! mon colonel, le colonel Thomas, vient d'arriver dans le pays ; voilà Aly- Muley, un ancien camarade des spahis, qu'il m'a envoyé en avant avec les portemanteaux.

— Ah ! lit Léda d'un air distrait, votre colonel arrive, tant mieux pour vous.

— Et ce qu'il y a de superbe, vois-tu, Léda, c'est qu'il ne vient pas en passant, il vient exprès pour moi, c'est soixantedix lieues, rien que ça, pour le plaisir de me voir. Ah! tonnerre, tiens, Aly, rien que pour ce que tu viens de m'apprendre, je donnerais ma main droite, quoique à vrai dire elle ne me serve pas à grand'chose depuis le coup de sabre qui m'empêche d'écrire.

Pendant qu'il parlait, Aly-Muley s'était levé, et, s'adressant à la fermière, il lui avait dit en la saluant avec son verre :

— C'est moins pour boire que pour vous présenter le bonjour.

— Merci, monsieur, fit sèchement Léda.

— La bourgeoise s'est levée les pieds les premiers, à ce qu'il parait, dit Aly en reprenant sa place près de Bricord.

— Elle n'aura pas bien dormi, reprit celui-ci à voix basse, et peut-être a-t-elle mal aux nerfs.

Aly regarda Bricord, fit une grimace expressive et but d'un trait le contenu de son verre. Cependant Léda s'était assise dans un coin ; son regard avait quelque chose d'égaré ; tout son corps tremblait. Son mari, joyeux et fier de l'arrivée de son colonel, ne remarqua point cette agitation et s'approcha d'elle.

— Léda, lui dit-il, j'ai un service à te demander. Le colonel arrive, tu sais qu'il n'y a que ta chambre de bien arrangée dans notre maison. Veux-tu la lui céder pour le peu de temps qu'il va passer ici?

— Ma chambre, fit-elle ; vous me demandez ma chambre?

— Oui.

— Oh ! dit-elle en se levant soudainement, celle-là et les autres, vous pouvez tout prendre...

Aly observait la figure du mari et de la femme, et murmurait :

— Mal aux nerfs... pauvre Bricord !

— Est-ce que ça te fâche ? est-ce que ça te fait de la peine? reprit Bricord, le colonel n'est pas difficile; nous ne couchions pas tous les jours dans des lits de plume en Afrique ; je lui donnerai une autre chambre.

— Je vous dis que vous pouvez prendre la mienne, repartit Léda.

— En ce cas, dit Aly à Bricord, veux-tu me montrer la chambre de madame pour que j'aille préparer ce qu'il faut ?

— J'ai quelque chose à ranger dans cette chambre, dit Léda ; dans une heure elle sera à votre disposition.

Aussitôt elle sortit. Aly-Muley reprit sa place et se versa un verre de vin. Bricord, mécontent et confus, alla s'as* seoir près de lui.

— Elle est malade depuis quelque temps, dit-il, car c'est la meilleure femme, et si instruite, si spirituelle...

— Ça va bien, à ce qu'il parait, les affaires? reprit Aly d'un ton criard, la ferme est bonne.

— Cependant, dit Bricord, si ça la gênait de quitter sa chambre, le colonel ne serait pas mal dans la mienne...

Aly regarda encore Bricord, et repartit :

— Et l'élève des chevaux, ça te réussit-il ?

— Léda a quelque chose d'extraordinaire, assurément, fit Bricord en se levant... Il faut que je lui parle... Attends un moment.

Il sortit, et Aly-Muley entendit bientôt frapper à une porle qui ne s'ouvrit pas. Bricord appela Léda qni ne répondit point. Il supplia sans pins de succès, parut prêt à se fâcher, puis se radoucit, et finit par obtenir une réponse où Léda le priait de la laisser un moment en repos. Muley, qui avait attentivement écouté, commença une série de jurements accompagnés de termes de mépris qui signifiaient en français poli :

— Imbécile, dadais ; si javais une femme comme ça, je lui romprais les os.

Bricord rentra pendant ce monologue menaçant.

— Qu'as-tu donc? lui dit Bricord.

— Bien. Je rêvais aux belles juives et aux tilles moresques de la rue Bab-Azoun.

— .Ma femme va revenir tout de suite, reprit Bricord avec un énorme soupir.

Les deux amis se replacèrent chacun d'un côté de la table et gardèrent un moment le silence, Bricord le cœur plein, et tout prêt à confier à son ancien camarade tout ce qu'il éprouvait de chagrin secret, si celui-ci lui eût adressé la moindre question à ce sujet; Aly-Muley était bien décidé à ne pa< dire un mot qui pût amener une pareille confidence. Tous deux étaient fort embarrassés, mais ils furent tirés de cette position par l'arrivée d'un nouveau personnage. Le colosse qui entra en ce moment poussa un énorme éclat de rire, et s'avanea vei s la table, en disant :

— Eh ! tonnerre ! j'étais sûr de te trouver là, Bricord, le verre à la main, puisque je ne t'avais pas rencontré dans les champs, que je viens de battre de tous les côtés, pour l'annoncer une bonne nouvelle. Popinau a éventé hier un sanglier dans le fourré des bois de Louches; il faut que nous l'ayons demain, si toutefois ton maître veut bien nous permettre de passer dans ses bois; car j'ai entendu dire à Lalouelte, mon piqueur, que Montéclain faisait le difficile, et prétendait garder son gibier. Que diable veut-il en faire, ce Parisien ? il n'est pas capable de mettre une

balle à trente pas dans la porte de la cathédrale d'Autuu.

— Je n'ai pas entendu dire cela, reprit Bricord ; niais, dans tous les cas, j'en parlerai aujourd'hui à monsieur le marquis. 11 a annoncé qu'il passerait par la ferme pour régler quelques comptes que nous avons ensemble.

— Ah! reprit le vicomte Hector de Montaleu, ce doit donc être lui que j'ai vu de loin avec un autre dans la voiture de Brias, qui prenait la rampe de la colline pour venir de ce côté.

— Ce doit être le colonel, dit Aly-Muley; car je l'ai laissé chez monsieur de Brias, qui devait l'accompagner jusqu'ici.

— Mon colonel ! mon colonel ! s'écria Bricord à ce nom, qui lui fit oublier et l'humeur de Léda et la présence de Montaleu. Je cours au-devant de lui, ajouta-t-il en sortant de la chambre, sans égard pour la compagnie d'Aly-Muley ni pour la présence du vicomte.

— Quel est ce colonel? dit Hector resté seul avec Muley.

— C'est mon colonel, répondit celui-ci en rangeant les bouteilles et les verres restés sur la table.

— Et son nom, dit Hector en retenant une bouteille qui n'était pas encore vide, et en versant le reste dans un verre, qu'il alla prendre sur un bull'et, en homme habitué à agir chez Bricord comme chez lui-même.

Aly-Muley se redressa, regarda l'énorme vicomte en face, et répondit emphatiquement :

— Il s'appelle le colonel Thomas Bien.

— Voilà un drôle de nom, fit Hector en posant son verre et en tournant sur ses talons, sans paraître frappé de l'importance du personnage qui venait de lui être annoncé d'une façon si solennelle.

Aussitôt, il quitta la salle basse et monta droit à la chambre où Léda s'était enfermée et à la porte de laquelle Bricord avait vainement frappé. La manière dont Hector s'annonça était probab ement plus agréable à la dame que celle dont usait son mari, car la porte s'ouvrit à l'instant même et se referma immédiatement. Aly-Muley monta les deux premières marches qui conduisaient à cette chambre comme quelqu'un qui a envie d'aller écouter ce qui va se

dire, mais il redescendit presque aussitôt en secouant la tète, et en murmurant, selon son habitude :

— La femme a mal aux nerfs; il va la chambre de madame et celle de monsieur; et la chambre de madame, qui ne s'ouvre pas pour monsieur, s'ouvre pour un autre quand le mari n'y est pas. 11 y aurait ici de quoi apprendre, mais je n'ai pas d'ordre...

11 lira un briquet et de l'amadou de sa poche, alluma sa pipe qu'il avait bourrée pendant que Montaleu parlait à Bricord, et s'en alla du côté des écuries voir si Mogador et Penny ne manquaient de rien.

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