RUPTURE
(Suite.)
Léona le regarda dédaigneusement et reprit avec audace :
— Mieux que cela, monsieur de Champmortain ; car le scandale existe, mais le châtiment va venir. Montéclain dira tout, et, je vous en préviens, il y a dans cette maison un 1 min me qui ne vous pardonnera pas d'avoir séduit sa femme.
— En vérité, repartit Champmortain, le contraire serait mieux dit; car, d'ordinaire, le séducteur n'est pas celui qu'on mène en esclave.
— Le crime sera le même aux yeux de mon mari, monsieur le comte, et je crois que vous avez peur.
— Peur! dit Champmortain avec dédain. Je pense avoir prouvé que mon courage peut suffire à un duel.
— Vous voulez dire à deux, repartit amèrement Léona.
— A deux?
— Sans doute, car après avoir rendu compte de son hou-
neur an mari de la femme qui vous a séduit, n'est-ce pas ainsi que vous l'entendez?... il faudra demander compte du vôtre à l'amant qui a séduit votre femme...
— En vérité! fit amèrement Champmortain.
— Si le menaçant Montéclain s'amuse à révéler les motifs qui vous ont fait taire, il aura soin de dire aussi sans doute ceux qui ont fait taire madame de Champmortain et Brias...
— Et quels sont ces motifs?
— Mais la crainte de voir divulguer par la femme aux sales intrigues leurs honnêtes intrigues et leurs innocents rendez-vous.
— Sottise ! repartit Champmortain en haussant les épaules.
— Mot de mari que vous avez dit avec la conviction de vos pareils.
— Calomnie nouvelle que vous dites avec l'assurance de vos semblables.
— La calomnie, reprit Léona insolemment, est une arme que tout le monde ne mérite pas qu'on emploie ; la vérité suffit avec madame de Champmortain.
— Votre rage vous égare...
— Et votre terreur vous rend aveugle; mais moi, je ne le suis pas encore, et comme j'ai vu...
— Vous ?
— Vu, de mes propres yeux vu, les rendez-vous où madame de Champmortain et Brias se disaient...
— Mensonge ! s'écria Champmortain.
— Je l'ai vu, monsieur, fit Léona, pâle enfin de la colère qu'elle dominait depuis bien longtemps.
— Infâmes mensonges, madame! J'étais prévenu de tout ce que vous pourriez me dire à cet égard. Je m'y attendais... Sylvie devait être sacrifiée comme madame de Monrion l'a été... Mais je respecte celle qui porte mon nom, madame, et il ne vous est pas permis d'atteindre jusqu'à elle.
— Quoi ! reprit Léona, l'œil en feu, les lèvres tremblantes, vous osez dire...
— Je dis, reprit Champmortain, que vous mentez comme vous avez toujours menti !
— OU ! fit Léona, la vérité... où donc est la vérité?
— Elle ne peut être dans votre bouche.
— Mais j'ai vu...
— Vous mentez.
— Mais pourquoi donc alors m'a-t-elle reçue , cette femme si pure?
— Parce que je l'ai voulu.
— Mais pourquoi est-elle revenue sur cette insolente invitation où mon nom avait été oublié par elle?
— Je n'ai pas vu cette invitation.
— Je l'ai reçue devant vous.
— Vous ne me l'avez pas montrée...
— Je vous la montrerai...
— Je la croirai fausse. Ah! madame, il est temps de remettre chacun à sa place, dit Champmortain. Vous avez pu toucher à ma fortune et à ma considération personnelles; vous ne toucherez pas à l'honneur de mon nom.
— Mais qu'ètes-vous donc venu faire ici?
— Vous demander si vous voulez reconnaître que vous avez faussement accusé madame de Monrion; et comme les apparences ont pu vous tromper, votre excuse sera facile.
— Après ? dit Léona d'une voix brève.
— En ce cas, reprit Champmortain, Montéclain fera tout pour vous sauver.
— Lui ! reprit Léona frémissante.
— Un moment de repentir, et il vous pardonnerait.
— Il me pardonnerait ! répéta Léona.
— Oui, il fera tout pour épargner une honte au nom de monsieur Amab, continua Champmortain, si un moment de repentir...
— De repentir... reprit Léona dont la voix étranglée disait toute la fureur qui l'agitait. Oh oui! ajouta-t-elle avec l'énergique et superbe rébellion des démons, je me repens d'être descendue jusqu'à vous, monsieur; vous, le plus infâme de mes ennemis, car ils sont fidèles à leur haine, et vous discutez votre amour... Oui, je me repens d'avoir cru ;i votre courage, à votre probité; mari trompeur, mari trompé, qui venez insulter la femme qui s'est déshonorée
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pour vous, et qui glorifiez celle qui vous déshonore. Oui, je me repens d'être la maîtresse d'un lâche... Et maintenant, monsieur, sortez... Les magistrats vont venir; ils connaissent aussi bien de l'adultère et des faux en écriture publique que de l'assassinat et de la calomnie... Ah ! monsieur de Montéclain vous menace du scandale, et vous obéissez à qui vous traite comme vous le méritez... Je vous promets de vous faire la part plus large que vous ne pensez. Je vous félicite, monsieur de Champmortain , vous avez une honorable famille, et votre vertueuse épouse tient de sa vertueuse mère d'assez vertueux exemples pour que vous soyez tranquille sur son compte. Sortez, monsieur...
— Léona, dit Champmortain, je vous ai avertie, je le devais; je vais porter votre réponse à Montéclain.
— Annoncez-lui, reprit fièrement Lépna, que je lui apporterai, moi, celle qu'il convient à une femme comme moi de faire à un homme comme lui... Sortez...
— Parlez moins haut, madame, fit Champmortain; je n'ai pas l'habitude d'obéir à de pareils ordres.
— Prenez garde ! j'ai un mari moins patient que vous ne l'êtes , et je suis femme à lui dire la vérité, ne fût-ce que pour voir votre terreur en face de lui.
— Si jamais il l'apprend , repartit Champmortain, il me trouvera à ses ordres.
— Ce sera peut-être plus tôt que vous ne le pensez...
— Adieu, dit Champmortain.
— Au revoir, répondit Léona. Devant les magistrats, les accusateurs se taisent quelquefois... Au revoir.
Champmortain s'éloigna.
Léona, qu'avait soutenue sa colère, resta anéantie après son départ. Pour la première fois de sa vie, elle venait de voir se révolter contre elle l'un de ceux qu'elle croyait tenir dans sa puissance; et quel était celui-là? un homme sans valeur aux yeux de Léona, médiocre d'esprit, de cœur, de tout. Que Montéclain la bravât, elle le comprenait : c'était un caractère trempé à feu et à glace ; que Brias essayât de lui résister, il avait l'art des arguties et des retraites diplomatiques; mais Champmortain, un homme à idées élroites et communes, elle n'y comprenait rien. Voilà en quoi Léona
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manquait de la profonde science de l'esprit humain. En effet , lorsqu'à force d'adresse, de calme, de caresses ou de sarcasmes, elle parvenait à attirer sur le terrain qu'elle avait choisi l'adversaire qu'elle avait à combattre , il fallait que celui-ci fût d'une habileté bien rare pour que Léona ne parvint pas à vaincre ; mais soit instinct de sa faiblesse, soit .privilège de sa médiocrité , Champmortain était resté invinciblement accroché à l'idée avec laquelle il était venu. jPour lui , Léona était le mensonge incarné, la méchanceté vivante. Fort de cette idée, il ne s'en était pas écarté d'un pas; il n'avait pas discuté un moment la possibilité de la faute de Sylvie; il avait simplement répondu à Léona : «Vous mentez. » 11 eût fait la même réponse à des preuves 'resplendissantes; il était tellement convaincu que tout ce qui venait de Léona était faux, qu'il eût nié le soleil si elle le lui avait montré. 11 en arriva que Léona, si redoutable [pour les plus habiles, lorsqu'elle accusait par le mensonge, |se trouva sans force contre un sot , lorsqu'elle avait pour elle la vérité. Est-ce donc que la main qui sait manier le poignard ne peut pas tenir une épée ?
Tout à coup elle sembla s'éveiller de la torpeur où elle était tombée, et s'adressant à Dorothée, qui venait de rentrer, elle lui dit :
— Ma voiture...
— Madame sort?...
— Oui.
— Il faut que madame prenne garde... Je ne sais si je me trompe, mais il m'a semblé qu'on nous espionnait dans le bois pendant que j'y conduisais la pauvre folle.
— Montéclain, sans doute.
— Non, madame; monsieur...
— Mon mari?
— Oui, madame...
— Si ce n'est que ça, dit Léona, rassure-toi.
— Mais si madame avait pris quelque rendez-vous avec monsieur de Champmortain.
— Oh ! non, non...
— Est-ce que vous devez rencontrer monsieur Hector de Montaleu?
— Ce n'est pas à la Charbonnière que je vais, dit Léona. Et comme Dorothée la regardait avec étonnemeht, Léona
reprit :
— Je vais chez mon plus vieil ennemi... Je vais chez monsieur le marquis de Montaleu.
— Vous! '
— Oui, moi... Oh! reprit-elle, la vengeance me sera d'autant plus douce me venant par lui.