‹ JulieChapitre 50 sur 62 · RUPTURE · texte numérisé non relu

RUPTURE

Après sa visite chez madame de Rudesgens, Léona était rentrée chez elle; sa fidèle Dorothée l'attendait en surveillant Léda.

— Eh bien? lui dit la chambrière.

— Eh bien ! repartit madame Amab, je triomphe. Julie, chassée de chez monsieur de Montaleu, n'a trouvé d'autre asile que la misérable ferme de Bricord.

— Et madame de Rudesgens?

— Madame de Rudesgens est toute prête à dire que depuis longtemps elle soupçonne les intrigues de Montéclain et de madame de Monrion, et sa fille le jurera comme elle.

— Quoi ! dit la chambrière , madame de Champmortain aussi...

— Son honorable mère m'en répond ; car, je te l'avoue, je ne me suis pas senti le courage de menacer cette pauvre petite ; elle m'a fait pitié, Dorothée, et si ce n'était Champmortain qui mérite si bien d'être puni pour la suprême soltise de sa confiance, je ne >ais si je ne l'aurais pas arrachée moi-même aux séductions de Brias, ou plutôt à sa propre passion; car Brias ne l'aime pas.

— Ainsi donc, dit Dorothée, tout va bien des deux côtés, et notre élève, monsieur Hector, a fait merveille, à ce qu'il parait.

— Je ne connais encore que le résultat, mais je suis curieuse d'apprendre les détails.

— Je m'étonne qu'il ait réussi; car, entre nous, madame, il est si lourd, si bête...

Léona hocha la tête.

— Lourd... oui, reprit-elle, bête... oh non ! car si cet

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homme avait une heure de réflexion avant chaque parole qu'il doit dire, il nous battrait tous, en astuce, en audace et en mensonge ; de même qu'il n'est personne qui pût lui résister, si on lui laissait le temps de se servir de sa force de taureau. Aussi a-t-il dû être admirable dans cette circonstance où j'avais tout prévu et tout raisonné pour lui. Ce serait un homme bien dangereux qu'un pareil complice, s'il méditait jamais une accusation. Mais il n'en aura pas le temps, je l'espère.

— Que voulez-vous donc en faire ?

— Je ne sais.

— Et de cette malheureuse ?...

— De Léda?

— Oui, madame.

— Voici le jour qui baisse, tu vas lui faire traverser le parc, vous sortirez ensemble par la petite porte; tu la conduiras à quelque distance dans la forêt, et puis tu la laisseras.

— Seule, à l'approche de la nuit?

— Oui.

— Mais que deviendra-t-elle ?

— 11 -y a un Dieu pour les fous comme pour les ivrognes, dit Léona en se détournant.

— 11 y en a un pour tout le monde, fit Léda avec ce sourire immobile de la folie, bien plus affreux à voir que la funeste expression de la colère ou de la douleur.

Cette parole prononcée d'une voix douce et calme fit trembler Léona. Elle arrêta ses regards sur Léda.

— Les Orientaux, murmura-t-elle, respectent les fous et cherchent l'inspiration divine dans leur divagation. Ils ont peut-être raison.

Léona réfléchit un moment.

— Allons, dit-elle à Dorothée, hâtons-nous. Je vais t' accompagner jusqu'au pavillon du parc. Il est étrange que je n'aie pas encore vu Champmortain... Lui aussi peut me dire ce qui s'est passé aujourd'hui chez monsieur de Montaleu.

Quelques instants après, les trois femmes sortirent du château par un escalier dérobé aboutissant aune allée cou-

■verte. Léona et sa chambrière conduisirent Léda jusqu'à lia porte du parc. Au moment où Léona l'ouvrait, monsieur de Champmortain parut sur le seuil.

— Ah ! Gt-il en apercevant Léda, la malheureuse était ici.

— Vous voyez, dit Léona.

— Et où la faites-vous conduire?

— Chez son mari.

— POur quelque nouvelle infamie , reprit sèchement Champmortain.

Léona se retourna comme une lionne blessée, et remarqua seulement alors la colère et le trouble qui agitaient le comte.

— Emmène cette femme, dit-elle à Dorothée, et reviens en toute hâte... J'aurai besoin de toi.

Léda et Dorothée sortirent du parc, et Léona resta avec Champmortain.

— Vous plairait-il, reprit celui-ci, de venir dans le pavillon ?

— Pourquoi faire? demanda Léona d'une voix calme.

— J'ai à vous parler de choses graves...

— Si vous avez à me dire des injures comme vous venez de le faire, c'est inutile. J'ai de mes bons souvenirs plus de soin que Vous ne pensez : ce pavillon me rappelle le temps où vous vous disiez heureux d'un de mes regards, fier de la moindre faveur; je ne veux pas le rendre témoin de vos violences... Nous sommes bien ici...

— On peut nous entendre.

— Vous avez donc l'intention décrier? reprit tranquillement madame Amab.

— Léona! dit Champmortain.

— Dans ce pavillon, je m'appelais Léona, repartit celle-ci sans s'émouvoir, mais en plein air je m'appelle madame Amab.

— Eh bien ! madame, reprit Champmortain, qui frémissait d'indignation, je viens vous avertir que vos indignités ont porté leurs fruits ; ce soir, un magistrat arrive dans ce pays ; ce soir, tous ceux qui ont eu le malheur d'être de vos amis seront punis d'avoir été assez faibles pour...

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— Pour quoi? dit Léona railleusement.

— Madame, continua Champmortain, à peine entrée dans ma maison, vous y avez semé le scandale et le désordre !

— En vérité !

— Vous avez inventé cette abominable histoire au sujet de madame de Monrion.

— Si vous n'y croyez pas, il ne fallait pas laisser madame de Champmortain chasser de chez elle cette innocente. D'ailleurs, n'avez-vous pas été lui faire une splendide réparation ?

— C'était mon devoir, madame ; mais nous avons trouvé là monsieur Hector de Montaleu, qui, inspiré par vous, a voulu rejeter sur un autre la responsabilité des crimes qui naissent autour de vous.

— Ah ! fit Léona avec une légère inquiétude, il a tenté de se défendre, et il a mal réussi sans doute ?

— 11 a menti avec une audace si insolente...

— Que vous n'avez pas osé le lui dire en face, repartit Léona avec une ironie méprisante, et que vous venez me le dire, à moi, à une femme ! mais il n'y a pas plus loin de chez vous chez monsieur Hector de Montaleu que de chez vous ici.

— Léona, ou madame, il ne s'agit pas ici d'Hector de Montaleu, mais de vous.

— Je ne vous comprends pas.

— Vous ne me comprenez pas ! dit Champmortain en baissant la voix. Mais savez-vous ce que vient de m'écrire Montéclain ?

— Allez donc! fit Léona railleusement, avouez-le, dites la vérité : ce n'est pas vous qui parlez en ce moment, c'est Montéclain... Et que vous dit-il?

— Que dès ce soir un magistrat sera dans sa maison, qu'il commencera l'enquête relative à l'assassinat du colonel.

— Et que vous importe ?

— Ce qui m'importe, madame, c'est que cette affaire est désormais invariablement liée à celle de madame de Monrion, c'est que l'assassinat du colonel a eu pour but de lui

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soustraire la lettre dont il était porteur, et qui justifiait madame de Monrion d'une imputation que vous avez eu l'art de faire sortir, pour la première fois, de la bouche de madame de Champmortain. C'est que moi, madame, et ma femme, nous allons être mêlés à toutes vos sales intrigues... C'est que vous êtes venue chez moi menacer ma belle-mère, menacer Sylvie... C'est que, enfin, Montéclain, pour faire comprendre à ce magistrat le silence que j'ai gardé, ne craindra pas de dire que j'ai voulu ménager une femme avec laquelle... Ah! tenez, madame, ce sera un hideux scandale.

Monsieur de Champmortain s'arrêta comme effrayé des conséquences qu'il entrevoyait à la suite des faits qu'il venait d'énumérer.

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