‹ JulieChapitre 7 sur 62 · L INVITATION · texte numérisé non relu

L INVITATION

Lorsqu'ils arrivèrent chez Amab, on leur dit que Léona était encore à sa toilette, mais on les avertit en même temps qu'ils trouveraient encore Victor à son atelier.

— Venez admirer cela, colonel, dit Montéclain, c'est un homme d'un grand mérite que cet Amab. En vérité, cela me fait une peine horrible de voir un homme de cette portée gaspiller, pour quelques écus dont il ne profite pas, le talent le plus grave, le plus sérieux de notre époque. Encore un de ces hommes qui resteront toujours à l'état d'espé-

rance, et qui ne feront jamais rien de complet, parce qu'ils n'ont pas compris que la gloire est la véritable fortune de L'artiste, comme elle est aussi celle du soldat... n'est-ce pas, colonel?

Brias remarqua que Thomas ne répondit point, et qu'un léger mouvement de colère vint agiter ses traits, dont la dure gravité était presque toujours immobile.

— Oh ! oh ! dit en lui-même Brias, est-ce que celui-ci courrait aussi après quelque dot ou après quelque héritage? Serait-ce encore un rival? J'y veillerai.

Lorsqu'ils entrèrent dans l'atelier d'Amab, ils le trouvèrent avec Champmortain, qui, après les salutations d'usage et la présentation du colonel, leur apprit, d'un air joyeux, qu'il venait enfin d'obtenir de monsieur Amab les quatre tableaux qui se trouvaient dans son atelier. La plaisanterie de Léona était consommée. Amab n'avait pas l'air aussi heureux de son marché que l'était monsieur de Champmortain. Après ce qui s'était passé entre Amab et sa femme, Victor s'était beaucoup préoccupé de la manière dont il pourrait amener la conversation sur ses tableaux, et il n'avait pas été peu surpris de voir monsieur de Champmortain monter en arrivant à son atelier, s'extasier sur ses toiles, et lui offrir encore de les acheter, quoiqu'elles lui eussent été déjà refusées plusieurs fois. Monsieur de Champmortain eût été averti de la scène qui avait eu lieu entre Victor et Léona, qu'il n'eût pas abordé plus directement un sujet dont il n'était plus question depuis quelque temps. Ainab reçut donc froidement les félicitations qu'on faisait à Champmortain, et qui étaient cependant un éloge pour l'artiste, puisqu'on estimait si heureux l'homme qui avait pu acquérir quelques-unes de ses œuvres. L'n moment après, on vint avertir que madame Amab attendait ses convives dans le salon avec monsieur Hector de Montaleu qui venait d'arriver, et qui avait été obligé de se présenter lui-même.

— Par ma foi, dit Brias, j'en suis ravi; s'il m'eût fallu présenter à la fois Montaleu et le colonel, j'aurais été fort embarrassé pour ne pas faire une impertinence à L'un ou à l'autre. Si j'avais présenté le colonel du même pied que Montaleu, mon ami Thomas aurait eu le droit de se fâcher,

et si j'avais dit de chacun d'eux ce que. j'en pense , il est probable qu'Hector n'eût pas été content de la très-minime part qu'il eût eue dans mes éloges.

On descendit, et la présentation du colonel fut faite par Brias.

— Le nom de monsieur suffit, dit Léona, pour le bien faire accueillir par toute personne qui n'est pas étrangère aux jeunes gloires de notre époque, et je remercie monsieur de Brias d'avoir bien voulu présenter le colonel chez moi avant de le présenter ailleurs. J'espère qu'il n'oubliera pas que nous aurons un titre à ses visites, ne fût-ce que par droit d'ancienneté.

— Madame, lui dit Thomas d'un air gracieux, le droit d'ancienneté n'en est un que pour ceux qui n'en ont point d'autres, et je désire que vous donniez un motif plus réel à la permission que je vous demande de me présenter souvent chez vous.

Il y eut, après ces paroles, un singulier échange de regards entre Léona et le colonel. Brias le remarqua et se tourna' vers Montéclain, qui l'interrompit en lui disant tout bas :

— Brias, regardez bien ce nuage qui naît à l'horizon; il me semble que j'y vois des combats, du sang, du meurtre, de l'incendie, tous les désastres à la fois?

— Où donc? fit Brias.

— Oh ! il est trop tard, dit Montéclain, le vent vient de tout faire disparaître; il faut avoir l'œil alerte pour découvrir ces pronostics que le ciel jette à nos regards.

On entreprit une promenade avant le dîner. Léona y fut d'une réserve affectée pour le colonel, d'une familiarité charmante avec Brias, d'une coquetterie raffinée pour Hector de Monlaleu, et d'une politesse sérieuse et presque respectueuse pour Champmortain. Quant à Montéclain, il n'obtint qu'une attention distraite et presque impolie. Ou Léona avait le plus profond dédain pour Montéclain, ou elle en avait peur. Brias, qui savait que Montéclain ne permettait à personne de 4e traiter avec ce laisser-aller, lui dit, pendant que Léona s'appuyait sur le bras d'Hector :

— N'est-ce pas que cette femme est ravissante ?

— Qui ça? dit Montéclain.

— Eh! pardieu, madame Amab.

— Ma foi, cela ne m'occupe guère, répondit Montéclain.

— Que venez-vous donc faire dans cette maison?

— Tout ce que je puis vous affirmer, dit Montéclain, avec son insouciance accoutumée, c'est que je n'y viens pas pour acheter des tableaux.

— Voulez-vous que je répète le mot à Léona? fit Brias d'un air fin.

— C'est un soin dont je vous dispenserai ; car je vais le lui dire moi-même pour que vous ne le lui îépétiez pas.

— Un moment, un moment, dit Brias.

— Et j'ajouterai, repartit Montéclain, que vous avez trouvé le mot méchant.

— Au diable soit votre manie de casser les vitres à propos de tout.

— Je ne casse rien, seulement je veux aller au-devant du danger dont vous me menacez.

— Me croyez-vous capable de répéter un mot comme celui-là?

— Vous... non : vous êtes incapable de le dire, mais elle est capable de vous l'arracher.

— Vous avez donc peur de Léona?

— Oui... pour vous.

— Ce n'est pas là que tendent mes vœux.

— Mais c'est la main qui dirige vos plans de campagne.

— Vous me prenez pour un Champmortain, mon cher, dit Brias avec fatuité.

— Non pas, non pas, mon très-cher : Champmorlain acheté des tableaux, c'est un droit que vous n'avez pas.

— Ah ! pardieu, s'écria Brias, pour qui l'entretien devenait embarrassant, regardez donc Hector tenant en l'air l'ombrelle de madame Amab; il a l'air de l'éléphant du n>i de Siam portant au bout de sa trompe le parasol de sa favorite.

— Regardez plutôt Champmortain causant avec le colonel et essayant d'avoir le secret, du mystérieux regard échangé entre lui et Léona.

— Est-ce que vous croyez que le colonel et Léona se connussent avant de se rencontrer aujourd'hui?

— Est ce que vous savez quelque chose de la vie du colonel, et saurez-vous jamais rien des projets de Léona? Tenez, voici monsieur Amab qui s'approche et qui fait semblant d'admirer ses pivoines, parce qu'il ne voit personne à qui parler. Je vais aller à son aide, c'est le seul de nous tous qui m'intéresse.

— C'est juste, M ontéclain ; nous savons que vous êtes toujours du parti des victimes.

— Comptez sur moi, lui dit Montéclain d'un air moqueur.

— Ah ça , fit Brias en le retenant, savez-vous quelque chose? Vous finirez par me faire peur.

— Une question , et si vous m'y répondez franchement, je vous en dirai peut-être plus.

— Voyons.

— Madame Amab connaît-elle vos intentions au sujet de madame de Moniion?

— Non, pour cela, non. Je me suis bien gardé de lui en parler.

— Je ne vous demande pas si vous le lui avez dit, je vous demande si elle le sait?

— A moins qu'elle-ne l'ait deviné...

— Ou bien à moins qu'elle ne l'ait appris de l'un de vos fournisseurs, dont vous avez suspendu les poursuites en leur annonçant que vous étiez sur la piste d'un magnifique mariage.

— D'où diable savez-vous cela?

— De l'un d'eux, qui, me sachant dans ce pays, m'a écrit pour savoir s'il devait encore allonger la corde au bout de laquelle vous chassez, comme un chien novice portant le collier de force.

— Et vous croyez qu'un de ces drôles peut avoir écrit aussi à Léona?

— C'est à vous que je le demande.

— Ma foi, dit Brias, il en sera ce qu'il en sera. Quel danger peut-il y avoir à ce que madame Amab sache mes projets ?

— C'est que, malgré vos folies, vous n'êtes pas une vengeance.

— Qu'entendez -vous par là?

— Dans quel intérêt pensez-vous donc que Léona vous ait poussé à exciter les projets de mariage de Montaleu?... D'où vient qu'elle vous a insinué de lui dicter la lettre qui a été remise ce matin au vieux marquis? Vous n'en savez rien. Eh bien! voici pourquoi : ou Montaleu sera accueilli, ou Montaleu sera refusé.

— Le dilemme est irréprochable.

— S'il est accueilli , croyez-vous qu'il puisse y avoir au monde une plus déplorable destinée pour une femme que d'appartenir à cette bête fauve que la lionne caresse en ce moment ?

— Vous avez raison; mais il ne réussira pas, je le sais...

— Et je suis de votre avis. Mais en ce cas, avez-vous calculé à quel excès peut se livrer la bête fauve aiguillonnée par une main aussi habile que celle de Léona ?

— Sur mon âme, vous me faites peur... Mais, après tout, que peut-elle faire ? Dire mes projets à Hector... Ce sera un duel...

— Mon cher Brias, vous êtes perdu... Comment se fait-il (pie vous, qui passez pour un diplomate habile, vous ne voyez jamais que les coups droits poussés en pleine poitrine... Mais les coups décote...

— Plait-il ?...

— Le côté vulnérable.

— Quel côté vulnérable?

— Le côté Champmortain...

— Je veux être pendu si je vous comprends.

— Le côté Sylvie...

— Sur mon honneur, Montéclain, c'est une infâme supposition; Sylvie est irréprochable... Mais, en vérité, vous me faites trembler. Expliquez-vous...

— Impossible , voici Léona qui arrive avec tout son monde. Allons, Brias, du sang-froid, on va nous attaquer.

— Vous avez tort, disait Léona à Hector, de vous inquiéter de ce que disent ces messieurs ; cela ne doit pas être

fort intéressant, je suppose. Probablement ils réglaient le destin de l'Europe.

— Vous oubliez que notre illustre diplomate, dit Montéclain, m'avait pour interlocuteur. Je ne suis pas.de taille à embrasser de si vastes intérêts. Nous parlions de nos voisins.

— Et vous en disiez...

— Je ne sais, dit Montéclain, demandez à Brias. Etait-ce du mal ou du bien?... Cela dépend...

— Pouvons-nous en être juges? fit Thomas Rien.

— Ce serait prendre trop de peine, dit Léona avec une légère impatience, car elle avait vu venir du bout de l'allée un domestique qui paraissait apporter une missive sur un plateau d'argent.

Un regard de Champmortain, adressé à Léona, sembla lui dire :

— Voilà ce que vous attendiez.

Léona le remercia par le plus aimable sourire.

— Brias, dit Montéclain à voix basse, soyez tout yeux et tout oreilles.

— Pourquoi?

— Je n'en sais rien... mais il se prépare un coup de théâtre.

Le domestique arriva. 11 y avait une lettre dans le plateau. Léona tendit la main pour la prendre, mais aussitôt elle l'y remit en disant :

— C'est pour monsieur.

Amab reçut la lettre et l'ouvrit. A peine y eut-il jeté les yeux qu'il pâlit et la froissa convulsivement dans ses mains crispées. Léona, qui vit ce mouvement, ne fut pas assez maîtresse d'elle-même pour ne pas s'arrêter.

— Qu'est-ce donc? dit-elle froidement; une mauvaise nouvelle?

— Non, madame, dit Àmab d'une voix stridente et en s'approchant de Léona, une insulte !

— Pour vous? dit tout bas Léona.

— Jugez-en, dit Amab.

Et il lui passa la lettre. Léona la lut. Elle était imprimée dans la formule ordinaire des lettres d'invitation et portait ces mots :

« monsieur le comte et madame la comtesse de Champmortain prient Monsieur Amab de leur faire l'honneur, de... »

Malgré toute son énergie, Léona pâlit et resta un moment silencieuse.

— Eh bien ! dit Amab.

— Pardon, messieurs, lit Léona avec le plus gracieux si nuire, voilà l'heure du dîner; je pense que nous ferons bien de rentrer.

— Quoi ! reprit Amab en s'approchant de sa femme, vous ne dites rien.

— Tas un mot, je vous en supplie, dit Léona, et je vous jure que la réparation dépassera l'injure de beaucoup.

— Et vous permettrez que monsieur de Champmortain eye à votre table?

— Cela me regarde, je suppose... c'est pour moi qu'est L'insulte... laissez-moi agir à ma guise.

Elle se détourna d'Amab, et revint du côté des autres convives, qui parlaient de la beauté du ciel en regardant tous du coin de l'œil l'aparté de Léona et de son mari.

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