CATASTROPHE
Au cri qu'avait poussé Bricord, tous les gens répandus dans les environs étaient accourus. Ceux du moulin et des maisons voisines s'étaient éveillés ; en un instant, les deux côtés de la petite rivière furent couverts de monde.
Des cris rauques, des exclamations désolées s'échangeaient d'un bord à l'autre.
— Où est-elle? où est-il?...
— C'est Léda...
— C'est Bricord...
S'écriait-on de tous côtés , car le fermier venait aussi de se jeter à l'eau. Trois fois il avait reparu, trois fois il avait replongé ; mais une minute (un siècle pour tous ceux qui étaient penchés sur la rivière) s'était écoulée sans que Bricord reparût. L'eau profonde et toute marbrée de ces remous rapides qui tournent au pied des cascades ne renvoyait aux regards que des reflets brisés, des lumières qui couraient sur le bord. Un silence affreux, une immobilité générale succéda au tumulte et au bruit qui, un instant avant, animaient la noire vallée.
Tout à coup l'eau s'entr'ouvre, une main paraît et retombe. Un nouveau cri s'élève, un bruit sourd retentit dans l'attente silencieuse de cette troupe immobile. Aly- Muley venait à son tour de se précipiter dans la rivière. Mille cris répondent à cet acte d'héroïsme. Alors commencent les pronostics funestes, les réflexions tardives :
— Ils y périront tous, disent les uns.
— La rivière est pleine de trous affreux, de tourbillons puissants, qui, en quelques secondes, lient le plus intrépide et le plus vigoureux nageur dans les longues herbes qui flottent jusqu'à fleur d'eau, disent les autres.
C'en est fait, ce n'est plus Léda dont le salut préoccupe tout le monde, ce n'est plus Bricord, c'est Aly-Muley. Enfin il reparaît, et, plus maître de lui, plus adroit, plus
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prudent, il cherche à gagner le rivage... On lui jette une corde qu'il peut saisir, et on le ramène traînant après lui Bricord presque évanoui. Tous deux, couverts de longues herbes limoneuses, avaient dû s'arracher par des efforts désespérés à l'étreinte de ces mille fibres flexibles qui les avaient enveloppés de leur pesant réseau. Bricord fui bientôt revenu à lui, et son premier cri fut :
— Léda ! où est Léda ?
Un domestique de Bricord voulut se précipiter à son tour, mais Aly-Muley le retint en lui disant d'une voix sourde :
— Ce n'est pas la peine d'exposer la vie d'un homme pour ne repêcher qu'un cadavre... il y a au moins cinq minutes qu'elle est sous l'eau.
— Cinq minutes ! s'écria Bricord en se levant avec désespoir; on en a vu y rester dix, vingt minutes, une heure, et revenir après ; laissez-moi.
11 fallut qu'Aly-Muley le prît à bras-le-corps, que ceux qui l'entouraient lui prêtassent main-forte, et encore ne lussent ils pas parvenus à l'arrêter, si tout à coup le meunier n'eût paru avec des filets.
— Nous la retrouverons maintenant, dit Aly.
— Vivante ou morte, s'écria Bricord d'une voix qui fit frémir tous ceux qui l'approchaient, je la veux ! je la veux !
Dans ces eaux, coupées de nombreuses chaussées, qui dorment lourdement à certains endroits et qui tourbillonnent rapidement ailleurs, qui remontent d'un côté ou fuient d'un autre, il est presque impossible de savoir précisément où a pu s'arrêter le corps inerte dont elles se sont emparées. \ly se chargea d'explorer ces profondeurs inconnues. Il prit une sébile de bois, y planta, au milieu, une chandelle, et poussa la sébile au courant de l'eau. Tous les yeux suivaient avec anxiété cette lumière vacillante, flottant comme une étoile rouge au-dessus des ténèbres qui couvraient la rivière. La sébile et la lumière qu'elle portait se balancèrent un moment, puis, prises par le fil de l'eau, elles se mirent à descendre assez rapidement. Bientôt la sébile, vivement poussée d'abord, s'arrêta tout à coup, resta un moment immobile, puis, revenant sur elle-même, elle
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se mit à tourner en se balançant. Elle se trouvait au-dessus d'un corps qui faisait obstacle au courant de l'eau. A chaque mouvement qu'elle faisait, c'étaient de sourds murmures, des mots rapidement échangés parmi cent personnes marchant pas à pas à la suite de cette lugubre étoile de mort. Enfin elle était arrêtée.
Le vaste filet apporté par le meunier, traîné par lui et par quelques autres d'un côté de la rivière, traîné par Aly-Muley et Bricord sur l'autre rive, avait lentement accompagné la marche de cette flamme funèbre. 'La corde tenue par le meunier fut rejetée par lui du côté où se trouvait Aly-Muley, ' et le filet ainsi ployé et faisant un vaste réseau fut tiré à la rive, qui dans cet endroit était haute, escarpée, et dominait un des goufires profonds qui rendaient cette rivière si dangereuse. Le filet était lourd, soit qu'il fût entravé parles herbes glutineuses qu'ii arrachait, soit qu'il traînât un corps pesant. L'attente était profonde, l'anxiété terrible. Déjà le filet était ramené jusqu'au bord ; il ne restait plus qu'à l'enlever hors de l'eau, tous les efforts se réunirent; on le soulève; l'eau qui ruisselle des mailles enveloppe le filet d'un voile transparent à travers lequel on aperçoit enfin un corps blanc.
— C'est elle! la voilà! crient ensemble toutes ces voix. Les efforts redoublent; le filet, tiré avec force, imprime
une vive secousse à ce corps inerte. Les yeux sont trompés par ce mouvement, et les mêmes voix s'écrient :
— Elle vit! elle remue...
Toutes les mains se tendent; Bricord va enfin saisir le corps de la malheureuse Léda; mais tout à coup les plis du filet se séparent, s'ouvrent, et le corps retombe dans le gouffre avec ce bruit flasque et sourd que rendent les eaux profondes. Ce fut un moment affreux, un désespoir cruel. 11 était à peu près certain qu'on n'avait retrouvé qu'un ca^ davre, et tout le monde se sentit frappé, comme si l'infortunée Léda venait de mourir à l'instant même. Les cris de Bricord faisaient retentir la vallée ; il tomba sur une pierre, pleurant et se désolant comme un enfant, appelant Léda, lui promettant son pardon, son amour, l'oubli du passé, le bonheur de l'avenir. Pauvre noble cœur, sans courage con-
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Ire la pensée de la mort de celle qui l'avait outragé et qui s'était si cruellement punie!
— Elle vivait, disait-il, elle vivait, c'est vous qui l'avez Ride. Laissez-moi la chercher; je la trouverai, je gratterai le fond de l'eau avec mes ongles; je la trouverai.
On le retint aisément, car toute force était épuisée en lui.
l'endant ce temps, Aly-Muley rejetait le lilet à la même place où venait de retomber Léda... Mais le fdet revint vide : le courant avait ressaisi le corps ramené à la surface, et L'avait encore entraîné plus loin. Bricord, anéanti, brisé, était resté couché sur la pierre où. il était tombé, sanglotant, pleurant, mordant le sol, creusant la terre sous ses doigts crispés, pendant qu'Aly-Muley continuait sa recherche. La sébile fut remise à l'eau... on la suivait encore; elle s'arrêta comme la première fois, et le filet, rejeté de nouveau et retiré comme il l'avait déjà été, ramena enfin le corps de l'infortunée Léda. On la déposa sur la rive, on la dégagea des herbes qui l'enveloppaient; des femmes s'en emparèrent, et, suivies de toute cette population consternée, elles prirent le chemin de la ferme. Au milieu de la nuit, ce cadavre porté par des femmes, éclairé par des lumières vacillantes, dans un douloureux silence, avait quelque chose de mystérieux et de lugubre. On avait entraîné Bricord jusqu'à sa maison. Lorsque le cortège y arriva, Aly-Muley vit Bricord à genoux au milieu de la salle basse. Au moment où le cadavre entra, Bricord se leva lentement, le regarda, s'approcha de lui et le contempla longtemps. Aly-Muley eut peur qu'à son tour Bricord n'eût perdu la raison; il voulut éloigner des yeux de l'infortuné fermier ce spectacle de mort.
— Portez-la sur son lit, fit le soldat.
— Non... dit Bricord d'une voix brève; non...
— Mais que prétends-tu faire ? reprit son ami.
— Aly, repartit le fermier sans quitter le cadavre des yeux, Aly, au-dessus de la cheminée, il y a mon vieux sabre de spahi, prends-le...
— C'est fait, lui dit Aly qui craignait l'explosion de ce calme terrible.
— Prends aussi le tien, Aly, continua Bricord de la même voix ferme et brève, et sans détourner les yeux du corps de Léda.
— Le voici...
— Bien, lit Bricord, l'œil toujours fixé sur le cadavre.
— Que veux-tu donc faire ? lui dit Aly.
Bricord repoussa tous ceux qui soutenaient le corps de la victime, et s'en emparant avec rapidité, il la souleva, la prit dans ses bras, la chargea sur ses épaules, et cria à Aly-Muley :
— Et maintenant, suis-moi.