UN MOT ATTENDU
— Il faut que vous me pardonniez, madame, lui dit gravement Montéclain, de vous avoir enlevé l'un après l'autre
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les amis qui vous entouraient tout à l'heure, je dois vous expliquer pourquoi je l'ai l'ait.
Julie s'inclina. Elle frémissait de tout son être, elle sentait qu'il lui fallait sortir de cet entrelien heureuse ou condamnée.
— Pour mettre un ternie aux mille intrigues qui s'agitaient autour de vous, continua doucement Montéclain, j'attendais de Paris des papiers qui viennent de m'arriver, et j'ai dû les remettre à chacun de ceux qu'ils concernaient.
— Vous avez fait ce qui était convenable, j'en suis sûre... lit Julie d'une voix faible et émue.
— Pardon, reprit Montéclain; veuillez me laisser tout vous dire. Brias, débarrassé de toutes les dettes qui le tourmentaient, quittera demain ce pays, et bientôt la France.
— C'e^t bien, dit Julie; et Sylvie ?
— Madame de Champmortain rendra bientôt à son époux l'affection qu'il n'avait perdue que par sa faute, et qu'il sera heureux de retrouver maintenant,
— Oh ! c'est bien ! monsieur, c'est bien ! repartit Julie.
— J'espère, dit Montéclain en souriant, avoir procuré à monsieur de Rudesgens plus de repos dans sa maison, en montrant à sa femme que l'indulgence sied bien à qui en a besoin, et je l'ai mise elle-même à l'abri d'un véritable malheur, en détruisant, d'une part, les traces d'une faute cruelle, et en avertissant monsieur de Rudesgens, d'nne autre part, qu'il n'était pas juste de chercher aujourd'hui à éclaircir des soupçons qu'il avait repoussés jadis lorsqu'il soupirait pour la fortune de mademoiselle Van Marken. Le pardon mutuel est un commencement de bonheur.
— C'est juste^ monsieur, dit Julie.
— Entin, continua Montéclain, j'ai remis à monsieur de Montaleu les preuves écrites de l'innocence d'une pauvre mère qui a longtemps souffert, et je lui ai donné le droit de reconnaître pour son fils l'un des hommes les plus braves de notre époque, la plus belle espérance de notre armée, un de ces cœurs enfin qui font une renommée au nom qu'ils choisissent, qui ajoutent une gloire au nom qu'ils reçoivent.
— Oh ! merci pour eux, monsieur. Vous avez sauvé les uns du danger, vous avez rendu aux autres le bonheur. Dieu vous réeompensora de ce que vous avez fait pour eux.
— Je n'ai rien fait pour eux, repartit Montéclain... vous le voyez, madame. Cependant je me vante devant vous de. tout ce que j'ai puisé dans vos regards de bonté et d'indulgence; je me pare du peu de bien que j'ai fait et que vous m'avez inspiré, et je vous demande si vous êtes contente.
— Ah! monsieur, monsieur, dit Julie, dont le trouble faisait frémir la voix... me croyez-vous si injuste, si ingrate ! . . .
— Non, madame, reprit Montéclain, non; je vous crois juste, je vous crois reconnaissante, et c'est pour cela que je vous demande la permission de tout vous dire. Cependant, avant d'aller plus loin, sachez une chose : vos amis sont encore dans ce château; au moindre appel de votre voix, ils viendront à vous. C'est ma maison, madame, mais dès que vous y êtes, c'est moi qui suis chez vous. Si ce que je vais vous dire, madame, vous paraît étrange, si une seule de mes paroles vous alarme, chassez du moins la crainte qui pourrait vous faire croire que je veux abuser de votre présence ici pour vous tenir un langage que vous ne devez pas entendre... Vous êtes reine et maîtresse dans cette maison, madame; vous y êtes assise à la place où s'asseyait ma mère, au-dessous de son image, qui me voit, qui m'entend et qui vous protège.
— En vérité, monsieur, dit Julie, les yeux baissés et le cœur oppressé, je n'ai aucune crainte, aucune appréhension.
— 11 faut plus, madame, ajouta Montéclain, il faut avoir du courage.
— Du courage? fit Julie.
— Oui, madame... Veuillez me comprendre. Vous vous croyez obligée envers moi ; vous pensez me devoir de la reconnaissance, et vous êtes trop noble et trop bonne pour vouloir causer un chagrin à l'homme qui vous est venu en aide... Eh bien! madame, il faut oublier cela... il faut être franche, il faut être sévère, il faut tout oser me dire.
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— A vous, monsieur ?
— Oui, madame. Tout ce que j'ai fait depuis quelques jours, tout ce dont je me vantais tout à l'heure, ce n'est pas pour les autres que je l'ai fait, c'est pour vous.
— Pour moi... monsieur? fit Julie toute tremblante do ce mot tant espéré.
— Pour vous seule, dit Montéclain, et je l'ai fait parce que je vous aime, madame.
Julie rougit et se sentit prête à pleurer.
— Pourquoi, reprit gravement Montéclain, chcrcherais-je pour l'aveu de cet amour des expressions qui ne vous le diraient qu'à moitié ? Je vous aime, madame, non-seulement parce que vous êtes belle, et chaste, et grande, mais parce que vous m'avez fait comprendre la puissance de la bonté, le charme de l'innocence, la supériorité de la vertu. Je vous aime, non- seulement pour ce que vous valez, mais pour ce que vous m'avez fait valoir.
Le cœur de Julie battait à lui rompre la poitrine ; sa tète brûlante de rougeur se baissait sur son sein ; elle aurait voulu pouvoir se cacher dans les bras de sa mère; sa respiration était haletante, et elle ne put prononcer une parole.
Montéclain continua :
— Oui, madame, je vous aime, et cela n'a rien de surprenant, je pense; mais ce qui l'est sans doute beaucoup, c'est que j'ose vous demander votre amour.
— Mon amour? murmura Julie en se reculant avec effroi au fond du siège qu'elle occupait.
— Oui, madame, reprit Montéclain d'une voix triste et émue, et c'est à vous seule que j'ai voulu le dire, c'est de vous seule que je veux une réponse. Veuillez me comprendre, madame; j'aurais pu, suivant l'usage, vous faire dire par vos amis le vœu de mon cœur, vous faire demander par les miens votre réponse. Ceux-là, peut-être, vous connaissant mal, vous auraient parlé de mon nom, de mon rang, de ma fortune, et vous auriez pu croire que je les complais pour quelque chose devant vous. Ceux-ci, trop prévenus en ma faveur, vous auraient dit que, dans ma vie, j'ai montré peut-être quelque courage, quelque gêné-
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rosité, et que, peut-être aussi, j'ai le droit d'être ambitieux et de croire à l'avenir. D'autres encore , plus sévères ou plus justes, vous auraient raconté ma vie passée, ses écarts, ses folies, ses erreurs, et vous eussent détournée de mon amour. Aucun ne vous eût trompée ; mais aucun ne vous eût dit la vérité. Moi seul je vous la dois, à vous seule qui devez l'entendre. Madame, jusqu'au jour où je vous ai rencontrée, je n'ai pas vécu. Ce que je vous dis là, madame, est vrai; je vous le jure devant ma mère qui me regarde : non, je n'ai pas vécu de mon cœur, de mon âme, de mon esprit véritables, car depuis que je vous connais, j'ai un autre esprit, une autre àme, un autre cœur. Ce n'est donc plus l'homme dont on peut vous dire beaucoup de mal et peu de bien qui vous parle, c'est celui que vous avez créé et qui vous appartient, qui s'adresse à vous et qui vous demande loyalement si vous voulez accepter son amour et son nom.
— Monsieur, fit Julie tremblante, mais je ne sais...
— Vous pouvez tout me dire, madame. Vous pouvez me répondre que vous ne croyez pas à mon amour, ou que vous le dédaignez. Vous pouvez me dire que vous me plaignez et que vous ne m'aimez pas ; et, je vous le jure, quelle que soit votre réponse, je l'accepterai avec respect. Je n'aurai de colère que contre moi, qui ne suis pas digne de vous, et je ne me souviendrai que d'une chose pour vous en être reconnaissant, c'est que vous avez eu foi en mon honneur de gentilhomme, c'est que vous êtes venue seule dans cette maison, sans crainte, sans hésitation : et cela, madame, est un honneur dont vous ne me défendrez pas d'être fier.
Julie, confuse, éperdue, le cœur plein d'un trouble inexprimable, heureuse, ivre de ce qu'elle entendait, épouvantée de ce qu'elle éprouvait, poussée et retenue à la fois par son amour d'autant plus pudique qu'il était plus puissant, Julie, dont l'àme frémissait de joie, mais dont la chaste pensée s'effrayait d'un aveu, Julie dont les lèvres ne savaient pas prononcer le nom du bonheur qui la brûlait, Julie se détourna et murmura doucement :
— Ne me demandez pas de vous répondre, n'exigez pas...
— Oh ! madame, ajouta Montéclain, je vous avais bien
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dit qu'il vous faudrait du courage. Vous me plaignez, n'est-ce pas? vous m'êtes aussi reconnaissante de mon amour que de votre salut, car vous sentez bien que je vous aime, el voua n'osez me dire que vous ne m'aimez | as.
— Oh! non, non, fit Julie haletante, je n'ose pas... Je soutire.
Et comme en parlant ainsi elle appuyait sa main sur son cœur, elle sentit dans son sein la lettre qu'elle avait écrite à son frère, elle tressaillit.
— Vous soutirez? lui dit doucement Montéclain; j'aurais dû prévoir que vous hésiteriez à me dire la vérité... et cependant j'aurais dû le deviner, car hier, aujourd'hui encore, vous vouliez partir.
— Oui, lui dit Julie en le regardant enfin... j'ai voulu partir, et voici pourquoi...
Elle lui tendit la lettre, et cachant sa tète dans ses mains, elle se mit à fondre en larmes. Pour la première fois de sa vie, elle venait de déchirer le voile de son âme virginale, et elle souffrait de son bonheur.
Montéclain lut la lettre d'un œil rapide, ses mains tremblaient, ses yeux rayonnaient, son front semblait illuminé d'une lumière céleste, et déjà il savait à quel point il était aimé que Julie pleurait encore et se cachait avec désespoir. .Montéclain lui prit la main, et l'attirant doucement, il la fit se lever; elle ne sentait rien, elle n'avait plus ni pensée ni volonté, il la tourna doucement du côté du portrait de sa mère, et lui dit d'une voix pleine de caresse :
— Julie, quand vous serez la marquise de Montéclain, venez vous asseoir à cette place, et, si Dieu est juste, vous entendrez cette sainte image vous dire du haut du ciel : " Ma fille, je vous remercie. »
— Et ma mère, qui doit y être près d'elle, répondit Julie, dira à la vôtre que vous pouvez croire en moi comme je crois en vous.
A ce moment, un bruit tumultueux se fit entendre dans le premier salon. Presque aussitôt la porte s'ouvrit, et un annonça :
— Le prociueur du roi.