PABTIB IV, LETTRE VIII
défies de tes sentiments et des miens? Peux-tu, sans nous offenser toutes deux, craindre ton cœur et mon indulgence dans les nœuds sacrés où tu vis? J'ai peine à comprendre comment la seule idée d'admettre un tiers dans les secrets caquetages de deux femmes ne t'a pas révoltée. Pour moi, j'aiine fort à babiller à mon aise avec toi ; mais si je savais que l'œil d'un homme eût jamais fureté mes lettres , je n'aurais plus de plaisir à t'écrire; insensiblement la froideur s'introduirait entre nous avec la réserve, et nous ne nous aimerions plus que comme deux autres femmes. Regarde k quoi nous exposait ta sotte défiance, si ton mari n'eût été plus sage que toi.
Il a très-prudemment fait de ne vouloir point lire ta lettre. Il en eût peut-être été moins content que tu n'espérais, et moins que je ne suis moi-même , à qui l'état où je t'ai vue apprend à mieux juger de celui où je te vois. Tous ces sages contemplatifs qui ont passé leur vie a l'étude du cœur humain en savent moins sur les vrais signes de l'amour que la plus bornée des fenunes sensibles. M. de Wolmar aurait d'abord remarqué que ta lettre entière est employée à parler de notre ami, et n'aurait point vu l'apostille où tu n'en dis pas un mot. Si tu avais écrit cette apostille il y a dix ans, mon enfant, je ne sais conunent tu aurais fait, mais l'ami y serait toujours rentré par quelque coin, d'autant plus que le mari ne la devait point voir.
M. de Wolmar aurait encore observé l'attention que tu as mise a examiner son hôte , et le plaisir que tu prends à le décrire; mais il mangerait Aristote et Platon avant de savoir qu'on regarde son amant et qu'on ne l'examine pas. Tout examen exige un sang-froid qu'on n'a jamais en voyant ce qu'on aime.
Enfin, il s'imaginerait que tous ces changements que tu as observés seraient échappés à un autre ; et moi j'ai bien peur au contraire d'en trouver qui te seront échappés. Quelque différent que ton hôte soit de ce qu'il était, il
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changerait davanlage encore , que , si ton cœur n'avatt point changé, tu le verrais toujours le même. Quoi qu'il en soit, tu détournes les yeux quand il te regarde : c'est encore un fort bon signe. Tu les détournes, cousine I Tu ne les baisses donc plus? car sûrement tu n'as pas pris an mot pour l'autre. Crois-tu que notre sage eût aussi remarqué cela?
Une autre chose très-capable d'inquiéter un mari , c'est je ne sais quoi de touchant et d'affectueux qui reste dans ton langage au sujet de ce qui te fut cher. En te lisant, en t*entettdant parler, on a besoin de te bien connaître pour ne pas se tromper à tes sentiments; on a besoin de savoir que c'est seulement d'un ami que tu paries , ou que tu parles ainsi de tous (es amis : mais quant à cela, c'est un effet naturel de ton caractère, que ton mari connaît trop bien pour s'en alarmer. Le moyen que dans un cœur si tendre la pure amitié n'ait pas encore un peu l'air de l'amour? Écoute , cousine, tout ce que je te dis là doit bien te donner du courage, mais non pas de la témérité. Tes progrès sont sensibles , et c'est beaucoup. Je ne comptais que sur ta vertu, et je commence à compter aussi sur ta raison : je regarde à présent ta guérison sinon comme parfaite , au moins comme facile, et tu en as précisément assez fait pour te rendre inexcusable si tu n'achèves pas.
Avant d'être à ton apostille, j'avais déjà remarqué le petit article que tu as eu la franchise de ne pas supprimer ou modifier en songeant qu'il serait vu de ton mari* Je suis sûre qu'en le lisant il eût, s'il se pouvait, redoublé pour toi d'estime ; mais il n'en eût pas été plus content de l'article. En général , ta lettre était très-propre k lui donner beaucoup de confiance en ta conduite, et beaucoup d'inquiétude sur ton penchant. Je t'avoue que ces marques de petite vérole, que tu regardes tant, me font peur, et jamais Taihour ne s'avisa d'un plus dangereux fard. Je sais que ceci ne serait rien pour une autre ;
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mais, cousine, souviens-t'en loujours, celle que la jeunesse et kl figure d'un amant n'avaient pu séduire se perdit en pensant aux maux qu'il avait soufferts pour elle. Sans doute le ciel a voulu qu'il lui restât des marques de cette maladie pour exercer ta vertu , et qu'il ne t'en restât pas pour exercer la sienne.
Je reviens au principal sujet de la lettre : tu sais qu'à celle de notre ami j'ai volé; le cas était grave. Mais à présent, si tu savais dans quel embarras m'a mise cette courte absence et' combien J'ai d'affaires à la fms, tu sentirais l'impossibilité où je suis de quitter derechef ma maison sans m'y donner de nouvelles entraves et me mettre dans la nécessité d'y passer encore cet hiver , ce qui n'est pas mon compte ni le tien. Ne vaut-il pas mieux nous priver de nous voir deux ou trois jours à la hâte , et nous rejoindre six mois plus tôt? Je pense aussi qu'il ne sera pas inutile que je cause en particulier et un peu a loisir avec notre philosophe, soit pour sonder et raffermir son cœur, soit pour lui donner quelques avis utiles sur la manière dont il doit se conduire avec ton mari, et même avec toi : car je n'imagine pas que tu puisses lui parler bien librement là-dessus, et je vois par ta lettre même qu'il a besoin de conseil. Noos avons pris une si grande habitude de le gouverner, que nous sommes un peu responsables de lui à notre propre conscience ; et jusqu'à ce que sa raison soit entièrement libre, nous y devons suppléer. Pour moi , c'est un soin que je prendrai toujours avec plaisir; car il a eu pour mes avis des déférences coûteuses que je n'oublierai jamais , et il n'y a point d'homme au monde , depuis que le mien n'est plus, que j'estime et que j'aime autant que lui. Je lui réserve aussi pour son compte le plaisir de me rendre ici quelques services. J'ai beaucoup de papiers mal en ordre qu'il m'aidera à débrouiller, et quelques affaires épineuses où j'aurai besoin â mon tour de ses lumières et de ses soins. Au reste , je compte ne le garder que cinq ou six
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jours toul au plus , el peut-être te le renverraî-je dès le lendemain; car j'ai trop de vanité pour attendre que rimpatience de s'en retourner le prenne, et Vœïl trop bon pour m'y tromper.
Ne manque donc pas, sitôt qu'il sera remis, de me l'envoyer, c'est-à-dire de le laisser venir, ou je n'entendrai pas raillerie. Tu sais bien que si je ris quand je pleure et n'en suis pas moins affligée, je ris aussi quand je gronde et n'en suis pas moins en colère. Si tu es bien sage et que tu fasses les choses de bonne grâce , je te promets de t'envoyer avec lui un joli petit présent qui te fera plaisir, et très-grand plaisir ; mais si tu me fais languir, je t'avertis que tu n'auras rien.
P. S. A propos , dis-moi : notre marin fume-lril? jure-til? boit-il de l'eaih^e-vie? porte-t il un grand sabre? a-t-il bien la mine d'un flibustier? Mon Dieu i que je suis curieuse de voir l'air qu'on a quand on revient des antipodes !
LBTTBE iX.— D£ MADAME d'ORBB à MADAME DE WOLMAB.
Tiens , cousine, voila ton esclave que je te renvoie. J'en ai fait le mien durant ces huit jours, et il a porté ses fers de si bon cœur , qu'on voit qu'il est tout fait pour servir. Rends-moi grâce de ne l'avoir pas gardé huit autres jours encore; car, ne t'en déplaise, si j'avais attendu qu'il fût prêt à «'ennuyer avec moi , j'aurais pu ne pas le renvoyer si tôt. Je l'ai donc gardé sans scrupule : mais j'ai eu celui de n'oser le loger dans ma maison. Je me suis senti quelquefois cette fierté d'âme qui dédaigne les serviles bienséances et sied si bien à la vertu. J'ai été plus timide en celte occasion, sans savoir pourquoi ; et tout ce qu'il y a de sûr , c'est que je serais plus portée à me reprocher cette réserve qu'à m'en applaudir.
Mais toi , sais-(u bien pourquoi notre ami s'endurait si paisiblement ici? Premièrement, il était avec moi, et je
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prétends que c'est déjà beaucoup pour prendre patience. Il m'épargnait des tracas et me rendait service dans mes affaires; un ami ne s^ennuie point à cela. Une troisième chose que tu as déjà devinée, quoique tu n'en fasses pas semblant, c'est qu'il me parlait de toi; et, si nous ôtions le temps qu'a duré cette causerie de celui qu'il a passé ici , tu verrais qu'il m'en est fort peu resté pour mon compte. Mais quelle bizarre fantaisie de s'éloigner de toi pour avoir le «p^laisir d'en parler? Pas si bizarre qu'on dirait bien, ll^t contraint en ta présence, il faut qu'il s'observe incessamment; la moindre indiscrétion deviendrait un crime, et dans ces moments dangereux le seul devoir se laisse entendre aux cœurs honnêtes ; mais loin de ce qui nous fiit cher on se permet d^ songer encore. Si l'on étouffe un sentiment devenu coupable, pourquoi se reprocherait-on de l'avoir eu tandis qu'il ne l'était point? Le doux souvenir d'un bonheur qui fut légitime peut-il jamais être criminel? Voilà, je pense, un raisonnement qui t'irait mal , mais qu'après tout il peut se permettre. Il a recommencé pour ainsi dire la carrière de ses anciennes amours; sa première jeunesse s'est écoulée une seconde fois dans nos entretiens ; il me renouvelait toutes ses confidences ; il rappelait ces temps heureux où il lui était permis de t'aimer; il peignait à mon cœur les charmes d'une flanmie innocente... Sans doute il les embellissait.
Il m'a peu parlé de son état présent par rapport à toi , et ce qu'il m'en a dit tient plus du respect et de l'admiration que de l'amour ; en sorte que je le vois retourner beaucoup plus rassuré sur son cœur que quand il est arrivé. Ce n'est pas qu'aussitôt qu'il est question de toi l'on n'aperçoive au fond de ce cœur trop sensible un certain attendrissement que l'amitié seule, non moins touchante, marque pourtant d'un autre ton : mais j'ai remarqué depuis longtemps que personne ne peut ni te voir ni penser à toi de sang-froid; et si l'on joint au sentiment universel
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que ta vie iaspire le seuUment plus doui qu'un souvenir ineffaçable a dû lui laisser, on trouvera qu'il est difficile et peut-être impossible qu'avec la vertu la plus austère il soit autre chose que ce qu'il est. Je l'ai bien questionné , bien observé, bien suivi; je l'ai examiné autant qu'il m'a été possible : je ne puis bien lire dans son âme, il n'y lit pas mieux lui-même; mais je puis te répondre au moins qu'il est pénétré de la force de ses devoirs et des tiens, et que l'idée de Julie méprisable et corrompue lui ferait plus d'horreur à concevoir que celle de son propre anéantissement. Cousine, je n'ai qu'un conseil à te donner, et je te prie d'y faire attention : évite les détails sur le passé , et je te réponds de l'avenir.
Quanta la restitution dont tu me parles, il n*y faut plus songer. Après avoir ^f^iisé toutes les raisons imaginables^ je l'ai prié, pressé, conjuré, boudé, baisé; je lui ai pris les deux mains, je me serais mise à genoux, s'il m'eût laissé faire : il ne m'a pas même écoutée ; il a poussé l'humeur et l'opiniâtreté jusqu'à jurer qu'il consentirait plutôt à ne te plus voir qu'a se dessaisir de ton portrait. Enfin , dans un transport d'indignation , me le faisant touclier attaché sur son cœur : Le voilà, m'a-t-il dit d'un ton si ému qu'il en respirait à peine, le voilà, ce portrait, le seul bien qui me reste, et qu'on m'envie encore! soyez sûre qu'il ne me sera jamais arraché qu'avec la vie. Croismoi, cousine, soyons sages et Uissons-lui le portrait. Que t'importe au fond qu'il lui demeure? tant pis pour lui s'il s'obstine à le garder.
Après avoir bien épanché et soulagé son cœur, il m'a paru asse^ tranquille pour que je pusse lui parler de ses affaires. J'ai trouvé que le temps et la raison ne l'avaient point fait changer de système, et qu'il bornait toute son ambition à passer sa vie attaché à milord Edouard. Je n'ai pu qu'approuver un projet si honnête , si convenable à son caractère , et si digne de la reconnaissance qu'il doit à des bienfaits sans exemple. Il m'a dit que lu avais été du même