LE RESDEZ-VOUS
Champmortain était sur les épines; il implora Léona du regard, mais elle ne daigna pas l'aire attention à lui, et, tout en adressant quelques paroles à Montalcu, au colonel et à Montéelain, elle prit le bras de Brias et l'emmena doucement du côté de la maison.
.Nous rapporterons les termes textuels de leur conversation : ils ont une importance extrême.
— Brias, j'ai besoin de causer avec vous, lui avait dit Léona.
— Quand vous voudrez, je vous écoute.
— .Non, demain.
— Soit... ici?
— Non, dans la forêt.
— Dans la forêt ! et de quel côté ?
— Du côté du bois de Louches.
— Très-volontiers.
— Ou plutôt, reprit Léona, dans la grotte des Faisans,
— Encore mieux.
— Décidément, je préfère le fourré qui borde le paie dé' monsieur de Rudesgens.
— Si c'est pour un entretien secret, dit Brias avec empressement, il est bien fréquenté.
— Ah ! fit Léona... Ailleurs donc, si vous voulez; au bois de Louches. Quelle est votre heure, Brias?
— La vôtre?
Léona réfléchit.
— Dix heures du matin.
— Cela me va.
— Non, reprit-elle, je ne pourrais sortir avant le déjeuner sans mille explications...
- — Plus tard, si vous voulez.
— Amidi?
— Très-bien.
— Ou à deux heures ?
— Comme vous voudrez.
— Je ne pense à rien, dit Léona. J'ai affaire toute la matinée avec le notaire de monsieur Amab... Cinq heures, si cela vous est indifférent, ajouta-t-elle en l'observant.
— A merveille.
— Ou bien, si vous dinez quelque part, entre trois et quatre.
— Vous m'avez proposé cinq heures... et je préférera issu^ repartit Brias.
— A merveille, dit Léona avec empressement, je préfère aussi cette heure.
— Et je ne puis rien savoir du motif de cette entrevue ?
— Il est plus important que vous ne croyez.
Brias insista, Léona se défendit en riant, et il n'en fut plus question.
Le diner fut charmant, plein de gaieté, d'entrain-, de paradoxes amusants. Champmortain, qui était profondément inquiet, eut les distractions les plus saugrenues, dont Mon-
téclain ne laissa pas échapper une seule. Quant à Brias, il n'avait jamais été si brillant ; le colonel eut sa part du succès, et telle fut l'adresse de Léona, qu'elle fit à Montaleu des bons mots de ses balourdises. Amab seul n'eut pas ce grand art de cacher sous le bouillonnement d'une conversation frivole, le ressentiment de l'injure qui le brûlait intérieurement. 11 fut triste, maussade, et bientôt exclu des mille plaisanteries qui couraient autour de sa table, bruyantes, légères, folles, et comme si chacun n'eût pas eu une inquiétude dans le cœur.
Durant la soirée qui suivit le dîner, Champmortain essaya vainement de se rapprocher de Léona; il ne put pas lui arracher un regard. Seulement il fut averti, au moment où chacun se retirait, qu'il n'obliendrait aucun entretien particulier. En effet, Léona dit à Montéclain.
— Comment retournez-vous chez vous ?
— J'ai ma voiture.
— En ce cas , monsieur de Brias se chargera de ramener monsieur de Champmortain, et vous reconduirez le colonel.
— J'ai mes chevaux, reprit Champmortain.
— Et moi aussi, dit le colonel.
— Très-bien, vous pourrez chevaucher ensemble, fit Léona.
11 fallut partir après ce congé irrévocable. Le colonel et Champmortain, à cheval, prirent la route de la ferme de Lavordan. Montaleu tourna d'un autre côté, et Montéclain devança Brias sur la route ; mais, arrivé à quelque distance, Montéclain fit arrêter sa voiture et se laissa rattraper par Brias.
— Que vous est-il arrivé? s'écria celui-ci.
— Rien, donnez-moi seulement une place près de vous.
— Très-volontiers.
— Brias, que vous a dit Léona ?
— Ceci dépasse toutes les limites de l'indiscrétion.
— Brias, on veut vous faire faire quelque énorme sottise.
— Ah çà, Montéclain, plaisantez-vous ou parlez-vous sérieusement? Je n'ai aucune envie d'accepter de personne
le rôle de marionnette que vous prétendez qu'on veut me faire jouer, ou que vous voulez me faire jouer vous-même.
— La terre tremble, dit Montéclain d'un ton singulier, le ciel se couvre de nuages, le vent mugit dans la vallée. Gare à ceux qui se promènent dans les bois par un temps pareil.
— Ah çà, Montéclain, êtes-vous revenu illuminé de voire dernier^ voyage en Allemagne, ou avez-vous des prétentions au rôle de Mac Allan depuis votre pèlerinage en Ecosse ? Expliquez-vous plus clairement.
— Je ne le puis, si vous ne me répondez franchement... Que vous a dit Léona ?
— Eh bien ! puisqu'il faut tout vous dire, elle m'a demandé un rendez-vous pour demain.
— Voilà tout ?
— Voilà tout.
— En ce cas, je m'y perds. Vous irez?
— Certainement.
— Voulez-vous que j'y assiste?
— Ah! voici encore qui devient d'une indiscrétion...
— Savez-vous quelle est celte lettre qui a fait pâlir Amab et qui a valu à Champmortain d'être renvoyé avec nous ?
— Non.
— Vous n'en avez pas d'idée ?
— Non. Mais vous qui voyez tant de choses dans les nuages, ne l'avez-vous pas deviné ?
— Parfaitement.
— Ah! diable!... Qu'est-ce que c'était?
— Ceci restera mon secret tant que vous garderez le vôtre.
— Mais je n'en ai pas, je vous l'affirme.
— Eh bien ! Brias, cette lettre renfermait votre arrêt de mort...
Brias tressaillit.
— Vous êtes fou, ou vous voulez que je le devienne.
— Voulez-vous me laisser assister à ce rendez-vous ?
— J'irai bien armé...
Montéclain se mit à rire.
Est-ce que vous croyez qu'on veut vous assassiner?
— Mais que diable! si c'est mon arrêt de mort... c'est probablement pour demain l'exécution.
— Pas encore; mais, je vous en prie, que ce soit convenu, je serai là, caché tout près de vous.
— Savez-vons, dit Brias, qui voulait être gai et qui ne le pouvait pas, que cela peut devenir fort gênant?
— Peste! quel triomphateur! dit Montéclain.
— Avec Lcona? dit Brias du ton le plus fat.
— Mon cher, dit Montéclain d'un ton sentencieux, voilà deux ans que Champmortain est en campagne, et je ne parierais pas pour sa victoire.
— Je ne le croyais pas si niais.
— C'est que vous ne connaissez pas Léona. Ils se séparèrent, et chacun rentra chez soi.