‹ JulieChapitre 6 sur 62 · CONVERSATIONS · texte numérisé non relu

CONVERSATIONS

Si Aly-Muley eût été moins discret, il eut pu entendre le dialogue suivant vivement échangé entre le grand Hector et la belle Léda :

— Je vous ai attendu deux heures à la Charbonnière, dit celle-ci.

— Que voulez-vous? répondit négligemment Hector, j'ai été arrêté par Lalouette... cà propos d'un sanglier...

— Pour lequel vous m'avez oubliée.

— Voua voyez bien que non, répliqua brutalement Hector, puisque je suis venu.

— Et vous pouvez vous en retourner, repartit Léda; car voici mon mari qui revient.

Hector descendit; il rentra dans la salle basse au moment où Brias y pénétrait du dehors, accompagné du colonel et d'un homme jeune encore, d'une fière beauté, d'une taille élevée et d'une rare distinction : c'était Montéclain.

— Ah! s'écria Brias, voici le roi des forêts, Hector de Montaleu, que je vous présente, colonel. — Monsieur le colonel Thomas Bien, un de mes bons amis, que je vous présente à son tour, vicomte.

Le colonel salua froidement Hector après l'avoir examiné d'un regard assez dédaigneux. Hector, de son côté, fit à

peine une inclination suffisante, et ces deux hommes se dirent chacun à part soi :

— Voila un rustre à qui je donnerais volontiers une leçon.

— Voilà un traineur de sabre qui me déplaît souverainement.

Montéclain était resté sur la porte causant avec Bricord. Montaleu alla à lui pendant que Brias disait à Thomas :

— Que pensez- vous de notre Nemrod?

— Que c'est un goujat.

— Est-ce que Bricord vous parle de notre chasse de demain? dit Hector à Montéclain.

— Il m'en a parlé, et je refuse.

— Comment, lui dit Hector, vous refusez?

— Exactement et absolument, fit Montéclain en entrant dans la salle basse, et en parlant de sa voix la plus douce et la plus insouciante.

— Savez-vous, Montéclain, que vous n'êtes pas aimable?

— Pourquoi voulez-vous que je le sois avec vous, mon cher Hector?... J'ai voulu être député et membre du conseil général; vous pouviez me donner votre voix et celles de vos amis; vous avez pensé qu'il valait mieux suivre les inspirations de votre oncle, qui m'a attaqué avec plus d'esprit et de courage que je ne lui en croyais ; vous avez voté pour mon concurrent, et je ne vous en ai pas fait le plus petit reproche. Aujourd'hui, vous me demandez un service, je vous le refuse.

— Toujours la même histoire, dit Hector en ricanant ; quelle manie, aussi, avez-vous de vouloir être député !...

— C'est un amusement comme un autre, repartit Montéclain ; j'y tenais presque autant que vous à un cerf dix cors; vous n'avez pas voulu me faire ce plaisir, je ne veux pas vous faire celui que vous me demandez : je suppose qu'il n'y a rien de plus juste.

— Très-bien, très-bien, reprit brusquement Hector ; nous parlerons de cela plus tard. Quant à présent, je vous souhaite bien le bonjour, messieurs, car il me semble qu'il est temps d'aller faire un bout de toilette pour me rendre chez la dame à qui vous devez me présenter, Brias.

— Vous nous trouverez chez elle, répondit celui-ci. Déployez toutes les ressources de votre coquetterie, mon cher Tro\en; vous allez avoir affaire à une femme qui se connaît en élégance et en beauté. Voilà une conquête digne de vous.

— Au diable ! dit Montaleu en haussant les épaules ; si ce n'était pour ce que vous savez bien, je vous jure crue je n'irais pas chez cette Lionne, comme vous l'appelez.

Au moment où Montaleu achevait cette phrase, Aly-Muley entrait dans la saille basse. A ce mot de Lionne, il s'arrêta tout court et s'écria avec un accent gascon encore plus prononcé qu'à l'ordinaire.

— Ventredieu ! est-ce qu'il y a une lionne dans le pays?

— Sans doute, lui dit Montéclain, en riant.

— lin ce cas, prête moi ton fusil, Bricord, et si je ne vous en ai pas débarrassé le pays dans trois jours, je veux perdre mon nom d'Aly-Muley que j'ai gagné en deux fois sur les infidèles au risque de ma peau de chrétien. Voilà une chasse où l'on peut s'amuser, au lieu que vos cerfs et vos sangliers, on doit tuer cela par -dessous la jambe.

— Est-ce que vous avez jamais tué de lionne? dit Montaleu.

— .Non, dit-Muley ; mais j'ai tué quatre lions aussi grands et aussi gros que vous; et c'est pour cela que je vomirais tuer une lionne.

— Est-ce M'ai ? dit Montaleu en regardant à la fois le colonel et Montéclain.

— Comment, si c'est vrai! reprit Aly-Muley. j'ai un outil dont un prince m'a fait présent, avec lequel je me tlatte de pouvoir loger une balle dans l'œil droit ou dans l'œil gauche de tout animal vivant, que ce soit un quadrupède ou un homme.

— En voilà assez, fit le colonel ; va me préparer ce qu'il me faut pour m'habiller.

— Reste à savoir, reprit Aly-Muley, si la chambre est prête.

— Vous pouvez y monter quand vous voudrez, dit Léda, qui parut aussitôt.

— Eh ! fit Bricord, c'est ma femme, mon colonel ; voilà

ma femme... Si elle n'est pas venue au-devant de vous, c'est qu'elle était restée ici pour tout préparer pour votre réception. Eh bien ! pourquoi que vous la saluez comme ça? Embrassez-la, je vous en prie, embrassez-la...

Malgré la recommandation de Bricord, Thomas se contenta de saluer Léda avec une froide politesse, tandis qu'Hector de Montaleu, qui était resté sur la porte, considérait d'un œil également irrité Bricord et le colonel. La recommandation du mari lui avait déplu; mais le refus du nouveau venu lui déplut sans doute bien davantage, car il s'éloigna tout aussitôt en murmurant le mot : — Insolent !

Le colonel avait suivi son domestique dans la chambre qu'on lui avait préparée, et Bricord avait emmené sa femme pour lui faire lire quelques papiers que lui avait remis Montéclain, de façon que celui-ci se trouva seul avec Brias.

— Comment se fait-il, dit-il alors à ce dernier, que vous, un garçon d'esprit, vous viviez familièrement avec cette bête brute de Montaleu?

— Que voulez-vous, mon cher Montéclain? je ne suis pas comme vous en position de m'en faire un ennemi.

— Est-ce que vous lui devez de l'argent? dit Montéclain.

— Pas encore, repartit Brias; et je vous avoue que ce serait le dernier des hommes à qui je voudrais en devoir, si j'étais en mesure d'en trouver ailleurs que chez lui.

— De combien avez-vous besoin pour arranger vos affaires ? lui dit Montéclain.

Brias parut réfléchir, et répondit bientôt après d'un ton léger :

— Je vous remercie, Montéclain; si ce que je tente réussit, je veux que le diable m'emporte si je ne me trouverai pas quitte envers Montaleu, après lui avoir rendu son argent; et s'il n'est pas content de la manière dont je le lui rendrai, je lâcherai de me rappeler que le crâne d'un Montaleu n'est pas plus difficile à viser que le bras gauche d'un Anglais.

— Vous tramez quelque perfidie contre lui, n'est-ce pas?

— Non, vraiment. Je vous déclare, pour parler dans son style, que je ne courrai la bête qu'après qu'il l'aura laissée échapper.

— Ali çà! dit Montéclain après avoir regardé Brias d'un air railleur, c'est donc une enchanteresse bien puissante que cette Julie de Mormon1?

— A quel propos, dit Brias avec humeur, me parlez-vous d'elle ?

— C'est que voici votre plan à ce sujet, répondit Montéclain : vous emprunterez une centaine de mille francs à Monlaleu ; avec cela vous arrangerez vos affaires , vous apaiserez le minisire, et comme, à part votre manie de faire des dettes, vous êtes l'un des hommes les plus distingués de la diplomatie, vous obtiendrez le poste qui vous est promis. Une fois votre commission en poche, vous mettrez tout cela aux pieds de monsieur deMontaleu, pour qu'il l'accepte et l'offre à son tour à madame de Monrion, dont la vanité bourgeoise sera ravie d'être la femme d'un ministre, et bientôt, d'un ambassadeur. De cette façon, vous aurez payé à la fois la belle et l'héritage avec l'argent de l'amoureux et de l'héritier. C'est d'une fort jolie diplomatie.

— Que le diable vous emporte, fit Brias, avec vos suppositions! J'espère que vous ne soufflerez pas un mot de tout cela devant Montaleu.

— Je ne dis guère le secret des autres qu'à eux-mêmes; ce n'est pas ce que vous faites toujours, vous.

— A quel propos me dites- vous cela?

— À propos de Bricord, reprit Montéclain en baissant la voix. Le colonel, en venant ici, m'a interrogé sur le compte de ce brave garçon, et, malgré toute la circonspection qu'il y a mise, j'ai compris que vous aviez dû lui révéler certains secrets.

— Ah bah ! dit Brias, des gens de celte espèce...

— Des gens de cette espèce, reprit Montéclain sèchement, tuent l'homme qui les déshonore.

— Je ne vois pas le grand malheur qu'il y aurait à ce que notre Hector fût assommé par ce nouveau Ménélas.

— Si vous trouvez bon que tous les Ménélas du pays fassent bien d'assommer les Paris de leurs Hélènes, je n'ai plus rien à dire.

Brias se mordit les lèvres.

— Ecoutez-moi, Brias, reprit Montéclain, nous marchons

en ce moment sur un terrain brûlant; il va se passer quelque chose de terrible et de funeste dans ce pays.

— Qu'est-ce donc? dit Brias.

— Je n'en sais rien, repartit Montéclain, mais j'en suis sûr.

— Pourquoi cela?

— Parce que le diable est ici.

Brias se mit à rire, et reprit d'un ton léger :

— Et à qui donnez-vous donc ce nom terrible? Avant que Montéclain eût répondu, le colonel Thomas

entra en disant :

— Me voilà prêt, monsieur, et quand vous voudrez, nous partirons pour aller chez la belle madame Amab.

Cette apparition, qui semblait avoir remplacé la réponse que Montéclain n'avait pas eu le temps de faire, frappa vivement Brias, qui ne put s'empêcher de considérer plus attentivement le colonel, et soit que le visage de Thomas Rien eût une expression que n'avait jamais remarquée le jeune diplomate, soit que l'imagination de celui-ci prêtât à cette figure un aspect qu'elle n'avait pas, toujours est-il qu'il crut y découvrir quelque chose de fatal et de satanique qui le fit tressaillir.

— En ce cas, dit Montéclain, partons, et quoiqu'il soit de bonne heure, il est probable que nous n'arriverons pas les premiers.

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