LA SÉPARATION
Quand Sylvie et Brias eurent lu, elle la lettre adressée à Frédéric, lui la lettre écrite à Sylvie, ils se regardèrent l'un et l'autre.
— Eli bien ! lui dit Sylvie pâle et tremblante, irez-vous?
— Je ferai ce que vous voudrez, Sylvie; à l'heure où nous en sommes arrivés, je n'ai plus que le droit de vous obéir. Ordonnez-moi d'imposer silence à Montéclain, et, à moins qu'il ne soit enveloppé d'une cuirasse de stoïcisme impénétrable à toute injure, je le forcerai à se taire.
— Un scandale, un duel, encore du sang, n'est-ce pas? ditSylvie en essuyant quelques larmes. Non... non... ajoutât-elle d'une voix entrecoupée... c'est bien assez.
— Voulez-vous, reprit Brias, que je fasse taire en moi tout orgueil et que je cède devant ses menaces? Je le ferai.
— Frédéric , reprit Sylvie tristement , vous pourriez céder à ses prières ; car il vous supplie autant qu'il vous menace... Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit : vous irez chez Montéclain, je vous en supplie; j'irai aussi...
— Comme il vous plaira, dit Brias pendant que Sylvie étouffait ses sanglots.
Sylvie resta un moment silencieuse ; ses larmes la suffoquaient. On sentait qu'elle n'avait pas tout dit, et que son courage hésitait devant ce qui lui restait à dire. Cependant elle reprit d'une voix étouffée :
— C'est assez pour notre salut, du moins je l'espère ; mais ce n'est pas assez pour mon repos, pour mon honneur, pour mon avenir...
— Qu'exigez-vous, madame? que voidez-vous? repartit Brias.
— Monsieur de Brias, lui dit-elle en sanglotant, il faut partir, il faut quitter ce pays.
L'une des comédies les plus détestables de la vanité, c'est de prétendre faire accepter comme un sacrifice ce qui est une nécessité, quelquefois un désir.
— Moi partir! s'écria Brias; vous quitter ! oh! Sylvie ! Sylvie ! que me demandez-vous ?
— Frédéric, lui répondit-elle avec effort, dois-je donc être seule à avoir du courage ? N'aurez-vous pas pitié de moi?
— Mais que deviendrai-je loin de vous ? lui dit Brias.
— Vous m'aurez bientôt oubliée , monsieur, fit Sylvie avec de nouvelles larmes; le monde, les affaires, vos propres embarras, viendront à votre aide pour arracher de votre cœur le souvenir d'une femme que vous avez aimée... comme tant d'autres...
— Que dites-vous, Sylvie ?
— Et moi, reprit-elle avec désespoir, je vais rester seule en présence de mon mari, dont les soupçons sont éveillés ; de ma mère, toute prête à s'armer de ma faute pour étendre sur moi la tyrannie qu'elle exerce sur mon père. Je serai seule, Frédéric, avec votre souvenir, avec mon amour, avec mes regrets, mes remords... et cependant je n'hésite pas... Ne pouvant vous fuir, je vous demande de me quit-
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ter... Vous le ferez, n'est-ce pas? ajouta-t-elle en lui prenant les mains et en le suppliant... Vous aurez du courage, vous ne me rendrez pas cette séparation trop difficile...
0 vanité, stupide et vil sentiment ! Brias ne put se décider à obéir à la malheureuse Sylvie sans se poser en victime...
— Vous le voulez, reprit-il d'un ton qu'il saccada de son mieux... eh bien! je partirai... sans avoir obtenu un seul gage de cet amour que vous disiez avoir pour moi, sans que celui qui me brûle vous ait touchée un moment...
— Ah ! Frédéric, Frédéric, dit Sylvie en se reculant avec effroi... Frédéric, taisez-vous... Hélas ! lorsque je vous ai pardonné d'avoir cherché la fortune au mépris de mon amour, vous m'avez dit que vous ne me demanderiez jamais rien dont je puisse avoir à rougir... Ah ! ce serait affreux d'abuser de ma douleur... vous ne le ferez pas.
L'homme à prétentions conquérantes est une bête sauvage et aveugle; Brias saisit les deux mains de madame de Champmortain :
— Oh ! Sylvie, lui dit-il, dans cet avenir isolé où nous allons vivre tous les deux, ne voulez- vous pas emporter le souvenir d'une heure de bonheur?... ne voulez- vous pas que nos pensées s'y rencontrent et s'y confondent?... Quoi! tant d'amour aura été stérile, rien n'en restera entre nous... Sylvie, ce soir, cette nuit...
— Ah ! s'écria madame de Champmortain avec autant de désespoir que d'indignation, il n'y a donc rien dans le cœur des hommes qu'une pensée, qu'un désir, qu'une volonté! le déshonneur d'une femme est donc le seul triomphe qui les satisfasse! .Non, monsieur, non... jamais... n'allez pas chez monsieur de Montéclain, laissez-le me perdre si vous voulez; mais laissez-moi, monsieur, laisseziinii...
— Oh ! dit Brias, pardonnez à l'exaltation d'un amour désespéré...
— .Non, repartit-elle avec une triste colère, vous n'avez ni pitié ni générosité ; vous me laissez tout le fardeau du malheur... Vous ne m'excitez pas à faire mon devoir...
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vous ne voulez pas que je reste innocente; il vous faut ma perte. Non, vous ne m'aimez pas.
— Eh bien ! reprit Brias, je partirai, je quitterai le pays, je ne vous reverrai jamais...
— Ah! mon Dieu! fit Sylvie à ce mot terrible, jamais!
— Demain, continua Brias, je serai loin de vous...
— 11 le faut... Je le veux, dit Sylvie en sanglotant. Allez; mais... pensez quelquefois, Frédéric... qu'il y a ici une femme qui souffre, qui vous aime et qui vous suivra de ses vœux et de son amour. Et maintenant, adieu...
Brias prit la main de Sylvie; elle tremblait et brûlait; il la baisa avec ardeur et s'éloigna, après avoir dit d'une voix étouffée :
— Adieu donc, madame...
Il avait à peine fait quelques pas que Sylvie pressa de ses lèvres la place où les lèvres de Brias avaient touché sa main; puis elle s'appuya contre un arbre et se mit à pleurer. Les femmes seules ont du courage. Sylvie venait de se briser le cœur sans hésiter, car elle aimait Brias et croyait à son amour, tandis que lui, qui ne l'aimait pas, lui avait laissé tout l'effort de cette séparation.
Quand la douleur eut épuisé ses larmes, Sylvie retourna chez elle; le rôle qu'elle devait jouer toute sa vie allait commencer, elle l'avait accepté avec courage. Elle s'attendait aux questions curieuses de sa mère , aux remontrances de monsieur de Rudesgens , aux soupçons jaloux de monsieur de Champmortain, et elle était résolue à se renfermer dans le droit de son innocence et de sa douleur, celui de se taire et d'attendre. Mais lorsqu'elle rentra, on lui apprit que sa mère venait de sortir à l'instant même pour se rendre chez monsieur de Montaleu. Champmortain était également absent. A son retour de chez madame de Monrion, une lettre de monsieur de Montéclain lui avait été remise, et il était tout aussitôt reparti. Quant à monsieur de Rudesgens, il avait également reçu une lettre de Montéclain et s'était enfermé chez lui.
— Oh ! se dit Sylvie, celui-hà, qui ne m'aime pas, m'aurait-il assez protégée pour m'épargner tous les tourments que j'ai si bien mérités ? 0 mon Dieu ! si c'est vrai, ajouta-