‹ JulieChapitre 55 sur 62 · EN CRI DE MERE · texte numérisé non relu

EN CRI DE MERE

Arrivé à quelques pas de sa femme, le fermier sauta vivement à bas de son cheval et courut vers elle pour prévenir sa fuite, car il supposait qu'à son aspect elle chercherait à s'échapper. Mais Léda le regarda s'approcher tranquillement, l'examina avec attention, et tandis que Bricord cherchait par quelle parole il pourrait aborder celle qui l'avait si cruellement offensé, celle qu'il aimait toujours et qui avait tant souffert , Léda lui dit d'une voix douce et mélancolique :

— Ami, pourriez-vous me dire où est la demeure du fermier Bricord?

— La demeure du fermier Bricord, répéta celui-ci que cette question glaça d'effroi. Vous me demandez, à moi, la demeure du lermier Bricord ?

11 regarda Léda plus attentivement. Elle était calme, ses lèvres soudaient, ses yeux rayonnaient de joie. Bricord trembla et eut peur.

— Oui, reprit Léda d'un ton confidentiel et mystérieux. Je veux savoir où il demeure ; il faut que j'aille le voir

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cette nuit, il faut que j'aille le consoler. Je suis morte, voyez-vous, et il m'aimait tant qu'il doit être bien chagrin.

— Léda ! s'écria Bricord, Léda, Léda, ne me reconnaistu pas? ne m'entends-tu pas? Tu n'es pas morte, puisque te voilà, puisque tu me parles !

Léda se mil à sourire et reprit doucement :

— Je sais bien que je suis morte, moi... il m'a tuée, l'autre, le lâche, il rn'a tuée ; mais, voyez-vous, Dieu a permis que je me relevasse de ma tombe pour expier ma faute et venir consoler celui à qui j'ai fait tant de mal. Conduisezmoi chez lui, je vous en prie : il est bon, lui, il est généreux, il vous remerciera. Je lui dirai que vous avez eu pitié d'une pauvre ombre égarée; venez, je vous en prie.

Bricord, éperdu, pleurant, sanglotant, prit instinctivement le chemin de sa ferme.

— Léda, disait-il au milieu de ses sanglots, Léda, reviens à toi, je te pardonnerai, je t'aimerai, j'oublierai tout.

— Savez-vous, lui dit Léda en s'appuyant sur son bras et en parlant à voix basse, savez-vous ce que je ferai? quand je serai là, j'irai m'asseoir au chevet de son lit, et pendant la nuit, je me pencherai à son oreille et je lui chanterai les chansons qu'il aimait autrefois; je lui donnerai du courage; je lui dirai que quand on est bon et fort comme il l'est, il faut vivre et pardonner : car, Dieu me l'a dit, je ne dormirai en paix dans ma tombe que le jour où celui que j'ai trompé viendra l'y prier pour moi.

— Oh! je le prierai, je le prierai, repartit Bricord, mais pour qu'il te rende la raison. 0 pauvre femme ! tu as donc bien souffert? il t'a donc bien maltraitée, le misérable !

— Ne dites pas cela, monsieur, reprit Léda, mon mari le tuerait; je le rencontrerais parmi les morts, et il me ferait encore du mal.

En parlant ainsi, ils s'étaient approchés de la ferme. Léda la regarda et s'arrêta tout à coup.

— Merci, monsieur, dit-elle à Bricord, je me reconnais maintenant, c'est bien là notre maison où j'ai vécu si inforlunée, où j'aurais pu vivre si heureuse. Je ne l'ai pas voulu, monsieur, c'est ma faute. Pauvre Bricord, ajouta- t-elle, comme il doit souffrir d'être seul! Le connaissez-vous?

l'avez-vous vu depuis que je suis morte? m'a-t-il beaucoup maudite? m'a-t-il un peu pleurée?

— Il vous a pardonné, Léda, dit Bricord, dont la voix avait peine à se faire jour à travers les sanglots qui le suffoquaient: 11 vous pardonne... il vous appelle... il vous attend.

Ils étaient sur le seuil de la cour de la ferme; les domestiques, encore tout émus du départ de madame de Monrion, s'y trouvaient assemblés et causaient entre eux des événements de ces dernières journées, lorsque Léda et Bricord parurent tout à coup. Une vive surprise, un soudain effroi fermèrent toutes les bouches à leur aspect, et le groupe des domestiques s'ouvrit silencieusement devant Léda, qui s'avançait d'un pas calme du côté de la maison.

— Oh! mes enfants, mes enfants, dit Bricord en parlant à ses domestiques qui le regardaient avec un profond étonnement, elle est folle !

Ils s'approchèrent tous pour la considérer de plus près.

— Laissez-moi passer, leur dit-elle de cette voix uniforme et douce dont elle avait toujours parlé jusqu'à ce moment, laissez-moi aller à lui ; j'ai bien des choses à lui dire.

Les domestiques se reculèrent, et Léda entra dans la salle basse de la ferme. Elle s'y arrêta et regarda autour d'elle.

— Oui, reprit-elle, c'est bien ici, c'est pour moi qu'il avait fait arranger cet endroit, c'est pour moi cette table, ces rideaux, ces fleurs, ce fauteuil... Pauvre Pierre, ajoutât-elle d'un ton plus ému, comme il m'aimait !... Mais soyez tranquilles, mes enfants, le bonheur que je ne lui ai pas donné durant ma vie, je le lui donnerai à présent. La mort enseigne bien des choses, croyez-moi; elle enseigne où est le devoir, où est la vertu, où est le bien ; aussi je l'aime maintenant et je viens à lui pour le lui dire.

— Oh! mes enfants, mes enfants, s'écria Bricord, prions Dieu qu'il lui rende la raison. 0 mon Dieu! s'écria-t-il en tombant à genoux, ayez pitié d'elle et de moi !

Tous les domestiques imitèrent leur maître, et Léda resta seule debout au milieu de cette troupe agenouillée et qui priait pour elle. Tout à coup un faible cri passa au-dessus du murmure de toutes ces voix suppliantes. Léda tressail-

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lit; le calme joyeux de son visage lit place à une expression de désespoir et d'épouvante; ses yeux flamboyaient, sa tète était penchée en avant; elle semblait écouter et attendre. Un nouveau cri retentit, cri faible et doux auquel répondit un cri déchirant de Léda. Aussitôt elle se précipita hors de la salle basse, gravit toute haletante l'escalier qui conduisait à sa propre chambre, en poussa la porte et se trouva en présence de la nourrice de Saint-Faron, qui cherchait à endormir sur ses genoux le pauvre enfant abandonné. A cet aspect, Léda poussa un nouveau cri, cri désespéré et joyeux à la fois, cri de l'âme intelligente et éveillée, cri de mère sorti de ses entrailles. La nourrice se leva épouvantée à cette apparition.

— C'est mon enfant, reprit Léda d'une voix éperdue.

La nourrice recula, pendant que Bricord et les domestiques se précipitaient dans la chambre, et elle répondit d'une voix tremblante :

— .Non, non. C'est l'enfant que madame la comtesse de Monrion m'a confié.

— C'est lui ! s'écria Léda en s'avançant vers la nourrice.

Et comme celle-ci reculait toujours. Lcda tomba sur ses genoux, et se traînant ainsi jusqu'aux pieds de Marie-Jeanne, elle lui dit d'une voix déchirante :

— Oh ! laissez-moi le voir, laissez-moi le voir !

Les domestiques, stupéfaits, se regardaient entre eux, et la nourrice cachait l'enfant dans ses bras, lorsque Bricord dit avec un profond accent de pitié : \

— Donnez-le-lui, il est à elle.

A celte parole, Léda, prèle à ressaisir son enfant, se retourna et regarda Bricord. Un cri d'épouvante s'échappa de sa poitrine. Elle dirigea vers son mari sa main convulsivement agitée.

— Ah! murmura- 1- elle d'une voix haletante, vous... vous... et moi... moi...

Elle se releva lentement; elle promena un regard éperdu sur tous ceux qui l'entouraient.

— Eux... eux... continua-t-elle de la même voix brève et haletante, et moi... ici... ici...

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Un éclair lumineux sembla jaillir des yeux de l'infortunée. Elle pressa son front dans ses mains, comme si une douleur brûlante y rentrait avec la pensée, et tout aussitôt elle s'élança hors de la chambre avant que personne put la retenir. Bricord et tous les domestiques s'élancèrent à la poursuite de Léda ; mais plus rapide qu'eux, elle avait déjà disparu dans la nuit. On la chercha de tous côtés, on l'appela; mais on ne découvrit rien, on n'entendit rien; Bricord seul avait compris qu'elle n'était plus folle. On se précipita hors de la ferme avec des flambeaux, on courut dans diverses directions. Ce fut pendant quelques moments un tumulte et un trouble extrêmes.

Bricord semblait à son tour avoir perdu la raison. Il n'eût pas éprouvé de plus terrible désespoir, si Léda eût été innocente; car pour ce noble cœur de paysan, le malheur était un titre presque aussi sacré que la vertu. 11 avait pris l'enfant de Léda dans ses bras, et il s'en allait criant :

— Léda! Léda!... Voilà ton enfant; il t'appelle, ne l'entends-tu pas ?

Les servantes allaient et venaient, les valets de ferme fouillaient les buissons et les fossés. Chacun, emporté par sa recherche, s'éloignait peu à peu de la ferme.

Tout à euiip Bricord se trouva en face de la petite rivière dont les eaux coulent au fond de la vallée de Lavordan. C'était à un endroit où le cours d'eau, retenu par une étroite chaussée, formait une cascade dont le bruit^ ainsi que celui du moulin élevé sur cette chaussée, couvrait les cris des paysans répandus dans les environs. Bricord recula en apercevant dans l'ombre de la nuit un homme à cheval, arrêté au bord de la rivière, et au-dessous de la chute du moulin.

— Qui que vous soyez, s'écria-t-il, dites-moi...

— Ah ! c'est toi, Bricord, lui fit Aly-Muley... je venais savoir pourquoi tu m'avais quitté...

— Mais pourquoi t'es-tu arrêté là? lui dit Bricord frappé d'un sinistre pressentiment.

— C'est que, repaitit Aly-Muley, il m'a semblé de loin voir passer une ombre blanche qui courait vers la rivière,

et puis j'ai cru entendre un grand cri, et le bruit de la chute d'un corps dans l'eau...

A ce mot, Bricord poussa un cri terrible, désespéré, et qui retentit dans toute la vallée.

Lorsque Julie arriva dans la cour du château de Montéclain, elle fut étrangement surprise en voyant qu'Aly-Muley et Bricord n'étaient plus avec elle. Leur absence lui fit peur. La pensée d'avoir été attirée dans un piège traversa un moment son esprit, mais elle la repoussa avec indignation. Elle n'eût pas eu foi en Montéclain, qu'elle eût eu honte de soupçonner Aly et Bricord d'avoir prêté les mains à un crime. Deux valets portant des torches avaient ouvert la portière de sa voiture. Us éclairèrent le vaste perron du château et lui en ouvrirent la porte. Julie entra dans le vestibule, ou deux autres valets portant des flambeaux marchèrent devant elle et l'introduisirent silencieusement dans un premier salon, illuminé comme pour une fête, mais désert. Cette singulière réception étonna Julie et la fendit toute tremblante. Enfin elle arriva à la porte d'un second salon qui s'ouvrit de même devant elle, pendant (pie l'un des domestiques annonçait d'une voix retentissante :

— Madame la comtesse de Monrion.

Julie entra et >c trouva en lace de monsieur de Montaleu, du colonel, de Brias, de Champmortain, de Sylvie, de monsieur de Rudesgens et de sa femme. Monsieur de Montaleu était assis près du colonel, dont il tenait les mains dans les siennes. Brias s'entretenait avec eux; Sylvie et Champmortain causaient avec effusion ; madame de Rudesgens souriait à son mari. A l'entrée de Julie, tous se levèrent d'un mouvement spontané, le colonel lui-même que Brias fut obligé de soutenir. Julie s'arrêta. Il y eut un moment de silence solennel; chacun hésitait. Mais tout à coup monsieur

de Montaleu, ouvrant les bras et faisant un pas vers Julie, l'appela en s'éciïant:

— Mon enfant... ma fille... ma fille...

Julie s'y précipita éperdue, heureuse, enivrée. Tout ce qu'elle avait souffert était oublié. De quelque désespoir qu'elle eût payé ce moment de joie et de triomphe, elle ne le regretta pas, car ce n'était pas elle seulement qui triomphait, c'était aussi Montéclain, qui lui avait tenu parole, Montéclain qui ne la trompait pas, Montéclain chez qui était venu monsieur de Montaleu.

Julie pleurait, étouffait, sanglotait... En s'arrachant aux embrassements de monsieur de Montaleu, elle aperçut Sylvie, qui s'était approchée d'elle et qui la regardait d'un air suppliant. Elle la prit dans ses bras... Son cœur était plein de pardon pour tout le monde. Elle embrassa aussi madame de Rudesgens, et le vieux Annibal aussi. Elle tendit la main à Brias, à Champmortain, en leur disant à tous : « Merci... merci... » comme si elle leur devait de la reconnaissance. Puis, après avoir été ainsi des uns aux autres, ses yeux cherchèrent encore quelqu'un dans ce salon ; mais il n'y était pas... Julie eut peine à se rendre compte du sentiment qu'elle éprouva. « Oh! se dit-elle dans le plus profond de son âme, si ce n'était de sa part que générosité. » Mais ce doute n'eut que la durée d'un éclair. D'ailleurs monsieur de Montaleu la détourna presque aussitôt de cette préoccupation.

— Mon enfant, lui dit-il, permettez -moi de vous présenter mon fils, le colonel Thomas Rien de Montaleu.

— Votre fils? fit Julie avec étonnement.

— On vous expliquera cela, la belle des belles, reprit monsieur de Rudesgens en baisant les mains de Julie. Prenez-le toujours pour un brave gentilhomme, un homme d'honneur, un honnête homme... un...

— Ah ! dit Julie en serrant les mains du colonel, je sais ce que je dois à monsieur... Je sais que c'est pour moi que sa vie est en danger... que c'est pour moi qu'il souffre.

— Je ne souffre plus, repartit Thomas; le bonheur guérit vite. Ne le sentez-vous pas comme moi, madame?

— Oh oui ! répondit-il avec effusion.

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Puis clic se tourna encore vers les autres personnes présentes, elle échangea encore avec elles de ces mots qui pardonnent et qui remercient. Mais elle demeura incertaine et étonnée; Montéclain ne paraissait pas. Chacun semblait deviner le motif de la surprise de Julie, mais personne ne paraissait vouloir lui expliquer la cause de cette absence. Elle allait parler : elle allait interroger monsieur de Montaleu, lorsqu'un domestique entra et dit à Brias que monsieur de Montéclain désirait lui parler. Il sortit.

Puis un moment après, ce fut le tour de monsieur de Rudesgens; puis celui de madame de Rudesgens; enfin Champmortain et sa femme disparurent à leur tour, appelés tous par Montéclain.

Julie se trouva seule avec monsieur de Montaleu et son fils.

— Oh ! dit-elle toute tremblante à monsieur de Montaleu, pourquoi s'éloignent-ils donc tous?

— J'espère que vous les reverrez tout à l'heure, à moins que...

On appela aussi monsieur de Montaleu et le colonel.

— Quoi ! vous me laissez seule? s'écria Julie.

— Vous me reverrez, dans tous les cas , lui dit en souriant monsieur de Montaleu. A bientôt, mon enfant, à bientôt.

Le colonel et monsieur de Montaleu s'éloignèrent, et Julie resta tout à fait seule. Elle demeura un moment immobile au milieu de ce vaste salon étincelant de bougies. Pour la première fois elle regarda l'endroit où elle se trouvait et vit appendue, tout autour d'elle, une longue suite de portraits, qui tous semblaient la regarder curieusemen». Julie était dans un état de trouble inexprimable, elle prévoyait pour elle un grand événement; mais elle n'osait en faire une espérance. Il allait venir, sans doute; mais qu allait-il lui dire? Oh! ne s'était-elle pas trop flattée? n'avait-il préparé qu'une justification à son innocence, qu'un hommage à son malheur? Julie se sentit prèle ;i étouffer. Son cœur battait avec violence et s'arrêtait tout à coup. C'était une appréhension si douloureuse qu'elle ap-

puya sa main sur sou cœur, et sentit crier, sous ses doigts, la lettre inachevée qu'elle écrivait le matin même à son frère. Ce papier, confident de ses crainles et de ses espérances, la brûla. Elle chercha avec anxiété autour d'elle, comme pour implorer appui contre elle-même : ses yeux interrogèrent tous ces visages muets qui l'entouraient, et elle y arrêta ses regards comme pour leur demander appui et conseil. Mais la mine fière et hautaine de la plupart de ces guerriers enchâssés dans leurs armures, de ces femmes couvertes de pierreries, semblait repousser les prières de Julie. Son regard, errant de toile en toile, paraissait ne devoir pas trouver un visage ami, lorsqu'il rencontra un portrait représentant une femme jeune, belle, mélancolique, et qui couvrait d'un regard d'amour un berceau fermé. Ce visage, Julie le reconnut. C'était bien le front élevé et penseur de Montéclain, c'était bien sa lèvre dédaigneuse, son nez d'aigle, son œil brillant, sa noire et riche chevelure : cette femme était sa mère. Rien ne manquait ;i cette ressemblance parfaite. Seulement tout était plus doux dans ce visage, le rayon de l'œil était voilé, le front s'inclinait, et quelque chose de résigné avait effacé l'orgueilleuse expression de la bouche.

Julie s'arrêta à ce portrait, et, joignant les mains, elle murmura tout bas :

— Protégez-moi, madame, protégez-moi !

Un léger bruit se fit entendre ; elle se retourna et aperi ut Montéclain. Il s'approcha d'elle, la salua respectueusement, et lui fit signe de s'asseoir. Julie hù rendit son salut et se laissa aller sur le fauteuil placé au-dessous du portrait de la mère de Montéclain , car elle était incapable de se soutenir.

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