LETHUM QUÀM LUTUM
Madame de Rudesgens resta un moment l'œil attaché sur cet écrit; puis elle regarda Léona, puis encore le papier.
— Oh! disait-elle dans sa pensée, elle n'avait aucune preuve que cet écrit inutile et que monsieur de Montaleu eût refusé de comprendre, car il la hait et la méprise, et moi, comme une folle, je me suis livrée tout entière.
Madame de Rudesgens froissa le papier avec colère.
— Ce n'est qu'une copie, lui dit froidement Léona; l'original est en mon pouvoir.
Madame de Rudesgens ne répondit pas; elle cherchait par quel moyen elle pourrait démentir tout ce qu'elle venait d'avouer à Léona. Celle-ci parut la deviner, car elle reprit aussitôt :
— Ne vous repentez pas, madame; car si cette révélation ne vous fût venue par moi, elle vous fût venue par un autre.
— Par qui donc ?
— Par le fds de Sophie Muller.
— Mais il y a quinze ans, lorsqu'il s'est présenté à monsieur de Montaleu pour se faire reconnaître par lui...
— Monsieur de Montaleu l'a chassé, et vous qui, d'un seul mot, eussiez pu détruire l'erreur du vieux marquis, vous l'avez laissé faire.
— C'était un misérable qui annonçait tous les vices possibles...
— En vérité? dit Léona.
— Montalcu m'a raconté cela; ce jeune homme, à peine âgé de quinze ans, l'a menacé de sa vengeance; il a parlé de châtiment, que sais-je?
— Et que pensez-vous qu'il soit devenu"?
— 11 pourrit probablement dans la misère et au fond de quelque prison; ce ne pouvait être qu'un misérable.
— Quel qu'il soit, dit Léona, cet homme est ici.
— Et il sait... la vérité?
— Il doit la savoir; car il a assisté hier au souper de Montéclain.
— Au souper de Montéclain!... Ainsi cet homme serait sans doute le malheureux qui sert le colonel?-
— \b ! dit Léona en jetant un regard irrité sur madame de Rudesgens, que vous (Mes bien tous les mêmes ! Vous dont la naissance et la fin tune ont fait la vie, vous ne pouvez concevoir qu'un être, quel qu'il soit, vaille quelque chose par lui-même ; parce que vous l'avez rejeté insolemment dans la misère et l'ignominie, vous pensez qu'il vivra dans l'ignominie et la misère. Tout ce qui est grand, tout ce qui est fort, tout ce qui est puissant par sa propre valeur, vous e>t étranger... Madame de Rudesgens, l'enfant que vous avez voné à la honte et à l'abandon porte aujourd'hui un nom plus célèbre dans le monde entier que ne le fut jamais celui de votre noble mari. L'enfant renié par monsieur de Montaleu, et que vous cherchez à retrouver dans les ordures des antichambres, était assis à votre table, l'égal par sa jeune renommée de tous ceux qui -A trouvaient: le fils de monsieur de Montaleu est le colonel Thomas Rien.
— Et il sait la vérité? fit madame de Rudesgens, qui n'avait fait nulle attention au mouvement oratoire de Léona.
— Il doit la savoir comme je la sais; et maintenant, madame, il est une dernière chose dont il faut que vous m'informiez... quel est le nom de l'homme qui vous a si bien aidée à cacher votre honte?
— Son nom? dit madame de Rudesgens en pâlissant.
— Le nom de celui qui a adressé à monsieur de Mon taie u cette lettre qui peut vous perdre, si je le veux?
— Quoi ! vous ne le soupçonnez pas ? .
— Peut-être.
— Mais, reprit madame de Rudesgens à voix basse, qui donc a pu apprendre à Montéclain cette horrible histoire, si ce n'est...
— Son père, n'est-ce pas? s'écria Léona avec transport. Madame de Rudesgens ne répondit que par un signe
muet.
— Oh ! Montéclain ! Montéclain ! reprit Léona dont tout le visage s'illumina d'une joie terrible et menaçante, malheur à toi maintenant !
— Que prétendez-vous donc faire?
— Ma mère, dit Léona en la terrifiant de son regard de feu, il faut que madame de Monrion soit déshonorée, et il faut que Montéclain périsse !
— Mais pourquoi?... mais comment?...
— L'œuvre-est commencée, vous m'aiderez à l'achever, ou bien vous, ma mère, et Sylvie, ma sœur, vous périrez avec moi.
Ainsi Léona tenait dans ses mains la volonté de tous ceux qui l'entouraient : Champmortain, Brias, madame de Rudesgens, Sylvie, le féroce Hector, que leurs fautes ou leurs crimes faisaient ses esclaves ; Léda, dont la résistance et les remords s'étaient perdus dans la folie ; le colonel, dont l'honneur et la volonté étaient enchaînés sur un lit de mort.
ÉTAT DU COEUU
Madame de Monrion venait de rentre? chez elle après sa dernière rencontre avec Montéclain. Depuis deux jours, le cœur de Julie avait été en proie à des émotions si terribles et si diverses, qu'elle avait peine h se rendre compte de ce
qu'elle éprouvait en ce moment. Frappée au milieu du calme innocenl de sa vie par l'injure grossière que lui avait faite madame de Champmortain, elle en avait souffert à la fois dans sa fierté et clans la seule affection qu'il lui fût permis d'avouer, celle de monsieur de Montaleu, dont elle avait trouvé la protection si froide et si impuissante! Comme nous l'avons dit, elle avait souffert aussi en ne voyant personne se lever pour venger son injure; cet abandon lui avait fait amèrement sentir sa solitude dans ce monde, et l'indifférence d'un homme sur qui elle avait compté, sans cependant le connaître, lui avait rendu cette solitude plus déserte et plus affreuse. Puis était venu ce coup terrible que lui avait porté monsieur de Montaleu, et qui a\ait fait descendre le cœur de Julie de la haute et ( h.iste confiance qu'elle avait en elle-même. En elfet, il lui avait appris deux cruelles vérités : c'est que la vertu la plus irréprochable n'est pas une sauvegarde contre la haine des méchants, et qu'elle n'est pas un droit à ces affections dévouées et exaltées qu'on ne trouve que dans la famille. Le retour tardif de monsieur de Montaleu, en présence du désespoir qu'elle avait fait éclater, n'avait pas consolé Julie. Bientôt-, la proposition d'Hector de Montaleu, si bien accueillie par son oncle, lui avait encore mieux prouvé que son existence et son bonheur étaient à la merci de la crédulité d'un vieillard et de l'audace criminelle d'un homme qui, elle en était certaine, voulait spéculer sur le scandale d'une calomnie. Alors elle avait rencontré une première fois Montéclain, celui auquel elle avait tant de fois rêvé dans le silence de ses nuits, celui dont l'indifférence l'avait si profondément blessée dans le salon de madame de Champmortain ; elle l'avait rencontré tel qu'elle se l'était imaginé : respectueux, grave, généreux. Ce qu'il lui avait dit à la ferme, dans un premier entretien, avait été pour Julie une singulière révélation de la puissance que cet homme exerçai! sur elle. Il lui avait promis de la secourir, et elle était restée tranquille sur son honneur. 11 s'était incliné en rendant hommage à son innocence, elle était remontée en elle-même à la place d'où monsieur de Montaleu l'avait laissée descendre. Elle le quitta heureuse et lière.
Mais bientôt, durant la nuit qui suivit cette première rencontre, de cruelles réflexions vinrent troubler la joie et la confiance de Julie. Cet homme si puissant sur elle, cet homme qui, inconnu, remplissait sa pensée, qui, à peine connu, la gouvernait déjà, cet homme n'était-il pas renommé pour l'infernale adresse avec laquelle il avait trompé mille femmes? Ne disait-on pas qu'il se faisait un jeu de leur déshonneur, aussi bien que de leur désespoir? Monsieur de Montaleu ne l'avait-il pas dépeint comme un de ces cœurs implacables qui ne reculent devant aucun moyen pour obtenir la vengeance qu'ils se sont promise? N'était-il pas de ceux qui, au besoin, frappent un père dans sa fille, un mari dans sa femme, un frère dans sa sœur ? Le cœur de Julie démentait ces craintes; mais sa raison les lui représentait sans cesse sous mille formes. Où donc était la vérité?
Voilà quelles pensées avaient tourmenté l'esprit de Julie, et voilà pourquoi Montéclain l'avait rencontrée dans la forêt encore tout inondée des larmes que lui avait fait verser le pénible combat livré entre ses sentiments et ses secrètes terreurs. En ce qui la regardait personnellement, Julie ne s'était réservé qu'une seule protestation contre la calomnie dont on avait voulu la rendre victime : c'était de porter publiquement un dernier secours à l'enfant abandonné qu'elle avait si hardiment recueilli, et de montrer ainsi le mépris qu'elle faisait de l'accusation portée contre elle. A l'aspect de Montéclain, toutes les craintes de cette âme en peine s'étaient effacées; l'hommage muet qu'il lui avait rendu, ce respect passionné qu'elle avait trouvé près de lui et près de ceux qui l'accompagnaient, avaient encore une fois rappelé dans le cœur de Julie l'espoir, la confiance, la foi ; mais à peine l'eut-elle quitté que ses craintes la reprirent. Hélas ! n'avait-elle pas déjà une fois été trompée par un autre, ou plutôt par elle-même? N'avait-elle pas aimé Amab pour un amour qu'il n'éprouvait pas? Ce fut alors qu'elle commença à écrire la lettre suivante :
« Mon frère, » Je t'écris à Florence, où tu étais il y a quelques jours;
cette lettre te trouvera-t-clle? je l'espère ; mais en quelque endroit de l'Italie qu'elle t'arrive, pars aussitôt, reviens à Paris, j'y serai. Charles, j'ai besoin de toi.
» Je t'ai raconté, il y a longtemps, comment j'ai sauvé une pauvre femme du désespoir qui la poussait au suicide et du châtiment qui la menaçait. Cette action pour laquelle tu me disais de si bonnes paroles, que tu vantais comme un acte de sublime charité, on en a fait contre moi le prétexte d'une accusation infâme. Mais ce n'est pas là qu'est mon véritable malheur : la calomnie a été vite reconnue: ce qui m'épouvante, ce qui me fait implorer ton retour, c'est moi-même. Charles, je me souviens que lorsque je me laissais aller comme une folle à l'espérance d'être aimée, je me souviens que lorsque mon imagination parait des plus nobles qualités celui qui ne m'avait jamais regardée que pour me trouver belle, je me souviens que ta froide raison portait sur lui un jugement qui n'était que juste, mais que mon cœur prévenu ne voulait pas accepter. J'accusais alors ton insouciance et ta légèreté, lorsque cependant je n'étais trompée que par moi-même. Eh bien! Charles, mon IVère, aujourd'hui encore, j'ai peur d'être la dupe de mes illusions. 11 y a ici un homme qui s'est fait mon défenseur. A le voir, à l'entendre, il me semble que jamais respect ne lut égal au sien, jamais hommage plus sincère, et cependant cet homme passe pour un de ceux à qui le mensonge est facile. Il ne m'a point dit qu'il m'aime, mais il me le dira, j'en suis sûre, et je ne veux pas l'entendre : il lui serait trop aisé de m'abuser. J'aimerais tant à le croire !
» Pardonne-moi, Charles, je n'ai qu'une sauvegarde contre lui, c'est de le fuir; je quitterai ce pays où il est, avant qu'une nouvelle entrevue lui ait appris l'empire qu'il exerce sur moi. Si je le rencontrais encore, lui, si renommé par son courage, ses terribles aventures, ses éclatantes séductions, son impitoyable parole, son fier dédain, sa suprême confiance en lui-même, si je le rencontrais encore comme je l'ai déjà vu deux fois, généreux, simple, bon, et timide devant moi comme un jeune homme qui s'épouvante de son premier amour, il devinerait trop aisément la joie que j'é-
prouve à le voir ainsi. Et si ce trouble qui me flatte, si cette modestie qui m'enchante n'étaient qu'un rôle admirablement joué, si je disais à cet homme tout mon cœur pendant qu'il me cacherait si perfidement le sien, que deviendrais-je, Charles?... Oh! n'aie pas peur, cependant, je ne fuis pas devant la crainte d'une faute ! Si puissantes que soient sur moi la présence et la parole de cet homme, elles ne prévaudront jamais contre ce que notre sainte mère m'a légué d'amour pour la vertu. Je ne suis pas comme une autre que j'ai vue souffrir à mes côtés, je ne redoute pas qu'il m'entraîne k oublier tous mes devoirs. 11 ne me perdra pas devant le monde, mais il peut me tuer en moimême. Tu ne me comprends pas, Charles, car je suis folle, je le sens. Il ne m'a pas dit qu'il m'aimait ; eh bien ! je ne veux pas qu'il puisse me le dire jamais. Je ne veux pas courir le danger de l'entendre, de le croire, et d'être trompée. Quand je serai loin de lui, s'il m'oublie, s'il me dédaigne, je n'aurai pas le droit de lui en vouloir, et, déshéritée de tout amour, je pourrai me dire daus le fond de mon âme. : Si je fusse restée, il m'eût aimée. Vois à quel point je l'aime moi-même, mon frère, puisque je préfère, dans mon avenir, ma foi dans cette supposition, à la crainte que j'éprouve de me tromper. Je vais donc partir, j'arriverai seule à Paris. Je m'y cacherai. Puis tu viendras, et alors je te dirai mieux mon âme.
» Je suis seule ici; il n'y a personne autour de moi à qui je puisse demander appui et conseil, excepté lui, à qui je me suis confiée comme je l'eusse fait à un vieil ami de mon enfance, car je l'ai mis sans réserve dans la confidence de mes douleurs, dans l'espoir de ma justification. Quand il m'a offert son dévouement, je l'ai accepté comme j'eusse accepté le tien, et je lui ai tendu la main comme je l'eusse fait à ce pauvre Villon. Quand il m'a promis de me venger de mes ennemis, je me suis sentie tranquille comme si un roi fût venu à mon aide. Quand il m'a dit : « Madame, je vous honore et vous. respecte, » je me suis sentie réhabilitée comme si mon père m'eût bénie. 11 a pris tous les sentiments de mon- âme... mon amitié, ma confiance, mon admiration. Oh! vois-tu, mon frère, c'est là un
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pouvoir terrible qui m'épouvante. Oh! si cet homme me trompait, s'il commençait par moi la vengeance qu'il poursuit contre monsieur de Montaleu!... Je n'ose ni ne veux y penser. Je souffrirais trop de l'accuser, et j'ai peur de le croire sincère. Ce soir je quitterai ce pays. Je ne veux pas le revoir... Il me devinerait, et s'il me demandait si je l'aime, je ne lui mentirais pas.
» Viens donc, viens! toi, dont la raison est plus calme, tu me diras si je puis l'aimer, si je puis... Oh ! mon frère, si ce n'était qu'une vaine terreur, si ce n'était que le ressentiment de ce que j'ai déjà souffert, si mes craintes étaient un outrage pour lui... S'il pouvait m'aimer sincèrement..*. oh ! mon frère, que je serais heureuse ! que je serais fière!... Et comment l'aimerais-je assez pour le payer de mon bonheur !... Mais non... 11 faut partir, il faut... »
Julie en était là de cette lettre, lorsque la porte de son appartement s'ouvrit tout à coup.