LUI
Le soir était venu. Julie, demeurée à la ferme, voyait s'approcher avec anxiété l'heure de tenir la promesse qu'elle avait faite à Montéclain. Nous avons si souvent dit quelles incertitudes agitaient l'âme de madame de Monrion, que nous hésitons à expliquer le trouble qu'elle éprouvait. En effet, lorsqu'elle rencontrait Montéclain, c'était toujours la même confiance dans ses paroles , c'était un entraînement irrésistible qui la faisait croire à ses conseils, obéir à ses prières. Tant qu'il était présent, elle semblait sentir, penser, vivre par lui et en lui; mais dès qu'il s'était éloigné, les doutes de Julie la reprenaient, et cette fois ils avaient été éveillés en elle par un incident insignifiant en apparence , dont cependant il est nécessaire que nos lecteurs soient informés. Comme nous l'avons dit, Julie, décidée à quitter ce pays , avait envoyé chercher sa voiture chez
monsieur de Montaleu. On y avait joint quelques objets nécessaires à son voyage, et plus particulièrement tous les papiers qui lui appartenaient. Parmi ceux-là, Julie retrouva la lettre que le matin même elle écrivait à son frère, et qui avait été interrompue par l'arrivée de messieurs de Rudesgens, de Champmortain et de Brias; Julie la relut et la cacha dans son sein , le plus près de son cœur. Cette confidence de ses sentiments secrets , en la remettant en présence d'elle-même, lui rendit ses terreurs au sujet de Montéclain. Plus dominée que jamais par le charme impérieux que cet homme exerçait sur elle, elle fut encore plus épouvantée de cet empire. Ainsi ce n'était déjà plus, comme au commencement de cette journée , un homme deux fois rencontré par hasard, et qui , à chaque rencontre, avait pénétré plus avant dans la confiance et dans l'amour de Julie; ce n'était plus celui dont elle avait d'abord agréé le respect, puis la protection , celui avec qui elle avait fait alliance contre la calomnie qui les frappait à la fois, celui à qui elle avait permis de lui choisir un asile dans une chaumière : c'était l'homme qui l'appelait maintenant dans sa maison, qui la lui ouvrait comme le seul refuge où elle pût abriter sa douleur et son innocence, et auquel elle avait promis d'accepter celte dangereuse hospitalité. Toute l'àme de Julie, tout ce qu'il y avait en elle de généreux, de confiant, lui criait : « Va, n'hésite pas, va!... » Mais presque aussitôt le souvenir de ce qu'avait été Montéclain, le souvenir de l'illusion qui l'avait elle-même trompée autrefois ; la récente, mais terrible expérience qu'elle venait de faire des perfidies du monde , lui criait d'un autre côté : « Prends garde, c'est peut-être encore un piège; prends garde! » Toute autre, à la place de Julie, eût probablement écouté les conseils de cette prudence; mais elle avait si peur d'être ingrate envers Montéclain, qu'elle avait laissé venir la nuit au milieu de ses douloureuses indécisions , lorsque tout à coup on vint lui annoncer l'arrivée de Bricord et d'Aly- Muley.
La nourrice de Saint-Faron et l'enfant de Léda étaient avec Julie dans la chambre où elle s'était retirée. Elle craignit que le fermier n'apprît la présence de cet enfant dans
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sa demeure, et elle se hâta de descendre dans la salle basse où Bricord s'était arrêté avec le spahi. Tous les domestiques de la ferme étaient assemblés et regardaient curieusement leur maître, dont le visage pâle n'exprimait plus que le courage calme de la résignation. Aly-Muley et Bricord se découvrirent quand parut madame de Monrion; tous les domestiques firent de même. C'était un spectacle touchant que celui de cette jeune et belle femme au milieu de ces grossières figures, en présence de ces deux rudes soldats, honorée et respectée dans cette humble chaumière, après avoir été ignominieusement chassée du château d'un grand seigneur, protégée par le soldat et le fermier, après avoir été abandonnée par le riche, le noble et le puissant. La présence d'Aly-Muley et de Bricord rendit toute la confiance à Julie : c'est qu'elle avait un juste instinct du bien qui lui montrait la valeur de chacun, indépendamment du vêtement riche ou grossier qui le couvrait. Ce n'était là ni un marquis comme monsieur de Rudesgens, ni un pair de France comme monsieur de Montaleu, qui venait lui tendre la main : c'étaient deux paysans, deux nobles cœurs, deux honnêtes gens; et Julie se sentit confiante et forte.
— Madame, lui dit Aly-Muley d'un ton grave et presque assuré, nous sommes venus vous chercher pour vous conduire au château de monsieur de Montéclain.
— Vous m'y accompagnerez, n'est-ce pas? dit Julie; et vous aussi, monsieur Bricord ?
— jSous vous y accompagnerons, madame, répondit le fermier. Mais, allez, allez, vous pouvez y entrer sans crainte, fussiez-vous toute seule. 11 y a en vous quelque chose qui vous protège mieux que ne pourrait le faire !a présence de pauvres gens comme nous; il y a que vous êtes bonne, madame ; il y a que vous avez pitié du coupable et du malheureux ; il y a, ajouta Bricord avec des larmes dans la voix, que je sais tout, madame ; que je sais que vous n'avez pas voulu dire un mot pour vous défendre... que je sais que vous n'avez eu peur que pour une autre.. . 11 y a que je voudrais pouvoir vous dire tout ce que j'éprouve dans le cœur, tout ce que vous méritez... Mais, ajouta-t-il en essuyant les larmes qui roulaient sur son visage, je ne puis pas... je ne
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sais pas... Allez, madame, allez. On vous le dira là-bas, et vous serez contente, bien sûr, vous serez contente.
— Assez comme ça! dit Muley en criant avec effort pour cacher L'émotion <]ui l'avait gagné : nous n'en avons pas si long à dire à madame; elle entendra ce qu'elle doit entendre, elle verra ce qu'elle doit voir ; ça sera bien, suffit. Quant à ce que nous sentons pour elle , ça ne peut pas l'intéresser beaucoup, parce que nous ne sommes rien , nous autres.
— Ob ! mes amis, mes amis ! s'écria madame de Moni ion en leur tendant les mains à l'un et à l'autre.
Elle s'arrêta pendant que ces deux hommes pressaient dans leurs mains calleuses les frêles et blanches mains de cette douce enfant. Puis elle reprit :
— Oui, vous êtes mes amis, n'est-ce pas?
— Oh ! dit tout bas Bricord en balbutiant , Dieu vous récompensera , vous serez heureuse. Oui, oui, ajouta-t-il plus bas encore, consentez à être marquise de Montéclain, el vous verrez, vous verrez... vous serez heureuse.
Julie baissa les yeux pour cacher à la fois sa joie et sa confusion. Bricoinl venait de donner un nom à l'espérance qui l'agitait depuis quelques heures. Pendant ce temps , Aly-Muley se remettait de son mieux de l'émotion qui l'avait gagné, et mui murait entre ses dents :
— Le diable m'emporte, je crois que je vais devenir dévot. Allons, ajouta-t-il, madame, il est temps de partir, on vous attend.
Madame de Monrion monta dans sa voiture, accompagnée des bénédictions et des vœux de ceux" qui avaient été témoins de cette scène. Elle prit la route du château de Montéclain. Bricord et Aly-Muley suivaient la voiture à cheval. Ils étaient à peine à un quart de lieue de la ferme, que Bricord s'arrête tout à coup, pousse, un cri étouffé, et s'élance rapidement vers un sentier qui coupait la route où il se trouvait. Le mouvement de Bricord fut si rapide, qu'Aly-Muley, plongé dans h-s réflexions, ne s'aperçut de la disparition du fermier que lorsqu'il ne put plus voir de quel côté il avait dirigé sa course. 11 supposa que Bricord était retourné à la ferme pour y donner quelques ordres,
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et il continua à suivre le sentier, persuadé que le fermier allait bientôt le rejoindre. Aly-Muley se trompait. Ce n'était point quelques ordres oubliés qui avaient détourné Bricord de la mission qu'il avait acceptée d'accompagner madame de Monrion. Au bout du sentier dans lequel il venait de se précipiter, il avait cru apercevoir une ombre blanche et errante. Malgré l'éloignement, malgré le crépuscule qui enveloppait déjà toute la forêt d'une demiobscurité, il lui avait semblé reconnaître Léda. Il y a dans la passion une vision surnaturelle qui fait que l'on reconnaît la femme que l'on aime ou celle qu'on hait à des signes insaisissables : on ne la voit pas, mais on se dit : C'est elle!... Et Bricord ne s'était pas trompé, c'était bien Léda.