NOUVEAU MALHEUR
Lorsque Julie fut si soudainement interrompue, elle vil entrer chez elle messieurs de Rudesgens, Champmortain et Brias.
— Pardon, madame, lui dit monsieur de Rudesgens de »son ton le plus galant, nous avons l'ait demander, en entrant ici, monsieur de Montaleu; mais on nous a répondu qu'il tUait enfermé avec quelqu'un qui, sans doute, lui a déjà appris le but de cette solennelle démarche. 11 nous a devancés près de monsieur de Montaleu, nous avons voulu le devancer près de vous. Notre part est la meilleure, madame.
— De quoi s'agit-il donc, messieurs? dit Julie, qui ne pouvait douter du motif de cette visite.
— Comme ce que nous venons faire ici, reprit monsieur de Rudesgens, vous intéresse autant que notre vieil ami,
comme on ne saurait trop tôt rendre la joie et le calme à un cœur qui souffre, nous sommes venus vers vous, madame, pour vous offrir le témoignage de notre estime et de notre considération.
— Madame, ajouta Champmortain, vous qui avez le droit d'être si sévère, vous ne serez qu'indulgente, j'en suis sur, et vous pardonnerez à madame de Champmortain...
— Oh ! dites-lui, repartit vivement Julie, que je ne lui demande que de me permettre de l'aimer comme une sœur.
— Merci, madame, lui dit le vieux Rudesgens, voilà de la honne honte ! merci... Mais il faut que vous sachiez tout. 11 y a quelqu'un qui n'est pas ici et qui a fait mieux que nous tous : c'est un homme dont on vous a dit beaucoup de mal, un homme qui a eu le tort d'aimer beaucoup et d'être beaucoup aimé, ce qui lui a fait la réputation d'un mauvais sujet. Mais cet homme a le cœur aussi noble que le nom; il eût pu être votre 'ennemi, il s'e^t fait votre défenseur. Pour vous laisser souffrir, il lui suffisait de se taire; mais Montéclain ne s'attaque ni aux faibles ni aux femmes; il avait en main la preuve de votre innocence, la lettre de la fermière... c'est lui qui l'a montrée à ces messieurs, c'est lui que vous devez remercier en nous.
Julie écoutait monsieur de Rudesgens, toute tremblante à la fois de joie et de crainte. Ainsi Montéclain lui tenait la parole qu'il lui avait donnée, et elle était heureuse; mais en même temps il prenait sur le cœur de Julie des droits trop puissants à sa reconnaissance, et ces droits l'épouvantaient. Une autre pensée vint aussi se mêler à ce sentiment. Elle se souvint de la rencontre qu'elle avait faite le matin, des paroles mystérieuses de Montéclain, et elle reprit d'une voix profondément émue :
— Je vous remercie, messieurs, de votre démarche et de l'empressement que vous avez mis à la faire ; mais permettez-moi de vous demander quel est celui d'entre vous à qui monsieur de Montéclain avait confié la preuve de mon innocence ?
— C'est le colonel Thomas Rien, répondit Champmortain.
— Lui ! s'écria Julie en tressaillant; c'est donc pour cela qu'on l'a assassiné ?
— Assassiné! répétèrent les trois hommes en se regardant entre eux avec terreur.
— Mais ce n'est donc pas lui qui est avec monsieur de Montaleu? dit monsieur de Rudesgens.
— Assassiné ! reprit monsieur de Champmortain.
— .Mais par qui?...
— Par qui î s'écria Brias avec colère; par celui qui, en supprimant la preuve de l'innocence de madame de Monrion, faisait disparaître en même temps la preuve de son infamie.
Au moment où Brias prononçait ces paroles, la porte de l'appartement de Julie s'ouvrit de nouveau avec violence, et monsieur de Montaleu, suivi d'Hector, entra rapidement. Monsieur de Montaleu était pâle, ses traits étaient bouleversés, il paraissait à la fois trembler de colère et d'horreur. Huant à Hector, une résolution sauvage et immobile animait ses traits. C'était celle d'un homme engagé dans une voie fatale, et qui, l'œil fixe et tendu devant lui, marche à son but sans oser regarder le chemin qu'il fait et les précipices fangeux qu'il traverse. L'aspect de l'oncle et du neveu était si étrange, que Brias, monsieur de Rudesgens et Champmortain restèrent interdits. Julie frissonna, elle comprit qu'un m niveau malheur lui venait avec la présence d'Hector. Poussée encore une fois par le sentiment qui la dominait, elle jeta autour d'elle un regard désespéré comme pour chercher quelqu'un qui pût la protéger. Elle se rapprocha instinctivement de ceux qui venaient témoigner de son innocence, et elle attendit les paroles de monsieur de Montaleu, qui s'était arrêté comme suffoqué par l'émotion quil éprouvait.
— Lh bien! lit monsieur de Rudesgens, plus étonné que personne de cette entrée impétueuse, qu'y a-t-il? que se passe-t-il ?
— Ce qu'il y a? dit Hector en s'avançant avec ce courage furieux du crime poussé aux abois; il y a...
— Silence, reprit monsieur de Montaleu avec autorité, silence, Hector; vous ne devez votre justification qu'à moi