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voir briser une roue en chemin. Je ne voyais plus Julie ; mon imaginalion troublée ne me présentait que des objets confus; mon âme était dans un tumulte universel. J« connaissais la douleur et le désespoir ; je les aurais préférés à cet horrible état. Enfin je puis dire n'avoir de ma vie éprouvé d'agitation plus cruelle que celle où je me trouvai durant ce court trajet, et je suis convaincu que je ne l'aurais pu supporter une journée entière.
En arrivant je fis arrêtera la grille, et, me sentant hors d'état de faire un pas, j'envoyai le postillon direqu^un étranger demandait ë parler à M. de Wolmar. 11 était a la promenade avec sa femme. On les avertit, et ils vinrent par un autre côté, tandis que, les yeux fichés sur Ta venue, j'attendais dans des transes mortelles d'y voir paraître quelqu'un.
A peine Julie m'eut-elle aperçu qu'elle me reconnut. A Finstant me voir, s'écrier, courir, s'élancer dans mes bras , ne fut pour elle qu'une même chose. A ce son de voix, je me sens tressaillir; je me retourne, je la vols, je la sens. O milord I ô mon ami 1 ... je ne puis parler. . . Adieu crainte, adieu terreur, effroi, respect humain? Son regard , son cri , son geste , me rendent en un moment la confiance , le courage et les forces. Je puise dans ses bras la chaleur et la vie, je pétille de joie en la serrant dans les miens. Un transport sacré nous tient dans un long silence étroitement embrassés , et ce n'est qu'après uu si doux saisissement que nos voix commencent a se confondre et nos yeax a mêl^ leurs pleurs. M. de Wolmar étaitlà; je lesavais, je le voyais : mais qu'aurais-je pu voir? Non , quand l'univers entier se fût réuni contre moi, quand l'appareil des tourments m'eût environné , je n'aurais pas dérobé mon cœur a la moindre de ces caresses , tendres prémices d'une amitié pure et sainte que nous emporterons dans le ciel f
Cette première impétuosité suspendue , madame de Wolmar me prit par la main , et , se retournant vers son
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mari , lui dit avec uoe certaine grâce d'innocence et de candeur dont je me sentis pénétré : Quoiqu'il soit mon ancien ami, je ne vous le présente pas, je le reçois de vous, et ce n'est qu'honoré de votre amitié qu'il aura désormais la mienne. Si les nouveaux amis ont moins d'ardeur que les anciens , me dit-il en m'embrassant , ils seront anciens à leur tour, et ne céderont point aux autres. Je reçus ses embrassements ; mais mon cœur venait de s'épuiser , et je ne fis que les recevoir.
Après cette courte scène, j'observais du coin de Tcaii qu'on avait détaché ma malle et remisé ma chaise. Julie me prit sous le bras, et je m'avançai avec eux vers la maison , presque oppressé d'aise de voir qu'on y prenait possession de moi.
Ce fut alors qu'en contemplant plus paisiblement ce visage adoré que j'avais cru trouver enlaidi, je vis avec une surprise amère et douce qu'elle était réellement plus belle et plus brillante que jamais. Ses traits charmants se sont mieux formés encore ; elle a pris un peu plus d'embonpoint qui ne fait qu'ajouter à son éblouissante blancheur. La petite vérole n'a laissé sur ses joues que quelques légères traces presque imperceptibles. Au lieu de cette pudeur souffrante qui lui faisait autrefois sans cesse baisser les yeux , on voit la sécurité de la vertu s'allier dans son chaste regard a la douceur et à la sensibilité ; sa contenance , non moins modeste , est moins timide ; un air plus libre et des grâces plus franches ont succédé k ces manières contraintes, menées de tendresse et de honte.; et si le sentiment de sa faute la rendait alors plus touchante, celui de sa pureté la rend aujourd'hui plus céleste. . A peine étions-nous dans le salon qu'elle disparut, et rentra le moment d'après. Elle n'était pas seule. Qui pensez-vous qu'elle amenait avec elle , milord ? c'étaient ses enfants ! ses deux enfants plus beaux que le jour , et portant déjà sur leur physioncunie enfantine le charme et l'attrait de leur mèro! Que devins-je à cet aspect? cela ne
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peut ni se dire ni se comprendre ; il faut le sentir. MilJe mouvements contraires m'assaillirent à la fois ; mille cruels et délicieux souvenirs vinrent partager mon coeur. O spectacle! ô regrets ! Je me sentais déchirer de douleur et transporter de joie. Je voyais pour ainsi dire multiplier celle qui me fut si chère. Hélas ! je voyais au même instant la trop vive preuve qu'elle ne m'était plus rien, et mes pertes semblaient se multiplier avec elle.
Elle me les amena par la main. Tenez , me dit-elle d'un ton qui me perça Famé, voila les enfants de votre amie; ils seront vos amis un jour : soyez le leur dès aujourd'hui. Aussitôt ces deux petites créatures s'empressèrent autour de moi , me prirent les mains , et , m'accablant de leurs innocentes caresses , tournèrent vers l'attendrissement toute mon émotion. Je les pris dans mes bras l'un et l'autre; et les pressant contre ce cœur agité : Chers et aimables enfants, dis-je avec un soupir, vous avez k remplir une grande tâche. Puissiez-vous ressembler à ceux de qui vous tenez la viel puissiez-vous imiter leurs vertus, et faire un jour par les vôtres la consolation de leurs amis infortunés 1 Madame de Wolmar enchantée me sauta au cou une seconde fois , et semblait vouloir me payer par ses caresses de celles que je faisais à ses deux fils. Mais quelle différence du premier embrassement à celui-là ! Je l'éprouvai avec surprise. C'était une mère de famille que j'embrassais; je la voyais environnée de son époux et de ses enfants ; ce cortège m'en imposait. Je trouvais sur son visage un air de dignité qui ne m'avait pas frappé d'abord; je me sentais forcé de lui porter une nouvelle sorte de respect; sa familiarité m'était presque à charge; quelque belle qu'elle me parut , j'aurais baisé le bord de sa robe de meilleur cœur que sa joue : dès cet instant, en un mot, je connus qu'elle ou moi n'étions plus les mêmes, et je commençai tout de bon à bien augurer de moi.
M. de Wolmar, me prenant par la main, me conduisit en-
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saite au logement qui m'était destiné. Voila , me dit-il en y entrant, votre appartement : il n'est point celui d'un étranger ; il ne sera plus celui d'un autre ; et désormais il restera vide , ou occupé par vous. Jugez si ce compliment me fut agréable : mais je ne le méritais pas encore assez pour l'écouter sans confusion. M. de Wolmar me sauva rembarras d'une réponse. Il m'invita à faire un tour de jardin. Là il fit si bien, que je me trouvai plus à mon aise; et, prenant le ton d'un homme instruit de mes anciennes erreurs , mais plein de confiance dans ma droiture, il me parla comme un père a son enfant , et me mil à force d'estime dans l'impossibilité delà démentir. Non, milord , il ne s'est pas trompé ; je n'oublierai point que j'ai la sienne et la vôtre à justifier. Mais pourquoi faut-il que mon cœur se resserre à ses bienfaits? Pourquoi faut-il qu'un homme que je dois aimer soit le mari de Julie?
Cette journée semblait destinée à tous les genres d'épreuves que je pouvais subir. Revenus auprès de madame de Wolmar , son mari fut appelé pour quelque ordre à donner , et je restai seul avec elle.
Je me trouvai alors dans un Aouvel embarras, le plus pénible et le moins prévu de tous. Que lui dire? comment débuter? Oserais^je rappeler nos anciennes liaisons et des temps si présents à ma mémoire ?Laisserais-je penser que je les eusse oubliés, ou que je ne m'en souciasse plus? Quel supplice de traiter en étrangère celle qu'on porte au fond de son cœurl Quelle infamie d'abuser de l'hospitalité pour lui tenir des discours qu'elle ne doit plus entendre ! Dans ces perplexités je perdais toute contenance; le feu me montait au visage ; je n'osais ni parler , ni lever les yeux , ni faire le moindre geste; et je crois que je serais resté dans cet état violent jusqu'au retour de son mari , si elle ne m'en eût tiré. Pour elle , il ne me parut pas que ce téte-à-téte l'eût gênée en rien. Elle conserva le m^e maintien et les mêmes manières qu'elle avait auparavant;
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elle coBtiBoa de me parler sur le même ton ; seulemeiik je crus voir qu'elle essayait d'y mieltre encore plus de galle et de liberté , joiote à un regard , non timide ni tendre , mais doux et affectueux , comme pour m'encourager à me rassurer, et k sortir d'une contrainte qu'elle ne pouvait manquer d'apercevoir.
Elle me parla de mes longs voyages : elle voulait en savoir les détails , ceifx 9urtout des dangers que j'avais courus, de» maux que j'avais endurés ; car elle n'ignorait pas , disait-elle , que son amitié m'en devait le dédommagement. Ah I Julie , lui dis^je avec tristesse , il n'y a qu'un moment que je suis avec voos , voulez-vous déjà me renvoyer aux Iodes? Non pas , dit-elle en riant , mais j'y veux aller k mon tour.
Je lui dis que je vous avais donné une rfiation de mon voyage, dont je lui apportais une copie. Alors elle me demanda de vos nouvelles avoe empressement. Je lut parlai de vous , et je ne pus le faire sans lui retracer les peines que j'avais souffertes et celles que je voik avais données. Elle en fot touchée : elle ccMnmença d'un ton pins, sérieux à enixer dans sa propre justification , et à me montrer qu'elle avait dû faire tout ce qu'elle avait fait. M. de Wolmar rentra au milieu de son discours ; et ce qui me ccmfondit, c'est qu'elle le continua en sa présence exactement comme s'il n'y eût pas été. Il ne pnt s'empêcher de sourire en démêlant mon étonnement. Après qu'elle eut fini , il me dit : Vous voyez un exemple de la franchise qui règne ici. Si vous voulez sincèrement être vertueux, apprenez à rimiter : c'est la seule prière et la seule leçon que j'aie à vous faire. Le premier pas vers le vice est de mettre du mystère aux actions innocentes ; et quiconque aime à se cacher a tôt ou tard raison de se cacher. Un sent précepte de morale peut tenir lieu de tous les autres, c'est celui-ci : Ne fais ni ne dis jamais rien que lu ne veuilles que tout le monde voie cl entende ; et, pour moi , j'ai toujours regardé comme le plus estimable des hommes
ce Romain ^ qui voaiait que sa maison fût construite de manière qu'on vit tout ce qui s'y faisait.
J'ai , coDtinua-t-il , deux partis à vous proposer. Choisissez librement celui qui vous conviendra le mieux, mais choisissez l'un ou l'autre. Alors prenant la main de sa femme et la mienne , il me dit en la serrant : Notre amitié commence , en voici le cher lien ; qu'elle soit indissoluble. Embrassez votre sœur et votre amie; traitez-la toujours comme telle ; plus vous serez familier avec elle , mieux je penserai de vous. Mais vivez dans le tête-à-tôte conmie si j'étais présent , ou devant moi comme si je n'y étais pas ; voilà tout ce que je vous demande. Si vous préférez le dernier parti , vous le pouvez sans inquiétude; car, oonmie je me réserve le droit de vous avertir de. tout ce qui me déplaira , tant que je ne vous dirai rien vous serez sûr de ne m'avoir point déplu.
Il y avait deux heures que ce discours m'aurait fort embarrassé ; mais M. de Wolmar commençait à prendreune si grande autorité sur moi , que j'y étais déjà presque accoutumé. Nous recommençâmes à causer paisiblement tous trois, et chaque fois que je parlais k Julie je ne manquais point de l'appeler madame. Parlez-moi franchement , dit enfin son mari en m'interrompant; dans l'entretien de tout à l'heure disiez-vous madame ? Non , dis-je un peu déconcerté ; mais la bienséance... La bienséance , reprit-il, n'est que le masque du vice; où la vertu règne elle est inutile ; je n'en veux point. Appelez ma fenune Julie en ma présence , ou madame en particulier , cela m'est indifférent. Je commençai de connaître alors à quel homme j'avais affaire , et je résolus bien de tenir toujours mon cœur en état d'être vu de lui.
Mon corps épuisé de fatigue avait grand besoin de nourriture, et mon esprit de repos; je trouvai l'un et l'autre à table. Après tant d'années d'absence et de douleurs,
. > Uviiis Drusus , tribun du peuple.
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après de si longues courses , je me disais dans une sorte de ravissement : Je suis avec Julie, je la vois , je lui parle ; je suis à table avec elle, elle me voit sans inquiétude, elle me reçoit sans crainte ; rien ne trouble le plaisir que nous avons d'être ensemble. Douce et précieuse innocence , je n'avais point goûté tes charmes, et ce n'est que d'aujourd'hui que je commence d'exister sans souffrir.
Le soir, en me retirant, je passai devant la chambre des maîtres de la maison ; je les y vis entrer ensemble : je gagnai tristement la mienne , et ce moment ne fut pas pour moi le plus agréable de la journée.
Voilà, milord, comment s'est passée cette première entrevue , désirée si passionnément et si cruellement redoutée. J'ai tâché de me recueillir depuis que je suis seul, je me suis efforcé de sonder mon cœur ; mais l'agitation de la journée précédente s'y prolonge encore , et il m'est impossible de juger si tôt de mon véritable état. Tout ce que je sais très-certainement , c'est que si mes sentiments pour elle n'ont pas changé d'espèce, ils ont au moins bien changé de forme, que j'aspire toujours a voir un tiers entre nous, et que je crains autant le tête-à-téte que je le désirais autrefois.
Je compte aller dans deux ou trois jours à Lausanne. Je n^ai vu Julie encore qu'à demi quand je n'ai pas vu sa cousine, cette aimable et chère amie à qui je dois tant, qui partagera sans cesse avec vous mon amitié, mes soins, ma reconnaissance, et tous les sentiments dont mon cœur est resté le maître. A mon retour je ne tarderai pas à vous en dire davantage. J'ai besoin de vos avis , et je veux m'observer de près. Je sais mon devoir et le remplirai. Quelque doux qu'il me soit d'habiter cette maison , je l'ai résolu , je le jure , si je m'aperçois jamais que je m'y plais trop, j'en sortirai dans l'instant.
482 la nouvelle hbloîse*
lettbb vii. — de h ad ame de wolkar a madame d'oabe.
Si lu nous avais aceordé le délai que nous te demao* dioos , tu aurais eu le plaisir avant Ion départ d'embrasser ton protégé. Il arriva avant^hier, et voulait t'aller voir aujourd'hui; mais une espèce de courbature, fruit de la fatigue et du voyage, le retient dans sa chambre, et il a été saigné^ ce matin. D'ailleurs j'avais bien résolu, pour le punir, de ne le pas laisser partir sitôt, et tu n'as qu'a le venir voir ici, ou je le promets que tu ne le verras de longtemps. Vraiment cela serait bien imaginé , qu'il vît séparément les inséparables !
£n vérité, ma cousine, je ne sais quelles vaines terreurs m'avaient fasciné l'esprit sur ce vpyage, et j'ai honte de m'y être opposée avec tant d'obstination. Plus je craignais de le revoir , plus je serais fâchée aujourd'hui de ne l'avoir pas vu ; car sa présence a détruit des craintes qui m'inquiétaient encore, et qui pouvaient devenir légitimes à force de m'occuper de lui. Loin que l'attachement que je sens pour lui m'effraye , je crois que s'il m'était moins cher je me défierais plus de moi ; mais je l'aime aussi tendrement que jamais, sans l'aimer de la môme manière. C'est de la comparaison de ce que j'éprouve à sa vue , et de ce que j'éprouvais jadis, que je tire la sécurité de mon état présent; et dans ces sentiments si divers la différence se fait sentir à proportion de leur vivacité.
Quaut à lui , quoique je l'aie reconnu du premier instant, je l'ai trouvé fort changé; et (ce qu'autrefois je n'aurais guère imaginé possible) à bien des égards il me parait changé en mieux. I^e premier jour il donna quelques signes d'embarras , et j'eus moi-même bien de la peine à lui cacher le mien ; mais il ne larda pas k
> Pourquoi saigné? est-ce aussi la mode en Suisse?
PABTIB IV, LETTBE VII. 483
prendre fe ton ferme et l*air 'ouverl qui convient à sou caractère. Je l'avais toujours vu timide et craintif; la frayeur de me déplaire, et peut-être la secrète honte d'un rôle peu digne d'un honnête homme, lui donnaient devant moi je ne sais quelle contenance serviie et basse dont tn Tes plus d'une fois moquée avec raison. Au lieu de la soumission d'un esclave, il a maintenant le respect d'un ami qui sait honorer ce qu'il estime; il tient avec assurance des propos honnêtes; il n'a pas peur que ses maximes de vertu contrarient ses intérêts ; il lie craint ni de se faire tort, ni de me faire affront, en louant les choses louables; et l'on sent dans tout ce qu'il dit la confiance d'un homme droit et sûr de lui-même, qui tire de son propre cœur l'approbation qu'il ne cherchait autrefois que dans mes regards. Je trouve aussi que l'usage du monde et l'expérience lui ont ôté ce ton dogmatique et tranchant qu'on prend dans le cabinet; qu'il est moins prompt à juger les hommes depuis qu'il en a beaucoup observé, moins pressé d'établir des propositions universelles depuis qu'il a tant vu d'exceptions , et qu'en général l'amour de la vérité l'a guéri de l'esprit de système : de sorte qu'il est devenu moins brillant et plus raisonnable, et qu'on s'instruit beaucoup mieux avec lui depuis qu'il n'est plus si savant.
Sa figure est changée aussi , et n'est pas moins bien ; sa démarche est plus assurée, sa contenance est plus libre, son port est plus fier : il a rapporté de ses campagnes un certain air martial qui lui sied d'autant mieux, que son geste, vif et prompt quand il s'anime, est d'ailleurs plus grave et plus posé qu'autrefois. C'est un marin dont l'attitude est flegmatique et froide , et le parler bouillant et impétueux. A trente ans passés, son visage est celui de l'homme dans sa perfection , et joint au feu de la jeunesse la majesté de l'âge mûr. Son teint n'est pas reconnaissable; il est noir comme un More, et de plus fort marqué de la petite vérole. Ma chère , il te faut tout dire : ces
marques me font quelque peine à regarder , et je me surprends souvent à les regarder malgré moi.
Je crois m'apercevoir que si je l'examine , il n'est pas moins attentif k m'examiner. Après une si longue absence, il est naturel de se considérer mutuellement avec une sorte de curiosité; mais si cette curiosité semble tenir de l'ancien empressement, quelle différence dans la manière aussi bien que dans le motif! Si nos regards se rencontrent moins souvent, nous nous regardons avec plus de liberté. Il semble que nous ayons une convention tacite pour nous considérer alternativement. Chacun sent pour ainsi dire quand c'est le tour de Vautre , et détourne les yeux à son tour. Peut-on revoir sans plaisir, quoique l'émotion n'y soit plus , ce qu'on aima si tendrement autrefois, et qu'on aime si purement aujourd'hui? Qui sait si l'amour-propre ne cherche point à justifier les erreurs passées? Qui sait si chacun des deux, quand la passion cesse de l'aveugler , n'aime point encore à se dire , Je n'avais pas trop mal choisi ? Quoi qu'il en soit , je te le répète sans honte, je conserve pour lui des sentiments très-doux qui dureront autant que ma vie. Loin de me reprocher ces sentiments , je m'en applaudis; je rougirais de ne les avoir pas comme d'un vice de caractère et de la marque d'un mauvais cœur. Quant à lui , j'ose croire qu'après la vertu je suis ce qu'il aime le mieux au monde. Je sens qu'il s'honore de mon estime ; je m'honore à mon tour de la sienne, et mériterai de la conserver. Ah ! si tu voyais avec quelle tendresse il caresse mes enfants , si tu savais quel plaisir il prend à parler de toi , cousine , tu connaîtrais que je lui suis encore chère.
Ce qui redouble ma confiance dans l'opinion que nous avons toutes deux de lui, c'est que M. de Wolmar la partage , et qu'il en pense par lui-même , depuis qu'il Fa vu, tout le bien que nous lui en avions dit. Il m'en a beaucoup parlé ces deux soirs , en se félicitant du parti qu'il a pris, et me faisant la guerre de ma résistance. Non , me
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disait-il hier, nous ne laisserons point un si honnête homme en doute sur lui-même ; nous lui apprendrons à mieux compter sur sa vertu ; et peut-être un jour jouironsnous avec plus d'avantage que vous ne pensez du fruit des soins que nous allons prendre. Quant à présent , je commence déjà par vous dire que son caractère me plaît , et que je l'estime surtout par un côté dont il ne se doute guère, savoir , la froideur qu'il a vis-à-vis de moi. Moins il me témoigne d'amitié , plus il m'en inspire ; je ne saurais vous dire combien je craignais d'en être caressé. C'était la première épreuve que je lui destinais. Il doit s'en présenter une seconde ^ sur laquelle je l'observerai , après quoi je ne l'observerai plus. Pour celle-ci , lui dis-je, elle ne prouve autre chose que la franchise de son caractère ; car jamais il ne put se résoudre autrefois a prendre un air soumis et complaisant avec mon père , quoiqu'il y eût un si grand intérêt et que je Ten eusse instamment prié. Je vis avec douleur qu'il s'ôtait cette unique ressource, et ne pus lui savoir mauvais gré de ne pouvoir être faux en rien. Le cas est bien différent, reprit mon mari ; il y a entre votre père et lui une antipathie naturelle fondée sur l'opposition de leurs maximes. Quant à moi, qui n'ai ni systèmes ni préjugés, je suis sûr qu'il ne me hait point naturellement. Aucun homme ne me hait; un homme sans passion ne peut inspirer d'aversion a personne : mais je lui ai ravi son bien , il ne me le pardonnera pas si tôt. Il ne m'en aimera que plus tendrement quand il sera parfaitement convaincu que le mal que je lui ai fait ne m'empêche pas de le voir de bon œil. S'il me caressait à présent, il serait un fourbe; s'il ne me caressait jamais , il serait un monstre.
Voila , ma Claire, à quoi nous en sommes; et je commence à croire que le ciel bénira la droiture de nos cœurs et les intentions bienfaisantes de mon mari. Mais je suis
* La lettre où 11 était question de eettc seconde épreuve a été atippriinée ; mais J'aurai «soin d'en parler dana l'occasion.
486 LA NOUVELLE HBLOiSE*
bien bonue d'entrer dans tous ees détails; tu ue mérites pas que j'aie tant de plaisir à m'entretenir avec toi : j'ai résolu de ne te plus rien dire; et si tu veux en savoir davantage, viens l'apprendre.
P. S. 11 faut pourtant que je te dise encore ce qui vient de se passer au sujet de cette lettre. Tu sais avec quelle indulgence M. de Wolmar reçut l'aveu tardif que ce retour imprévu me força de lui faire. Tu vis avec quelle douceur il sut essuyer mes pleurs et dissiper ma honte. Soit que je ne lui eusse rien appris , comme tu l'as assez raisonnablement conjecturé, soit qu'en effet il fût touché d'une démarche qui ne pouvait être dictée que par le repentir, non-seulement il a continué de vivre avec moi comme auparavant, mais il semble avoir redoublé de soins, de confiance, d'estime, et vouloir me dédommager, à force d'égards, de la confusion que cet aveu m'a coûté. Ma cousine, tu connais mon cœur; juge de Timpression qu'y fait une pareille conduite.
Sitôt que je le vis résolu a laisser venir notre .ancien maître, je résolus de mon côté de prendre contre moi la meilleure précaution que je pusse employer : ce fut de choisir mon mari même pour mon confident , de n'avoir aucun entretien particulier qui ne lui fut rapporté , et de n'écrire aucune lettre qui ne lui fût montrée. Je m'imposai même d'écrire chaque lettre comme s'il ne la devait point voir, et de la lui montrer ensuite. Tu trouveras un article dans celle-ci qui m'est venu de cette manière ; et si je n'ai pu m'empêcher, en l'écrivant, de songer qu'il le verrait, je me rends le témoignage que cela ne m'y a pas fait changer un mot : mais quand jai voulu lui porter ma lettre , il s'est moqué de moi , et n'a pas eu la complaisance de la lire.
Je t'avoue que jlai été un peu piquée de ce refus, comme
s'il s'était dé&é de ma bonne foi. Ce mouvement ne lui a
pas échappé : le plus franc et le plus généreux des hommes
m'a bientôt rassurée. Avouez, m'a-t-il dit, que dans cette
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lettre vous avez moins parlé de moi qu'à l'ordinaire. J'en suis convenue. Était-il séant d'en beaucoup parler pour lui montrer ce que j'en aurais dit? Hé bien I a-t-il repris en souriant, j'aime mieux que vous parliez de moi davantage et ne point savoir ce que vous en direz. Puis il a poursuivi d'un ton plus sérieux : Le mariage est un état trop austère et trop grave pour supporter toutes les petites ouvertures de cœur qu'admet la tendre amitié. Ce dernier lien tempère quelquefois à propos Textrôme sévérité de l'autre, et il est bon qu'une femme honnôle et sage puisse chercher auprès d'une fidèle amie les consolations, les lumières et les conseils qu'elle n'oserait demander à son mari sur certaines matières. Quoique vous ne disiez jamais rien entre vous dont vous n'aimassiez à m'instruire, gardez-vous de vous en faire une loi , de peur que ce devoir ne devienne une gêne, et que vos confidences n'en soient moins douces en devenant plus étendues, tlroyezmoi , les épanchements de l'amitié se retiennent devant un témoin , quel qu'il soit. Il y a mille secrets que trois amis doivent savoir et qu'ils ne peuvent se dire que deux a deux. Vous conmiuniquez bien les mêmes choses a votre amie et à votre époux, mais non pas de la môme manière; et si vous voulez tout confondre, il arrivera que vos lettres seront écrites plus à moi qu'à elle , et que vous ne serez à votre aise ni avec l'un ni avec l'autre. C'est pour mon intérêt autant que pour le vôtre que je vous parle ainsi. Ne voyez- vous pas que vous craignez déjà la juste honte de me louer en ma présence? Pourquoi voulez-vous nous ôter , à vous, le plaisir de dire à votre amie combien votre mari vous est cher; à moi, celui de penser que dans vos plus secrets entretiens vous aimez à parler bien de lui? Julie I .Tulie I a-t-il ajouté en me serrant la main et me regardant avec bonté, vous abaisserez- vous à des précautions si peu dignes de ce que vous êtes, et n'apprendrez- vous jamais à vous estimer votre prix?
Ma chère amie, j'aurais peine a dire comment s'y prend
488 LA NOUVELLE RÉLOlSE.
cet liomme incomparable , mais je ne sais plus rougir de moi devant lui. Malgré que j'en aie il m*éiève au-dessus de moi-même , et je sens qu'à force de confiance il m*apprend à la mériter.
LETTBE VIII. — BÉPONSE DE MADAME d'OBBE A MADAME DE WOLMAB.
Comment! cousine, notre voyageur est arrivé, et je ne l'ai pas vu encore a mes pieds chargé des dépouilles de l'Amérique î Ce n'est pas lui , je t'en avertis , que j'accuse de ce délai , car je sais qu'il lui dure autant qu'à moi ; mais je vois qu'il n'a pas aussi bien oublié que tu dis son ancien métier d'esclave , et je me plains moins de sa négligence que de ta tyrannie. Je te trouve aussi fort bonne de vouloir qu'une prude grave et formaliste comme moi fasse les avances, et que, toute affaire cessante, je coure baiser un visage noir et crotu * , qui a passé quatre fois sous le soleil et vu le pays des épices î Mais tu me fais rire surtout quand tu te presses de gronder , de peur que je ne gronde la première. Je voudrais bien savoir de quoi tu te mêles. C'est mon métier de quereller, j'y prends plaisir, je m'en acquitte à merveille, et cela me va très-bien ; mais toi , tu y es gauche on ne peut davantage , et ce n'est point du tout ton fait. En revanche , si tu savais combien tu as de grâce à avoir tort, combien ton air confus et ton œil suppliant te rendent eharmante , au lieu de gronder tu passerais ta vie à demander pardon, sinon par devoir, au moins par coquetterie.
Quant à présent, demande-moi pardon de toutes manières. Le beau projet que celui de prendre son mari pour son confident, et l'obligeante précaution pour une aussi sainte amitié que la nôtre! Amie injuste et femme pusillanime! à qui te fieras-tu de ta vertu sur la terre, si tu te
> Marqué de pelite vérole. Terme du pays.