PARTIE IV, LBTTBE X
frëquemment. Us ont pour maxime de tirer de la culture tout ce qu'elle peut donner , non pour faire un plus grand gain , mais pour nourrir plus d'hommes. M. de Wolmar prétend que la terre produit à proportion du nombre des bras qui la cultivent : mieux cultivée elle rend davantage ; cette surabondance de production donne de quoi la cultiver mieux encore ; plus on y met d!hommes et de bétail , plus elle fournit d'excédant à leur entretien. On ne sait, dit-il, où peut s'arrêter cette augmentation continuelle et réciproque de produit et de cultivateurs. Au contraire„les terrains négligés perdent leur fertilité : moins un pays produit d'hommes, moins il produit de denrées ; c^est le défaut d'habitants qui l'empêche de nourrir le peu qu'il en a , et dans toute contrée qui se dépeuple on doit tôt ou tard mourir de faim.
Ayant donc beaucoup de terres et les cultivant toutes avec beaucoup de soin , il leur faut , outre les domestiques de la basse-cour, un grand nombre d'ouvriers h la journée; ce qui leur procure le plaisir de faire subsister beaucoup de gens sans s'incommoder. Dans le choix de ces journaliers , ils préfèrent toujours ceux du pays , et les voisins aux étrangers et aux inconnus. Si Ton perd quelque chose à ne pas prendre toujours -les plus robustes, on le regagne bien par l'affection que cette préférence inspire à ceux qu'on choisit, par l'avantage de les avoir sans cesse autour de soi , et de pouvoir compter sur^ eux dans tous les temps, quoiqu'on ne les paye qu'une partie de l'année.
Avec tous ces ouvriers on fait toujours deux prix : l'un est le prix de rigueur et de droit , le prix courant du pays , qu'on s'oblige à leur payer pour les avoir employés; l'autre, un peu plus fort, est un prix de bénéficence ^ qu'on ne leur paye qu'autant qu'on est content d'eux ; et il arrive presque toujours que ce qu'ils font pour qu'on le soit vaut mieux que le surplus qu'on leur donne; car M. de Wolmar est intègre et sévère, et ne laisse jamais dégé-
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nérer on coutume et en abus les institutions de faveur et de grâce. Ces ouvriers ont des surveillants qui les animent et les observent. Ces surveillants sont les gens de la bassecour, qui travaillent eui-mémes, et sont intéressés au travail des autres par un petit denier qu'on leur accorde, outre leurs gages, sur tout ce qu'on recueille par leurs soins. De plus , M. de Wolmar les visite lui-même presque teus les jours , souvent plusieurs fois le jour ; et sa femme aime à être de ces promenades. Enfin , dans le temps des grands travaux, Julie donne toutes les semaines vingt batz ^ de gratification à celui de tous les travailleurs, journaliers ou valets, indifféremment, qui, durant ces huit jours, a été le plus diligent au jugement du maître. Tous ces moyens d'émulation , qui paraissent dispendieux , employés avec prudence et justice, rendent insensiblement tout le monde laborieux, diligenl, et rapportent enfin plus qu'il ne coûtent : mais comme on n'en voit le profit qu'avec de la constance et du temps , peu de gens savent et veulent s'en servir.
Cependant un moyen plus efficace encore , le seul auquel des vues économiques ne font point songer , et qui est plus propre à madame de Wolmar , c'est de gagner l'affection de ces bonnes gens en leur accordant la sienne. Elle ne croit point s'acquitter avec de l'argent des peines que l'on prend pour elle , et pense devoir des services à quiconque lui en a rendu; ouvriers, domestiques, tous ceux qui Tout servie , ne fût-ce que pour nn seul jour , deviennent tous ses enfants ; elle prend pan a leurs plaisirs , à leurs chagrins, à leur sort; elle s'informe de leurs affaires, leurs intérêts sont les siens; elle se charge de mille soins pour eux; elle leur donne des conseils; elle accommode leurs différends , et ne leur marque pas l'affabilité de son caractère par des paroles emmiellées et sans effet, mais par des services véritables et par de continuels actes de bonté.
' Petite moADale dn pays.
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Eux , de leur côté, quitteai tout à son moindre signe ; ils Yoleal quand eile parle; son seul regaird anime leur zèle; en sa présence ils sont contents; en son absence ils parlent d'elle et s'animent à la servir. Ses charmes et ses discours font beaucoup; sa douceur, ses vertus font davantage. Ah ! milord, Tadorable et puissant empire que celui de la beauté bienfaisante I
Quant au service personnel des maîtres, ils ont dans la maison huit domestiques, trois femmes et cinq hommes, sans compter le valet de chambre du baron ni les gens de la basse-cour. Il n'arrive guère qu'on soit mal servi par peu de domestiques; mais on dirait, au zèle de ceux-ci. que chacun , outre son service , se croit chargé de celui des sept autres , et , a leur accord , que tout se fait par un seul. On ne les voit jamais oisifs et désœuvrés jouer dans une antichambre ou polissonner dans la cour , mais tonjours occupés a quelque travail utile : ils aident à la basses cour, au cellier, à la cuisine; le jardinier n'a point d'autres garçims qu'eux ; et ce qu'il y a de plus agréable , c'est qu'on leur voit faire tout cela gatment et avec plaisir.
On s'y prend de bonne heure pour les avoir tels qu'on les veut : on n'a point ici la maxime que j'ai vue régner à Paris et à Londres, de choisir des domestiques tout formés, c'est-à-dire des coquins déjà tout faits , de ces coureurs de conditions , qui , dans chaque maison qu'ils parcourent , prennent k la fois les défauts des valets et des maîtres , et se font un métier de servir tout le monde sans jamais s'attacher a persohne. Il ne peut régner ni honnêteté, ni fidélité , ni zèle , au milieu de pareilles gens ; et ce ramassis de canaille ruine le maître et corrompt les enfante dans toutes les maisons opulentes. Ici c'est un affaire im-portante que le choix des domestiques : on ne les regarde point seulement comme des mercenaires dont on n'exige qu'un service exact , mais comme des membres de la famille , dont le mauvais choix est capable de la désoler. La^
IÎ04 lal nouvelle hbloïse.
première chose qu*on leur demande est d*étre honnêtes gens ; la seconde , d'aimer leur maître ; la troisième , de le senir à son gré ; mais, pour peu qu'un maître soit raisonnable et un domestique intelligent, la troisième suit toi^ours les deux autres. On ne les tire donc point de la ville , mais de la campagne. C'est ici leur premier service, et ce sera sûrement le dernier pour tous ceux qui vaudront quelque chose. On tes prend dans quelque famille nombreuse et surchargée d*enfants , dont les pères et mères viennent les offrir eux-mêmes. On les choisit jeunes, bien faits, de bonne santé et d'une physionomie agréable. M. de Wolmar les interroge, les examine, puis les présente à sa femme. S'ils agréent à tous deux, ils sont reçus, d'abord à l'épreuve, ensuite au nombre des gens, c'est-àdire des enfants de la maison; et l'on passe quelques jours à leur apprendre avec beaucoup de patience et de soin ce qu'ils ont à faire. Le service est si simple, si égal , si uniforme , les maîtres ont si peu de fantaisie et d'humeur , et leurs domestiques les affectionnent si promptement, que cela est bientôt appris. Leur condition est douce; ils sentent un bien-être qu'ils n'avaient pas chez eux ; mais on ne les laisse point amollir par l'oisiveté , mère des vices. On ne souffre point qu'ils deviennent des messieurs et s'enorgueillissent de la servitude ; ils continuent de tra- >ailler comme ils faisaient dans la maison paternelle : ils n'ont fait, pour ainsi dire, que changer de père et de mère, et en gagner de plus opulents. De cette sorte ils ne prennent point en dédain leur ancienne vie rustique. Si jamais ils sortaient d'ici , il n'y en a pas un qui ne reprît plus volontiers son état de paysan que de supporter une autre condition. Enfin je n'ai jamais vu de maison où chacun fit mieux son service et s'imaginât moins de servir.
C'est ainsi qu'en * formant et dressant ses propres domestiques, on n'a point à se faire cette objection si commune et si peu sensée : Je les aurai formés pour d'autres!
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Formez-les comme il faut, pourrait-on répondre, et jamais ils ne serviront à d'autres. Si vous ne songez qu'à vous en les formant, eu vous quittant ils fout fort bien de ne songer qu'à eux ; mais occupez*vous d'eux un peu davantage , et ils vous demeureront attachés. Il n'y a que rintention qui oblige ; et celui qui profite d'un bien que je ue veux faire qu'à moi ne me doit aucune reconnaissance. Pour prévenir doublement le môme inconvénient , monsieur et madame de Wolmar emploient encore un autre moyen qui me paraît fort bien entendu. En commençant leur établissement, ils ont cherché quel nombre de domestiques ils pouvaient entretenir dans une maison montée à peu près selon leur état , et ils ont trouvé que ce nombre allaita quinze ou seize : pour être mieux servis, ils Tont réduit à la moitié ; de sorte qu'avec moins *d'appareil leur service est beaucoup plus exact. Pour être mieux servis encore , ils ont intéressé les mêmes gens à les servir longtemps. Un domestique en entrant chez eux reçoit le gage ordinaire ; mais ce gage augmente tous les ans d'un vingtième; au bout de vingt ans il serait ainsi plus que doublé, et l'entretien des domestiques serait à peu près alors en raison du moyen des maîtres : mais il ne faut pas être un grand algébriste pour voir que les frais de cette augmentation sont plus apparents que réels , qu'ils auront peu de doubles gages à payer, etque, quand ils les payeraient à tous, l'avantage d'avoir été bien servis durant vingt ans compenserait et au delà ce surcroit de dépense. Vous sentez bien, milord , que c'est un expédient sûr pour augmenter incessamment le soin des domestiques et se les attacher à mesure qu'on s'attache à eux. Il n'y a pas seulement de la prudence, il y a même de l'équité dans un pareil établissement. Est-il juste qu'un nouveau venu, sans affection, et qui n'est peut-être qu'un mauvais sujet , reçoive en entrant le même salaire qu'on donne à un ancien serviteur dont le zèle et la fidélité sont éprouvés par de longs services, et qui d'ailleurs approche en vieillissant du temps
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OÙ il sera hors d'état de gagner sa vie? Au reste, ceU« dernière raison n'est pas ici de mise, et vous pouvez bien croire que des maîtres aussi humains ue négligent pas des devoirs que remplissent par ostentation beaucoup de maîtres sans charité , et n'abandonnent pas ceux de ieurs gens h qui les infirmités ou la vieillesse ôtent les moyens de servir.
J'ai dans l'instant même un exemple assez Trappant de cette attention. Le baron d'Elange, voulant récompenser les longs services de son valet de chambre par une retraite honorable, a eu le crédit d'obtenir pour lui de leurs excellences un emploi lucratif et sans peine. Julie vient de recevoir la-dessus de ce vieux domestique une lettre à tirer des larmes, dans laquelle il la supplie de le faire dispenser d'accepter cet emploi. « .Te suis âgé, lui dil-il ; » j'ai perdu toute ma famille; je n'ai plus d'autres pa- » rents que mes maîtres : tout mon espoir est de finir pain siblement mes jours dans la maison où je les ai pasrt ses... Madame, en vous tenant dans mes bras à votre » naissance, je demandais à Dieu de tenir de même un » jour vos enfants : il m'en a fait ta grâce; ne me refusez » pas celle de les voir croître et prospérer comme vous... » Moi qui suis accoutumé à vivre dans une maison de » paix, où en retrouverai-je une semblable pour y reposer » ma vieillesse?... Ayez la charité d'écrire en ma faveur à » monsieur le baron. S'il est mécontent de moi, qu'il me » chasse et ne me donne point d'emploi; mais si je l'ai » fidèlement servi durant quarante ans, qu'il me laisse )) achever mes jours h son service et au vôtre ; il ne sau- » rait mieux me récompenser. » Il ne faut pas demander si Julie a écrit. Je vois qu'elle serait aussi fâchée de perdre ce bonhomme qu'il le serait de la quitter. Ai-je tort, milord , de comparer des maîtres si chéris a des pères , et leurs domestiques à leurs enfants? Vous voyez que c'est ainéi qu'ils se regardent eux-mêmes.
Il n'y a pas d'exemple dans cette maison qu'un dômes-
PABTIE IV, LETTRE X. iSOJ
tique ait demandé son congé; il est même rare qu'on menace quelqu'un de le lui donner. Cette menace effraye a proportion de ce que le service est agréable et doux ; les meilleurs sujets en sont toujours les plus alarmés , et l'on n'a jamais besoin d'en venir à l'exécution qu'avec ceux qui sont peu regrettables. Il y a encore une règle à cela. Quand M. de Wolmar a dit Je vous chasse j on peut implorer l'intercession de madame, l'obtenir quelquefois, et rentrer en grâce à sa prière ; mais un congé qu'elle donne est irrévocable, et il n'y a plus de grâce à espérer. Cet accord est très-bien entendu pour tempérer à la fois l'eieèsde confiance qu'on pourrait prendre en la douceur de la femme, et la crainte extrême que causerait Tinflexibilité du mari. Ce mot ne laisse pas pourtant d'être extrêmement redouté de la part d'un maître équitable et sans colère; car, outre qu'on n'est pas sûr d'obtenir grâce et qu'elle n'est jamais accordée deux fois au même , on perd par ce mot seul son droit d'ancienneté, et l'on recommence, en rentrant, un nouveau service : ce qui prévient l'insolence des vieux domestiques et augmente leur circonspection à mesure qu'ils ont plus h perdre.
Les trois femmes sont: la femme de chambre, la gouvernante des enfants, et la cuisinière. Celle-ci est une paysanne fort propre et fort entendue, à qui madame de Wolmar a appris la cuisine; car, dans ce pays simple* encore, les jeunes personnes de tout état apprennent à faire elles-mêmes tous les travaux que feront un jour dans leur maison les femmes qui seront à leur service, afin de savoir les conduire au besoin et de ne s'en pas laisser imposer par elles. La femme de chambre n'est plus Babi ; on l'a renvoyée à Ëtange , où elle est née : on lui a remis te soin du château, et une inspection sur la recette, qui la rend en quelque manière le contrôleur de l'économe. Il y avait longtemps que M. de Wolmar pressait sa femme de faire
* simple ! il a donc beancoop changé.
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cet arrangement, sans pouvoir la résoudre à éloigner d'elle un ancien domestique de sa mère, quoiqu'elle eût plus d'un sujet de s'en plaindre. Enfin , depuis les dernières eiplications, elle y a consenti, et Babi est partie. Cette femme est intelligente et fidèle , mais indiscrète et babillarde. Je soupçonne qu'elle a trahi pluS:d'une fois les secrets de sa maîtresse , que M. de Wolmar ne l'ignore pas, et que, pour prévenir la même indiscrétion vis-a-vis de quelque étranger, cet homme sage a su remployer de manière à profiter de ses bonnes qualités sans s'exposer aux . mauvaises. Celle qui l'a remplacée est cette même Fanchon Regard dont vous m'entendiez parler autrefois avec tant de plaisir. Malgré l'augure de Julie, ses bienfaits, ceux de son père et les vôtres, cette jeune femmes! honnête et si sage n'a pas été heureuse dans son établissement. Claude Anet, qui avait si bien supporté sa misère, n'a pu soutenir un état plus doux. £n se voyant dans l'aisance , il a négligé son métier; ets'étant tout a fait dérangé , il s'est enfui du pays , laissant sa femme avec un enfant qu'elle a perdu depuis ce temps-la. Julie, après l'avoir retirée chez elle, lui a appris tous les petits ouvrages d'une femme de chambre ; et je ne fus jamais plus agréablement surpris que de la trouver en fonction le jour de mon arrivée. M. de Wolmar en fait un très-grand cas, et tous deux lui ont confié le soin de veiller tant sur leurs enfanfs que sur celle qui les gouverne. Celle-ci est aussi une villageoise simple et crédule, mais attentive, patiente et docile ; de sorte qu'on n'a rien oublié pour que les vices des villes ne pénétrassent point dans une maison dont les maîtres ne les ont ni ne les souffrent.
Quoique tous les domestiques n'aient qu'une même table, il y a d'ailleurs peu de communication entre les deux sexes; on regarde ici cet article comme très-important. On n'y est point de l'avis de ces maîtres indifférents a tout, hors à leur intérêt, qui ne veulent qu'être bien servis, sans s'embarrasser au surplus de ce que font leurs