PARTIS IV, LETTRE IX
avis , mais que M. de Wolmar avait gardé le silence. Il me vient dans la tête une idée : à la conduite assez singulière de ton mari et à d'autres indices, je soupçonne qu'il a sur notre ami qudque vue secrète qu'il ne dit pas. Laissons-le faire , et fions-nous à sa sagesse : la manière dont il s'y prend prouve assez que, si ma conjecture est juste, il ne médite rien que d'avantageui k oelui pour lequel il prend tant de soins.
Tu n'as pas mal décrit sa figure et ses manières, et c'est iiii signe assez favorable que tu l'aies observé plus exac* lement que je n'aurais cru; mais ne trouves-ta pas que ses longues peines, et l'habitude de les sentir, ont rendu sa physionomie encore plus intéressante qu'elle n'élait autrefois? Malgré ce que tu m'en avais écrit, je craignais de lui voir cette politesse maniérée, ces façons singeresses qu'on ne manque jamais de contracter à Paris, et qui, dans la foule des riens dont on y remplit une journée oisive , se piquent d'avoir une forme plutôt qu'une autre. Soit que ce vernis ne prenne pas sur certaines âmes, soit que l'air de la mer l'ait entièrement effacé, je n'en ai pas aperçu la moindre trace , et , dans tout l'empressement qu'il m'a témoigné , je n'ai vu que le désir de contenter son cœur. Il m'a parié de mon pauvre mari; mais il aimait mieux le pleurer avec moi que me consoler, et ne m'a point débité là-dessus de maximes galantes. Il a caressé ma fille; mais, au lieu de partager mon admiration pour elle, il m'a reproché comme toi ses défauts, et s'est plaint que je la gâtais. Il s'est livré avec zèle à mes araires , et n'a presque été de mon avis sur rien. Au surplus, le grand air m'aurait arraché les yeux , qu'il ne se serait pas avisé d'aller fermer un rideau; je me serais fatiguée à passer d'une chambre a Tautre , qu'un pan de son habit galamment étendu sur sa main ne serait pas venu à mon secours. Mon éventail resta hier une grande seconde k terre, sans qu'il s'élançât du bout de la chambre comme pour le retirer du feu. Les matins , avant de venir m<^ voir, il n'a pas envoyé une seule fois savoir de mes n^
velles. A la promenade, il n'affecte point d*avoir son chapeau cloué sur sa tête, pour montrer qu'il sait les bons airs t. A table je lui ai demandé souvent sa tabatière, qu'il n'appelle pas sa boîte; toujours il me Ta présentée avec sa main, jamais sur une assiette, comme un laquais : il n'a pas manqué de boire à ma santé deux fois au moins par repas; et je parie que s'il nous restait cet hiver, nous le verrions assis avec nous autour du feu se chauffer en vieux bourgeois. Tu ris, cousine ; mais montre-moi un des nôtres fraîchement venu de Paris qui ait conservé cette bonhomie. Au reste, il me semble que tu dois trouver notre philosophe empiré dans un seul point : c'est qu'il s'occupe un peu plus des gens qui lui parlent, ce qui ne peut se faire qu^à ton préjudice, sans aller pourtant, je pense, jusqu'à le raccommoder avec madame Belon. Pour moi , je le trouve mieux eu ce qu'il est plus grave et plus sérieux que jamais. Ma mignonne, garde-le-moi bien soigneusement jusqu'à mon arrivée : il est précisément comme il me le faut pour avoir le plaisir de le désoler tout le long du jour.
Admire ma discrétion ; je ne t'ai rien dit encore du présent que je t'envoie et qui t'en promet bientôt un autre : mais tu l'as reçu avant que d'ouvrir ma lettre; et toi qui sais combien j'en suis idolâtre et combien j'ai raison de l'être, toi dont l'avarice était si en peine de ce présent, tu conviendras que je tiens plus que je n'avais promis. Ah! la pauvre petite! au moment où tu lis ceci, elle est déjà dans tes bras : elle est plus heureuse que sa mère; mais dans deux mois je serai plus heureuse qu'elle, car je sentirai mieux mon bonheur. Hélas! chère cousine, ne m'as-tu pas déjà tout entière? Où tu es , où est ma fille , que . manque-tril encore de moi? La voilà , cette aimable enfant ;
* A Paris, on te pique sortoot de rendre la aoeiété commode et focUe, et c'est dans one foule de règles de cette importance qu'on y fait consister cette facilité. Tout est usages et lois dans la bonne compagnie. Tons ces usages naissent et passent comme un éclair. Le savoir-vivre consiste à se tenir toi^ours au guet, à les saisir au passage, h les affecter, A montrer qu'on sait celui du lour, le tout pour être simple.
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reçois^a comme tienne ; je te la cède, je te la donne; je résigne, en tes mains le pouvoir maternel ; corrige mes fautes, charge-toi des soins dont je m'acquitte si mal ii ton gré ; sois dès aujourd'hui la mère de celle qui doit être ta bru, et, pour me la rendre phis chère encore, fais-en, s'il se peut, une autre Julie. Elle te ressemMe déjà de visage; à son humeur, j'augure qu'elle sera grave et prêcheuse : quand tu auras corrigé les caprices qu'on m'accuse d'avoir fomentés, tu verras que ma fille se donnera les airs d'être ma cousine ; mais , plus heureuse , elle aura moins de pleurs à verser et moins de combats à rendre. Si le ciel eût conservé le meilleur des pères, qu'il eût été loin de gêner ses inclinations L et que nous serons loin de les gêner nous-mêmes! Avec quel charme je les vois déjà s'accorder avec nos projets ! Sais-tu bien qu'elle ne peut déjà plus se passer de son petit mali , et que c'est en partie pour cela que je te la renvoie? J'eus hier avec elle une conversation dont notre ami se mourait de rire. Premièrement , elle n'a pas le moindre regret de me quitter, moi qui suis toute la journée sa très-humble servante et ne puis résister à rien de ce qu'elle veut; et toi qu'elle craint, qui lui dis non vingt fois le jour, tu es la petite maman par excellence, qu'on va chercher avec joie, et dont on aime mieux les refus que tous mes bonbons. Quand je lui annonçai que j'allais te l'envoyer, elle eut les transports que tu peux penser :.mais, pour l'embarrasser, j'ajoutai que tu m'enverrais h.sa place le petit mali, et ce ne fut plus son compte. Elle me demanda tout interdite ce que j'en voulais faire : je répondis que je voulais le prendre pour moi; elle fit la mine. Henriette, ne veux-tu pas bien me le céder, ton petit mali? Non , ditelle assez sèchement. Non ? Mais si je ne veux pas te le céder non plus, qui nous accordera? Maman, ce sera la petite maman. J'aurai donc la préférence; car tu sais qu'elle veut tout ce que je veux. Oh ! la petite maman ne veut jamais que la raison. Gomment, mademoise)'
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n'est-ce pas la même chose? La rusée se mit à sourire. Mais encore, continuai-je , par quelle raison ne me donnerai t-elle pas le petit mali? Parce qu'il ne vous convient pas. Et pourquoi ne me conviendrait-il pas? Autre sourire aussi malin que le premier. Parle franchement : est-ce que tu me trouves trop vieille pour lui? Non , maman , mais il est trop jeune pour vous... Cousine, un enfant de sept ansI.-.En vérité, si la tête ne m'en tournait pas, il faudrait qu'elle m'eût déjà tourné.
Je m'amusai à la provoquer encore. Ma chère Henriette , lui dis-je en prenant mon sérieux , je t'assure qu'il ne te convient pas non plus. Pourquoi donc? s'écria-t-elle d'un air alarmé. C'est qu'il est trop étourdi pour toi. Oh I maman , n'est-ce que cela? je le rendrai sage. Et si par malheur il te rendait folle? Ah ! ma bonne maman , que j'aimerais a vous ressembler ! Me ressembler, impertinente ? Oui, maman : vous dites toute la journée que vous êtes folle de moi ; hé bien ! moi je serai folle de lui : voilà tout.
Je sais que tu n*approuves pas ce joli caquet , et que (u sauras bientôt le modérer : je ne veux pas non plus le justifier, quoiqu'il m'enchante, mais te montrer seulement que ta fille aime déjk bien son petit mali, et que s'il a deux ans de moins qu'elle, elle ne sera pas indigne de Tautorilé que lui donne le droit d'ainesse. Aussi bien je vois , par Topposition de ton exemple et du mien à celui de ta pauvre mère . que , quand la femme gouverne, la maison n'en va pas plus mal. Adieu, ma bien-aimée ; adieu , ma chère inséparable ; compte que le temps approche, et que les vendanges ne se feront pas sans moi.
LETTBB X. — DB 84INT-PBEUX A MTLORD ÉDOUABD.
Que de plaisirs trop tard connus je goûte depuis trois semaines ! La douce chose de couler ses jours dans k seto d'une tranquille amitié , h l'abri de l'orage des passions
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impétueuses! Milord, que c'est un spectacle agréable et touchant que celui d'une maison simple et bien réglée où régnent Tordre, la paix, l'innocence; où l'on voit réuni sans appareil , sans éclat, tout ce qui répond a la véritable destination de i'honunel La campagne, la retraite, le repos, la saison, la vaste plaine d'eau qui s'offre à mes yeux, le sauvage aspect des montagnes, tout me rappelle ici ma délicieuse île de Tinian. Je crois voir accomplir les vœux ardents que j'y formai tant de fois. J'y mène une vie de mon goût , j'y trouve une société selon mon cœur. IJ ne manque en ce lieu que deux personnes pour que tout mon bonheur y soit rassemblé , et j'ai l'espoir de les y voir bientôt.
£n attendant que vous et madame d'Orbe veniez mettre Je comble aux plaisirs si doux et si purs que j'apprends à goûter où je suis, je veux vous en donner une idée par le détail d'une économie domestique qui annonce la félicité des maîtres de la maison , et la fait partager à ceux qui l'habitent. J'espère, sur le projet qui vous occupe, que mes réflexions pourront un jour avoir leur usage, et cet espoir sert encore à les exciter.
Je ne vous décrirai point la maison de Clarens : vous la connaissez ; vous savez si elle est charmante, si elle m'offre des souvenirs intéressants, si elle doit m'ôtre chère et par ce qu'elle me montre et par ce qu'elle me rappelle. Madame de Wolmar en préfère avec raison le séjour à celui d'Étange , château magniûque et grand , n^Lis vieux , triste, incommode, et qui n'offre dans ses environs rien de comparable à ce qu'on voit autour de Clarens.
Depuis que les maîtres de cette maison y ont fixé leur demeure , ils en ont mis a leur usage tout ce qui ne servait qu'à l'ornement : ce n'est plus une maison faite pour être vue, mais pour être habitée. Ils ont bouché de longues enfilades pour changer des portes mal situées ; ils ont coupé de trop grandes pièces pour avoir des logements mieux distribués; a des meubles anciens et riches, ils en ont
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substitué de simples et de commodes. Tout y est agréable et riant, tout y respire Tabondanee et la propreté, rien n'y sent la richesse et le luxe; il n'y a pas une chambre où Ton ne se reconnaisse à la campagne , et où l'on ne retrouve toutes les commodités de la ville. Les mêmes changements se font remarquer au dehors : la basse-cour a été agrandie aux dépens des remises. A la place d'un vieux billard délabré Ton a fait un beau pressoir, et une laiterie où logeaient des paons criards , dont on s'est défait. Le potager était trop petit pour la cuisine ; on en a fait du parterre un second , mais si propre et si bien entendu, que ce parterre ainsi travesti plaît à Pœil plus qu'auparavant. Aux tristes ifs qui couvraient les murs ont été substitués de bons espaliers. Au lieu de l'inutile marronnier d'Inde , de jeunes mûriers noirs commencent k ombrager la cour; et Ton a planté deux rangs de noyers jusqu'au chemin , k la place des vieux tilleuls qui bordaient l'avenue. Partout on a substitué l'utile a l'agréable, et l'agréable y a presque toujours gagné. Quant à moi du moins, je trouve que le bruit de la basse-cour, le chant des coqs, le mugissement du bétail , l'attelage des chariots , les repas des champs, le retour des ouvriers, et tout l'appareil de l'économie rustique , donnent à cette maison un air plus champêtre, plus vivant, plus animé, plus gai , je ne sais quoi qui sent la joie et le bien-être , qu'elle n'avait pas dans sa morne dignité.
Leurs terres ne sont pas affermées , mais cultivées par leurs soins; et cette culture fait une grande partie de leurs occupations, de leurs biens et de leurs plaisirs. La baronnie d'Ëtange n'a que des prés , des champs et du bois ; mais le produit de Glarens est en vignes , qui font un objet considérable; et comme la différence de la culture y produit un effet plus sensible que dans les blés, c'est encore une raison d'économie pour avoir préféré ce dernier séjour. Cependant ils vont presque tous les ans faire les moissons a leur terre, et M. de Wolmar y va seul assez