‹ JulieChapitre 53 sur 62 · CONFESSION · texte numérisé non relu

CONFESSION

(Suite.)

Monsieur de Montaleu écoutait dans une étrange anxiété, tandis que madame de Rudesgens, plus tremblante à mesure qu'elle approchait du dernier aveu, poursuivait en laissant tomber ces mots, à peine articulés :

— Ce fut alors qu'un valet dévoué, nommé Joseph Miras, alla proposer à une pauvre fdle nommée...

— Sophie Muller, n'est-ce pas? s'écria monsieur de Montaleu avec éclat, en se levant par un mouvement soudain.

— Oui, repartit madame de Rudesgens d'une voix presque éteinte.

— Il alla lui proposer, continua le marquis tout tremblant d'émotion, de reconnaître comme étant le sien reniant qui vous appartenait.

— C'est vrai.

— Et la pauvre fille accepta, et plus tard... Oh!... Monsieur de Montaleu s'arrêta, et levant les mains au

ciel, il s'écria avec un désespoir profond :

— 0 Sophie ! Sophie ! trente ans de douleur et d'abandon, parce qu'il a plu à une misérable femme de te flétrir de sa faute...

— Elle a volontairement accepté, s'écria madame de Rudesgens, et nous avons pu du moins soulager ainsi sa misère, car vous ne la connaissiez pas à cette époque.

— C'est vrai, dit monsieur de Montaleu d'un ton de profonde tristesse, la misère vous l'a livrée, elle vous a vendu son honneur... Oh! la misère! la misère! ajouta-t-il, quelle arme elle met dans la main du riche pour perdre et pour calomnier le pauvre ! Mais je vous comprends, vous; je comprends jusqu'au crime que vous avez commis, car il fallait vous sauver; mais quel est le lâche qui a pu vous aider dans cet indigne marché?

Madame de Rudesgens se mit à trembler de tout son corps.

— Ne l'appelez pas ainsi, reprit-elle, ne l'insultez pas, surtout devant son fils ; car, il me l'a écrit, il dirait tout.

— Mais quoi donc encore ? s'écria monsieur de Montaleu dans la plus extrême agitation.

— C'est, dit madame de Rudesgens en balbutiant, que moi seule, à son insu, ai fait ce funeste marché... qu'il ne l'a appris qu'au moment où il partait pour le nouveau monde, et qu'il ignorait alors vos relations avec Sophie Muller.

— C'était donc Montéclain? s'écria monsieur de Montaleu.

— Oui, oui...

— Lui, dont le fils nous a tous si insolemment menacés ce matin?

— Oui.

— Lui, qui est venu me demander d'aller voir sur son lit de mort le malheureux enfant que j'ai repoussé, que j'ai renié, que j'ai chassé?

— C'est vrai, répéta madame de Rudesgens, qui pouvait à peine se soutenir.

— Et vous, reprit monsieur de Montaleu avec indignation, vous qui, depuis le départ de Montéclain, de votre amant, avez appris tout ce que votre infâme supercherie avait attiré de malheur à l'infortunée Sophie; vous qui savez tout ce que j'ai souffert de la croire coupable, vous n'avez pas eu un moment pitié d'elle ni de moi; vous n'êtes pas venue me faire cet aveu...

— Oh! pardonnez-moi, pardonnez-moi! fit madame de Rudesgens avec désespoir.

— Et mon fils se meurt ! s'écria monsieur de Montaleu, que les larmes gagnèrent enfin, et il est dans la maison de mon ennemi, qui l'a recueilli, tandis que moi je l'ai chassé ; qui a recueilli aussi une pauvre enfant, innocente peut-être, et que j'ai chassée aussi. Et pourquoi? parce qu'il y a autour de moi des gens sans cœur, sans probité, sans honneur...

— .Montaleu ! Montaleu ! s'écria madame de Rudesgens en interrompant la colère du marquis, vous viendrez ce soir avec moi chez Montéclain, il le faut, et vous déjouerez ainsi les perfides intentions de madame Amab.

— Madame Amab. répéta monsieur de Montaleu, Léona? Mais en quoi donc cette femme est-elle mêlée à tout ceci?

— Ne vous l'ai-je donc pas dit ? fit madame de Rudesgens ; mais Léona, c'e:?t cette enfant dont la naissance a été attribuée à Sophie Muller... Léona est...

— Votre fille ! dit Montaleu.

— Oui, ma fille, répéta madame de Rudesgens en cachant sa tète dans ses mains.

Monsieur de Montaleu la regarda un moment en silence, et lui dit d'une voix moins sévère :

— Oh! vous êtes assez cruellement punie... Léona est votre fille !

— Ma fille, continua madame de Rudesgens à voix basse et comme si le bruit de ses propres paroles l'eût épouvantée ; ma fille, qui m'a menacée de tout révéler à mon mari si je ne l'aidais à perdre madame de Monrion...

— Qui est innocente, n'est-ce pas ? s'écria avec transport monsieur de Montaleu, et qui pleure maintenant, qui souffre comme mon pauvre fils assassiné... Assassiné!... mais par

qui donc?

— Mon ami, reprit madame de Rudesgens, Montéclain m'attend ce soir chez lui. « Venez, m'a-t-il écrit, et toute preuve de ce qui peut vous compromettre sera anéantie ; venez et amenez monsieur de Montaleu ; il faut que d'abord il vous pardonne, lui; sans cela tous mes efforts seront inutiles. Dites-lui que son fils le demande; dites-lui que, puisque j'ai été jusque chez lui, il peut venir jusque chez moi.

Seulement j'essayerai de lui montrer comment un gentilhomme, ouvre sa maison à l'ennemi qui ne craint pas d'y pénétrer. »

Monsieur de Montaleu se taisait. Son orgueil hésitait encore contre les sentiments de son cœur; puis enfin il s'écria tout à coup :

— Eh bien! soit, j'irai, et si j'ai eu des torts envers Montéclain, je ne craindrai pas de les réparer en les avouant devant tout le monde. A quelle heure devez-vous vous rendre chez Montéclain?

— Il nous attend à huit heures, dit madame de Rudesgens. Vous viendrez, n'est-ce pas ?

Au moment où monsieur de Montaleu allait répondre, on frappa, et celui-ci ayant ôté les verrous qui fermaient la porte, le domestique lui annonça l'arrivée de madame Léona Amab.

— Cette femme chez moi! s'écria monsieur de Montaleu.

— Elle a, dit-elle, répondit le domestique, un écrit important à vous remettre.

Madame de Rudesgens, tremblante et éperdue, mais contenue par la présence du domestique, attachait sur monsieur de Montaleu des yeux égarés.

Le marquis eut pitié d'elle et lui dit tout bas :

— Faut-il la recevoir ?

— Je ne sais, repartit madame de Rudesgens d'une voi\ défaillante.

— Faut-il la chasser? reprit monsieur de Montaleu.

— Oh non ! non ! ce serait peut-être me perdre.

— Faites entrer madame Amab, dit tout haut monsieur de Montaleu au domestique.

— Oh ! mon ami, s'écria Arthémise dès que le domestique fut sorti, vous seul pouvez me sauver, vous seul...

On entendit presque aussitôt la voix de Léona, et madame de Rudesgens, épouvantée, se précipita dans un cabinet voisin. Léona parut. Elle s'arrêta sur le seuil de la porte. Monsieur de Montaleu l'avait vue plus éclatante et plus magnifique de beauté, mais jamais il ne l'avait vue si fière de regard, d'expression et de tenue. Son visage, d'une pâleur mate, était richement encadré dans les larges boucles

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de sos cheveux noirs; ses yeux éclairés d'un feu sombre, ses lèvres pâles, frémissantes et dédaigneuses, lui donnaient quelque chose Je la majesté de l'ange tombé. Le marquis de.Montaleu lui lit signe d'approcher et lui montra un siège.

— C'est inutile, monsieur le marquis, dit Léona d'une voix calme; nous n'en sommes pas, l'un \is-à-vis de l'autre, à ces \ aines formulés de politesse; vous me haïssez et vous me méprisez, moi je vous hais et je vous estime.

Monsieur de Montaleu s'inclina sans répondre. Léona continua :

— La meilleure preuve que je puisse vous donner de cette estime, monsieur le marquis, c'est que, malgré les sentiments défavorables que vous avez pour moi, je viens à vous pour une chose à laquelle tient peut-être le salut de ma vie. C'est une question d'honneur, monsieur, et je la remets avec confiance entre vos mains. Veuillez lire cet écrit , ajouta-t-elle en lui tendant l'original de la lettre dont elle avait montré la copie à madame de Rudesgens, et veuillez me dire quel en est l'auteur, et quel est celui dont j'ai le droit, je suppose, d'apprendre le nom.

Monsieur de Montaleu prit toujours dans le même silence l'écrit que lui remit Léona. Celle-ci le regardait attentivement, car comme nos lecteurs l'ont vu déjà, cette lettre renfermait la justification de Sophie Millier, et madame Amab s'attendait à une explosion de la part du marquis.

Monsieur de Montaleu savait déjà tout ce que renfermait cette lettre. Cependant il ne put cacher l'émotion que lui causa cet appel à sa véracité et à son témoignage. Il tenait dans ses mains la preuve écrite de l'innocence de Sophie, et il parut hésiter un moment. Le papier tremblait dans sa main. Léona, qui le dévorait du regard, lui dit enfin :

— Eh bien ! monsieur le marquis, quel est le nom de l'homme qui vous a écrit cette lettre? yucl est le nom de la femme qui, en reniant son enfant, vous a forcé à renier le vùtre?

Monsieur de Montaleu plia le papier, et le tendant à Léona, lui dit d'une voix Ici nie :

— Je ne connais pas cette écriture, madame. Léona resta atterrée.

— Ni cette signature? reprit-elle.

— Non, madame.

— Ni cette légende ?

— Non.

— Ni rien, n'est-ce pas ! s'écria-t-elle avec un transport effrayant.

— Rien, répéta froidement monsieur de Montaleu. Léona ne poussa pas un cri, ne prononça pas une parole,

ne laissa pas échapper un geste de prière ou de menace; elle salua gravement monsieur de Montaleu et sortit. Au même instant, madame de Rudesgens s'élança du cabinet où elle s'était cachée.

— Oh! merci! merci, mon ami! s'écria-t-elle ; merci! vous m'avez sauvée !

— Mais Montéclain me rendra mon fils? dit monsieur de .Montaleu.

— Oh ! venez ! venez ! repartit madame de Rudesgens ; il vous attend.

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