‹ JulieChapitre 52 sur 62 · CONFESSION · texte numérisé non relu

CONFESSION

Après la scène qui s'était passée chez lui dans la matinée, monsieur de Montaleu était demeuré seul en proie à la plus profonde tristesse. 11 était à la fois mécontent de lui et de tout le monde. Il en voulait à ceux qui avaient raison autant qu'à ceux qui avaient tort. Cela s'explique aisément. Monsieur de Montaleu, tout juste qu'il fût, tout sévère qu'il voulût être, était arrivé à un âge dont le premier besoin est le repos du cœur et de l'esprit. On se plaint de l'égoïsme des vieillards ; mais trop souvent cet égoïsme n'est que de la lassitude et du dégoût. Plus on s'est mêlé longtemps aux luttes du monde, moins on y porte d'intérêt. IVa-t-on pas en effet ' reconnu dix fois, cent fois, mille fois, que si la défaite est un chagrin, la victoire est souvent une déception ? Le succès serait une puissance trop haute, s'il donnait toujours le bonheur. Voilà pourquoi les vieillards redoutent les nouvelles expériences et s'en écartent avec soin. Chez les uns , cette appréhension devient une défiance implacable qui prévoit tout à mal. C'est un assez sage calcul. S'ils se trompent, pensent-ils, ils ont ainsi la chance d'une bonne surprise. Chez d'autres, ce dégoût des mêmes luttes, cette crainte des mêmes résultats arrivent à une sorte de crédulité obstinée. Ils détournent la tête de tout ce qui peut blesser en eux ce qui leur reste de sensibilité. Ils se font aveugles et sourds pour le mal qui passe sous leurs yeux ou qui crie à leurs oreilles. Ceux-là, et tel était mon-

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sieur de Monlalcu, font tout pour ne pas être dérangés dans l'asile moelleux, rembourré, demi-obscur, où ils se retirent. Aussi arrive-t-il que, lorsqu'ils en sont arrachés par des éclats et des violences qu'il est impossible de ne pas entendre, ils maudissent d'abord avec fureur ceux dont les fautes ont fait naître ces violences et ces éclats, et bientôt après ceux qui s'en sont faits les héros. Ainsi, dans les petites misères de la vie, ai-je vu chasser avec la même colère, par un vieillard indulgent, le valet qui le pillait et le valet qui lui avait dénoncé le vol. L'un et l'autre avaient troublé la quiétude paresseuse où il se plaisait à vivre. Elevons cette colère que nous venons de raconter jusqu'à une douleur sincère ; voyons monsieur de Montaleu surpris tout à coup dans la douce et noble confiance où il vivait, arraché violemment à ce repos qu'il avait fait à sa vieillesse, tête blanche qui se reposait sur le blanc giron d'une chaste enfant, et l'on comprendra la colère qu'il éprouva et contre celle qui l'avait trompé et contre ceux qui lui avaient révélé son erreur. Depuis quelques jours, Julie s'était trouvée bien abandonnée près de ce vieillard qui l'aimait. Ce fut le tour de monsieur de Montaleu de se sentir bien seul loin de cette enfant à l'affection de laquelle il était accoutumé. Le dégoût de la vie, ou plutôt ces mouvements d'impatience qui font regretter de vivre, n'arrivent guère qu'à la jeunesse, au moment où elle subit quelqu'une de ces terribles désillusions qui suivent toute grande espérance. La vieillisse n'en est plus là, et cependant monsieur de Montaleu se sentit si abandonné , si misérable après le départ de Julie, qu'il éprouva un profond découragement et se laissa aller à dire : « Ah ! mieux eût valu mourir avant de voir tomber ma dernière croyance en ce monde ! » Voilà où en était monsieur de Montaleu, lorsqu'on lui annonça la visite de madame de Hudesgens. 11 en fut épouvanté.

C'étaient sans doute de nouvelles délations, des détails plus certains sur la faute de Julie, sur la complicité de Montéelain, sur des événements dont monsieur de Montaleu, à vrai dire, ne se rendait pas un compte bien exact, mais auxquels il lui était odieux d'être mêlé. Cette répugnance de monsieur de Montaleu à entendre la voix acrimonieuse île

madame de Rudesgens ajouter encore le fiel de ses commentaires à toutes ces circonstances fâcheuses, cette répugnance, disons-nous, eût peut-être poussé le marquis à refuser à la vieille Arthémise le rendez-vous qu'elle lui faisait demander; mais elle avait pénétré dans son appartement avant qu'il eût eu le temps de faire sa réponse, et l'air dont elle y entraapprit à monsieur de Montaleu qu'un grand malheur venait d'arriver, et qu'une terrible catastrophe était imminente. Madame de Rudesgens n'attendit pas que monsieiu- de Montaleu donnât l'ordre de sortir au laquais qui l'avait annoncée, elle-même le congédia d'une voix troublée et d'un geste rapide ; puis elle courut jusqu'à la porte, en poussa les verrous, et revint vers le marquis en lui disant d'une voix tout effarée :

— Mon ami, mon bon et pauvre ami, je suis perdue!

— Vous, madame! fit le marquis tout étonné de ce trouble extraordinaire ; pourquoi et comment ?

Madame de Rudesgens se laissa tomber sur un fauteuil, dénoua son chapeau, respira des sels, s'éventa avec son mouchoir, se donna enfin tous les soins qu'exige une femme qui va se trouver mal et qui n'en a pas le temps, et continua avec un désespoir irrité :

— Je suis prise entre deux scélérats, marquis, entre deux infâmes qui ont juré ma perte. Si je n'aide pas Léona a déshonorer madame de Monrion, elle dira tout... si je n'aide pas Montéclain à la sauver, il dira tout...

— Mais que diront-ils ? demanda monsieur de Montaleu avec quelque impatience.

— Montaleu, fit madame de Rudesgens en attachant sur le marquis un regard suppliant, il faut que vous me pardonniez, vous, d'abord.

— Moi ? repartit monsieur de Montaleu, mais pourquoi ?

— Mon ami, mon vieil et bon ami, il faut que vous sachiez tout... Vous comprenez, une femme n'avoue jamais ces choses-là,.. J'ai eu tort, je le sens; j'aurais pu vous le confier, à vous seul, et vous m'en auriez su bon gré, j'en suis certaine; mais que voulez-vous ! la peur de la honte... et puis, j'ai si cruellement expié ma faute... l'inconduite de monsieur de Rudesgens m'a tellement punie, que je me

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suis cru le droit de garder le silence. Mais si vous ne nie venez pas en aide, Montaleu, je suis perdue.

Et la vieille Arthémisc se prit à répandre des larmes véritables, et qui étonnèrent si fort monsieur de Montalen qu'il commença à croire à la gravité de l'événement dont madame de Rudesgens avait à lui parler.

— Voyons, ma chère, lui dit-il doucement, calmez-vous et veuillez m'expliquer ce dont il s'agit.

Madame de Rudesgens poussa d'énormes soupirs, s'essuya dix fois les yeux, et reprit enfin, le regard baissé et la parole entrecoupée :

— Vous vous rappelez sans doute l'époque où, à Cologne, je reçus les hommages de monsieur de Rudesgens ?

— Ah! fit monsieur de Montalen, dont le front se rembrunit en entendant parler de cette ville et de ces temps éloignés, c'est de votre mariage avec monsieur de Rudesgens que vous venez me parler?

— Non, mon ami, reprit Arthémise, de plus en plus tremblante; mais d'un événement affreux, terrible, épouvantable, qui précéda ce mariage de deux mois seulement.

Le marquis regarda attentivement madame de Rudesgens, et comme toutes les dates des événements qui s'étaient passés à cette époque étaient restées présentes à sa mémoire, il répéta d'une voix curieuse :

— Deux mois avant votre mariage, dites-vous?

— Oui, reprit l'antique pécheresse, qui semblait prête à manquer de force.

— Mais que se passa-t-il? dit vivement monsieur de Montalen.

Madame de Rudesgens se reprit à pleurer et s'écria tout à ci >up :

— J'étais une jeune fille sans expérience, sans guide, sans appui, car mon père était déjà en prison ; j'avais souvent rencontré chez un ancien ami de mon père un jeune officier français. (Elle pleure.) Il était charmant, Montaleu. (Elle sanglote.) 11 était beau, il était brave, il était spirituel, et il m'aimait.

Madame de Rudesgens se mit à fondre en larmes.

— Eh bien ? fit monsieur de Montaleu.

— Il me dit, continua madame de Rudesgens, qu'il pouvait me protéger près de vous, qui alliez décider de ma fortune... Et, ajouta-t-elle en sanglotant de plus en plus, je crus à son amour.

Le marquis tressaillit, et se penchant vers madame de Rudesgens, il reprit avec un léger tremblement dans la voix :

— Et quand cela se passa -t-il?

— Un an à peu près avant la décision qui me rendit ma fortune et qui détermina mon mariage avec monsieur de Rudesgens.

— Mais pourquoi, fit monsieur de Montaleu d'un ton plein d'anxiété, avoir épousé monsieur de Rudesgens, lorsqu'il était du devoir de votre séducteur de réparer la faute qu'il vous avait fait commettre?

— 11 était marié, répondit madame de Rudesgens d'une voix presque éteinte.

— Marié! répéta le marquis; et vous l'ignoriez sans doute?

Madame de Rudesgens ne répondit pas. Il y eut un moment de silence entre les deux interlocuteurs, et monsieur de Montaleu reprit enfin :

— Mais comment se fait-il qu'une liaison sans doute rompue depuis plus de trente ans puisse aujourd'hui devenir pour vous un sujet de terreur?

— C'est que, dit la triste Arthémise en balbutiant, c'est que... malgré toutes les précautions quiont été prises à cette époque, l'enfant né de cette malheureuse liaison a fini par découvrir...

Madame de Rudesgens s'arrêta, et monsieur de Montaleu, qui prenait plus d'intérêt aux événements passés depuis trente ans qu'aux craintes qu'elle éprouvait, monsieur de Montaleu reprit vivement :

— Et quelles furent les précautions que vous prîtes pour cacher la naissance de cet enfant?

— Oh ! s'écria madame de Rudesgens, ce fut lui qui le voulut...

Mais elle s'arrêta comme si quelque chose l'eût avertie soudainement que tout mensonge serait dévoilé. Puis elle continua d'une voix confuse :

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— - Non, ce ne fut pas lui, ce fut moi qui le voulus. Vous devez comprendre les teneurs d'une pauvre jeune 611e, Montaleu ; il ne pouvait m' épouser, lui, puisqu'il était marié, et la moindre circonstance eût pu faire naître le soupçon dans l'esprit de monsieur de Rudesgens; j'étais perdue, car il m'eût abandonnée après avoir publiquement recherché ma main... 11 fallait donc qu'un mystère impénétrable cachât la véritable naissance de cet enfant.

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