‹ JulieChapitre 48 sur 62 · DEUX LETTRES · texte numérisé non relu

DEUX LETTRES

Dans une autre partie de la vallée, deux des personnages de cette histoire sortaient en même temps, chacun de sa maison, chacun après avoir lu une lettre qui venait de lui être remise par un domestique appartenant à Montéclain : c'était Sylvie d'une part, Brias de l'autre. Tous deux se cherchaient. Nul rendez-vous n'avait été convenu entre eux. Brias, poussé par son inquiétude, sortit au hasard. Sylvie avait fait de même. Sans savoir où elle pourrait rencontrer Brias, elle alla vers l'endroit où ils avaient couîume de se voir. Brias y était déjà. Ils coururent l'un vers l'autre, dans un trouble pareil, agités, inquiets, et comme épouvantés de leur rencontre.

— Ah ! c'est vous que je cherchais, s'écria Brias en apercevant Sylvie.

— Moi aussi je vous cherchais, repartit madame de Champmortain d'une voix altérée. Tenez, Frédéiic, lisez;

voici la lettre que je viens de recevoir de Montcclain, ajoutât-elle en la lui tendant.

— Et voici celle qu'il vient de me faire remettre, reprit Brias en donnant à son tour une lettre à madame de Cbampmortain.

Brias lut ce qui suit :

« Madame, c'est une étrange prétention pour un homme dont la vie a souvent mérité le blâme des honnêtes gens , de vouloir vous donner des conseils , à vous qui n'avez à rougir de rien. Cependant je le ferai. Ils n'auront pas l'autorité calme et respectable de la vertu, mais ils en auront une plus puissante peut-être, c'est celle de l'expérience. Voua êtes jeune et belle, madame, pleine de passion et de sensibilité; vous avez été méconnue, et votre fierté s'est indignée de l'abandon où on vous laissait. S'il estime excuse au désir de chercher une consolation ailleurs que dans une muette résignation, cette excuse, vous l'avez plus que personne. Mais laissez-moi vous le dire, madame, le malheur n'a de sincère et noble consolation que dans le devoir. Je pourrais vous dire combien j'ai vu d'existences compromises ou brisées, parce que le cœur, indigné de ses souffrances, s'est révolté un jour et s'est écrié : Moi aussi, je me vengerai! mais je ne veux d'autre exemple que le vôtre. Pour avoir cédé au cri d'une colère légitime, vous avez été enveloppée dans les intrigues d'une femme perdue, qui s'est servie de l'ombre d'une faute pour vous rendre complice de ses cruautés, et vous faire aider à ses calomnies. Dominée par la peur. que vous inspire cette femme que vous méprisez à tant de titres, vous avez frappé une autre femme que vous sentez innocente au fond de votre àme.

» Et maintenant, qu'est-il arrivé ? c'est qu'on m'a mêlé à ces odieux mensonges, c'est qu'on m'a forcé, sous peine d'être le dernier des hommes, à montrer dans toute sa pureté l'innocence de celle qu'on a si odieusement outragée, à faire voir dans toute sa bassesse l'infamie de celle qui l'a attaquée, et nécessairement à expliquer les motifs de ceux qui ont prêté la main à ces calomnies. Que ferai-je, madame? je l'ignore. Ma conduite ne peut être dictée 'que par

celle de mes ennemis. A toute personne qui voudra encore soutenir que madame de Monrion est coupable, il faudra que je réponde et que je dise quel intérêt caché la l'ait parler tout haut contre la vérité qu'elle ne peut ignorer. Oh ! madame, quel rôle pénible de ne pouvoir sauver l'honneur d'une femme qu'en touchant à celui d'une autre ! Vous ne me réduirez pas à cette douloureuse nécessité. Vous vous joindrez à moi pour rendre hommage à la vertu qui souffre ; c'est le plus noble courage de la vertu qui chancelle, et vous l'aurez. Ce retour absoudrait une coupable, il sera la couronne triomphale de la lutte où vous n'avez pas succombé.

» Oh ! venez, madame, joignez-vous à moi ; préférez le calme douloureux d'un malheur irréprochable aux tristes joies de la vengeance. Je vous vois, je vous sens souffrir, et je sais ce qu'il vous faut pour vous consoler : c'est de rester digne de vous-même. Vous ne connaissez encore que les tourments d'une espérance coupable, n'apprenez jamais ceux d'une faute irréparable... La rougeur pèse au front, et vous êtes trop habituée à porter la tête haute, pour que vous puissiez sans en mourir la courber sous le poids d'une faute. Osez regarder autour de vous, voyez à quel comble d'infamie est tombée la femme qui veut vous perdre, à quel comble de misère est réduite celle dont l'absence reste inexplicable... Chassez de votre âme cette soif de vengeance qui seule vous a égarée... venez, je vous attends!... Par pitié pour vous, qui méritez le respect de tous, venez tendre la main à une femme dont l'innocence recevra un vif éclat de votre témoignage et en reflétera sur vous la plus pure clarté... Nous sommes, vous et moi, madame, les derniers descendants de noms jadis puissants et encore respectés. Si Dieu ne nous a pas permis d'en accroître la célébrité, il ne permettra pas que nous en ternissions l'honneur par l'abandon de l'opprimé. Vous ne me forcerez pas; madame, à oublier les profonds sentiments d'affection et de respect que je vous porte, en me laissant seul suffire à la défense de madame de Monrion. Demandez, soit à votre père, soit à votre mari, soit à madame de Rudesgens, de vous accompagner ce soir chez moi ; l'un d'eux y consentira,

je L'espère, peut-être tous... Oh! venez, madame, venez! là est le devoir, et aussi le bonheur!

» Montéclain. »

Pendant que Brias lisait la lettre que Montéclain avait écrite à Sylvie, celle-ci lisait la lettre qu'il avait adressée à Brias. Elle était ainsi conçue :

« Brias, il y a quelques jours, je vous ai dit : « Usez de tout l'ascendant qu'un homme d'honneur peut avoir sur la femme qu'il aime, pour arracher madame de Champmortain aux mains de la misérable femme qui veut la perdre. » Je vous ai dit : « Ne la laissez pas courir en aveugle vers l'abîme où on veut la précipiter; et si vous l'aimez sincèrement, préférez son salut à son amour. Sauvez-la, dût-elle vous haïr.»

» Vous m'aviez promis de faire cela, Brias, et vous avez manqué à votre parole. Surpris dans un rendez-vous par l'audace incroyable de Léona, vous vous êtes livré à elle, pieds et poings liés; vous avez plus fait, vous lui avez livré l'honneur, l'avenir, la vie d'une femme qui n'a commis d'autre faule que de n'avoir pas été assez forte contre l'abandon de son mari. Et maintenant, où en êtes-vous, Brias? Léona n'a-t-elle pas assez cruellement profité de toute votre faiblesse? Elle vous a attaché, vous, un homme d'esprit, de cœur et de sens, elle vous a attaché comme un esclave à l'accomplissement de ses odieux desseins. Ce joug que vous n'avez pas su repousser avec horreur, ce n'est pas sur vous qu'il pèse le plus détestablemcnt ; c'est sur l'infortunée Sylvie. Un duel heureux ou malheureux vous débarrassera de la position terrible où vous êtes tous deux; mais elle, qui la sauvera, si jamais Champmortain apprend vos rendez-vous secrets ? — et il les apprendra. — De qui? me direz-vous. — Eh bien! Brias, de moi.

» Vous aviez promis une réparation à madame de Monrion, et vous, ainsi que Champmortain, vous avez gardé le silence devant les stupides atrocités inventées par Léona, répétées par Hector et commentées par monsieur de. Montaleu. Etait-ce conviction de votre part ? Non, c'était teneur. Vous avez reconnu dans ces mensonges, si bassement étudiés, si

audacieusement articulés, l'œuvre de Léona; et chacun de vous, tremblant dans ses fautes, a laissé dire et a laissé faire, sans une protestation, sans un murmure. Ce n'est pas ce que vous avez accepté contre moi qui m'indigne, c'est d'avoir vu souffrir une femme, sans une émotion de pitié, sans un transport de tière indignation.

» Brias, Brias, quels étaient nos pères et que sommesnous? J'accorde à votre philosophie libérale qu'ils eussent tous les vices brutaux de la puissance impunie; ils se faisaient justice par l'épée ou le poignard, ils violentaient les faibles, ils avaient enfin tous les vices des forts ; mais ils ignoraient la peur qui accepte le mensonge comme vérité; ils préféraient se coiffer hautement de leurs crimes, que de saluer humblement la perfidie basse et lâche. 0 Brias! que doit penser de notre gentilhommerie cette jeune et belle femme, si outrageusement insultée, si froidement abandonnée? Elle, un enfant de la bourgeoisie, dont vous vous riez tant, elle ne rit pas, elle pleure, et chacune de ses larmes tombées sur votre écusson y creusera une tache ineffaçable. Eh bien ! moi, Brias, je ne veux pas du rôle que vous acceptez si gaiement. Justice sera rendue à tous : tant pis pour ceux qu'elle atteindra. Je raconterai tout, je dirai tout. Et pour que ce ne soit pas une vaine parole qu'on nie pardessus l'épaule, j'en ferai un acte d'accusation judiciaire : les faits, les noms, les intentions, je révélerai tout. J'ai fait ma cause de la cause de madame de Monrion. Elle triomphera, je vous le promets.

» Ne froncez pas le sourcil en me lisant, Brias, ne cherchez pas de l'œil votre épée. Je ne me battrai pas. On attaque par le mensonge, je répondrai par la vérité. Je parlerai, à moins qu'on ne m'assassine, comme on a fait du colonel Thomas Rien. Et maintenant, Brias, au nom de cet honneur qui devrait être le fleuron impérissable de nos couronnes brisées, voulez-vous éviter tout scandale, voulezvous vous sauver? ou plutôt voulez-vous sauver Sylvie? venez ce soir chez moi à huit heures, tout s'y finira, je vous le jure, tout s'y arrangera.

■>■> Pardonnez-moi, Brias, si dans celte lettre quelques expressions blessantes me sont échappées, elles ne convien-

nent pas à un homme décidé à n'en pas rendre raison, niais je n'ai pas le temps d'être calme, le danger vous menace encore plus que moi. A neuf heures, c'est un juge d'instruction qui viendra démêler les iils de cette trame de perfidies, déjà tachée de sang. Brias, point de vanité, je n'en mets point avec vous, moi; je ne veux pas faire l'homme juste et me poser en don Quichotte irréprochable; j'aime madame de Monrion, je l'aime comme je n'ai jamais aimé. Cette femme a rajeuni en moi la vie , l'espérance, la foi; je suis fort de sa vertu, comme si elle m'appartenait, mais j'ai aussi le cœur plein de son indulgence: je voudrais vous sauver tous, venez m'y aider. Je vous en prie, je vous tends la main : essayez une fois dans votre vie de ce bonheur que donne la pensée d'un devoir sacré, noblement accompli.. . A ce soir, Brias, je compte sur vous. Il y a deux mots auxquels vous n'avez jamais résisté : honneur et amitié. Venez. Jusque-là évitez Champmortain. » A ce soir.

» Montlclain. »

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