‹ Julie (volume 2)Chapitre 103 sur 187 · PARTIE IV, LETTRE X · texte numérisé non relu

PARTIE IV, LETTRE X

gens : od pense au contraire que ceux qui ne veulent qu'être bien servis ne sauraient Têtre longtemps. Les liaisons trop intimes entre les deux sexes ne produisent jamais que du mal. C'est des conciliabules qui se tiennent chez les femmes de chambre que sortent la plupart des désordres d'un ménage. S^H s'en trouve une qui plaise au maître d'hôtel , il ne manque pas de la séduire aux dépens du maître. L'accord des hommes entre eux ni des femmes entre elles n'est pas assez sûr pour tirer a conséquence. Mais c'est toujours entre hommes et femmes que s'établissent ces secrets monopoles qui ruinent a la longue les familles les plus opulentes. On veille donc à la sagesse et a la modestie des femmes, non-seulement par des raisons de bonnes mœurs et d'honnêteté, mais encore par un intérêt très-bien entendu; car, quoi qu'on en dise, nul ne remplit bien son devoir s'il ne l'aime ; et il n'y eut jamais que des gens d'honneur qui sussent aimer leur devoir.

Pour prévenir entre les deux sexes une familiarité dangereuse, on ne les gêne point ici par des lois positives qu'ils seraient tentés d'enfreindre en secret; mais, sans paraître y songer, on établit des usages plus puissants que l'autorité même. On ne leur défend pas de se voir, mais on fait en sorte qu'ils n'en ai«nt ni l'occasion ni la volonté. On y parvient en leur donnant des occupations, des habitudes, des goûts, des plaisirs, entièrement différents. Sur l'ordre admirable qui règne ici, ils sentent que dans une maison bien réglée les hommes et les femmes doivent avoir peu de conmierce entre eux. Tel qui taxerait en cela de caprice les volontés d'un maître se soumet sans répugnance à une manière de vivre qu'on ne lui prescrit pas formellement, mais qu'il juge lui-môme être la meilleure et la plus naturelle. Julie prétend qu'elle l'est en effet; elle soutient que de l'amour ni de l'union conjugale ne résulte point le commerce continuel des deux sexes. Selon elle, la femme et le mari sont bien destinés h vivre ensemble, mais non. pas de la même manière; ils doivent agir de concert

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sans faire les inômes choses. La vie qui charmerait Tun serait, dit-elle, insupportable à l'autre : les inclinations que leur donne la nature sont aussi diverses que les fonctions qu'elle leur impose; leurs amusements ne diffèrent pas moins que leurs devoirs; en un mot, tous deux concourent au bonheur commun par des chemins différents ; et ce partage de travaux et de soins est le plus fort lien de leur union.

Pour moi, j'avoue que mes propres observations sont assez favorables k cette maxime. En effet, n'est-ce pas un usage constant de tous les peuples du monde, hors le Français et ceux qui l'imitent, que les hommes vivent entre eux, les femmes entre elles? S^ils se voient les uns les autres, c'est plutôt par entrevue et presque à 1^ dérobée , comme les époux de Lacédémone j que par un mélange indiscret et perpétuel , capable de confondre et défigurer en eux les plus sages distinctions de la nature. On ne voit point les sauvages même indistinctement mêlés, hommes et femmes. Le soir la famille se rassemble, chacun passe la nuit auprès de sa femme : la séparation recommence avec le jour, et les deux sexes n'ont plus rien de commun que les repas tout au plus. Tel est l'ordre que son universalité montre être le plus naturel ; et, dans les pays même où il est perverti , l'on en voit encore des vestiges. En France , où les hommes se sont soumis à vivre k la manière des femmes et à rester sans cesse enfermés dans la chambre avec elles , l'involontaire agitation qu'ils y conservent montre que ce n'est point a cela qu'ils étaient destinés. Tandis que les femmes restent tranquillement assises ou couchées sur leur chaise longue , vous voyez les hommes se lever , aller , venir , se rasseoir , avec une inquiétude continuelle ; un instinct machinal combattant sans cesse la contrainte où ils se mettent , et les poussant malgré eux a cette vie active et laborieuse que leur imposa la nature. C'est le $eul peuple du monde où les hommes se tiennent debout au spectacle , comme s'ils allaient se

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flélasser au parierre d'avoir resUî lout le jour assis au salon. Enfin, ils sentent si bien Tennui de celle indolence efféminée et casanière , que , pour y mêler au moins quelque sorte d'activité, ils cèdent chez eux la place aux étrangers, et vont auprès des femmes d'autrui chercher il tempérer ce goûU

La maxime de madame de Wolmar se soutient très-bien par l'exemple de sa maison ; chacun étant pour ainsi dira tout à son sexe, les femmes y vivent très-séparées des hommes. Pour prévenir entre eux des liaisons suspectes, son grand secret est d'occuper incessamment les uns et les autres; car leurs travaux sont si différents, qu'il n'y a que Toisiveté qui les rassemble. Le matin chacun vaque à ses fonctions , et il ne reste du loisir à personne pour aller troubler celles d'un autre. L'après-dînée, les hommes ont pour département le jardin, la basse-cour, ou d'autres soins de la campagne; les femmes s'occupent dans la chambre des enfants jusqu'à l'heure de la promenade, qu'elles font avec eux , souvent même avec leur maîtresse, et qui leur est agréable conmie le seul moment où elles prennent l'air. Les hommes , assez exercés par le travail de la journée, n'ont guère envie de s'aller promener, et se reposent en gardant la maison.

Tous les dimanches, après le prêche du soir, les femmes se rassemblent encore dans la chambre des enfants avec quelque parente ou amie , qu'elles invitent tour à tour du consentement de madame. Là , en attendant un petit régal donné par elle, on cause , on chante, on joue au volant, aux jonchets , ou à quelque autre jeu d'adresse propre à plaire aux yeux des enfants , jusqu'à ce qu'ils s'en puissent amuser eux-mêmes. La collation vient, composée de quelques laitages, de gaufres , d'échaudés , de merveilles <, ou d'autres mets du goût des enfants et des femmes. Le vin en est toujours exclu; et les hommes, qui dans tous

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les temps entrent peu dans ce petit gynécée < , ne sont jamais de cette collation, où Julie manque assez rarement. J'ai été jusqu'ici le seul privilégié. Dimanche dernier j'obtins, a force d'importunités , de Ty accompagner. Elle eut grand soin de me faire valoir cette faveur. Elle me dit tout haut qu'elle me l'accordait pour cette seule fois et qu'elle l'avait refusée à M. de Wolmar lui-môme. Imaginez si la petite vanité féminine était flattée , et si un laquais eût été bien venu a vouloir être admis a l'exclusion du maître.

Je fis un goûter délicieux. Est-il quelques mets au monde comparables aux laitages de ce pays? Pensez ce que doivent être ceux d'une laiterie où Julie préside , et mangés à côté d'elle. La Fanchon me servit des grus, de la céracée^, des gaufres, des écrelets. Tout disparaissait à l'instant. Julie riait de mon appétit. Je vois , dit-elle en me donnant encore une assiette de crème , que votre estomac se fait honneur partout, et que vous ne vous tirez pas moins bien de l'écot des femmes que de celui des Valaisans. Pas plus impunément , repris-je; on s'enivre quelquefois à l'un comme à l'autre, et la raison peut s'égarer dans un chalet tout aussi bien que dans un cellier. Elle baissa les yeux sans répondre , rougit, et se mit à caresser ses enfants. C'en fut assez pour éveiller mes remords. Milord, ce fut là ma première indiscrétion, et j'espère que ce sera la dernière.

Il régnait dans cette petite assemblée un certain air d'antique simplicité qui me touchait le cœur; je voyais sur tous les visages la môme gaité , et plus de franchise peut-être que s'il s'y fût trouvé des hommes. Fondée sur la confiance et l'attachement , la familiarité qui régnait entre les servantes et la maîtresse ne faisait qu'affermir le respect et l'autorité ; et les services rendus et reçus ne

' Appartement des feiumec.

' Laitages excellents qui se font sur la montagne de Salëvc. Je doute qu'Us Mtlent connus sous ce nom au Jura , surtout vers l'autre extrémité du lac.

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semblaieut être que des témoignages d'ami lé réciproque. Il n'y avait pas jusqu'au choix du régal qui ne contribuât h le rendre intéressant. Le laitage et le sucre sont un des goûts naturels du sexe, et comme le symbole de l'innocence et de la douceur qui font son plus aimable ornement. Les hommes , au contraire, recherchent en général les saveurs fortes et les liqueurs spiritueuses , aliments plus convenables a la vie active et laborieuse que la nature leur demande; et quand ces divers goûts viennent a s'altérer et se confondre , c'est une marque presque infaillible du mélange désordonné des sexes. £u effet , j'ai remarqué qu'en France , où les femmes vivent sans cesse avec les hommes, elles ont tout a fait perdu le goût du laitage, les hommes beaucoup celui du vin; et qu'en Angleterre , où les deux sexes sont moins confondus , leur goût propre s'est mieux conservé. En général, je pense qu'on pourrait souvent trouver quelque indice du caractère des gens dans le choix des aliments qu'ils préfèrent. Les Italiens, qui vivent beaucoup d'herbages, sont efféminés et mous. Vous autres Anglais , grands mangeurs de viande , avez dans vos inflexibles vertus quelque chose de dur et qui tient de la barbarie. Le Suisse, naturellement froid, paisible et simple, mais violent et emporté dans la colère, aime a la fois l'un et l'autre aliment, et boit du laitage et du vin. Le Français, souple et changeant, vit , de tous les mets et se plie à tous les caractères. Julie ellemême pourrait me servir d'exemple ; car , quoique sensuelle et gourmande dans ses repas , elle n'aime ni la viande , ni les ragoûts , ni le sel , et n'a jamais goûté de vin pur; d'excellents légumes, les oeufs, la crème, les fruits, voilà sa nourriture ordinaire; et, sans le poisson qu'elle aime aussi beaucoup, elle serait une véritable pythagoricienne.

Ce n'est rien de contenir les femmes si l'on ne contient aussi les hommes ; et cette partie de la règle , non moins importante que l'autre, est plus difficile encore; car l'al-

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taquc est en général plus vive que la défense : c'est l'iuteution du conservateur de la nature. Dans la république, on retient les citoyens par des mœurs, des principes, de la vertu; mais comment contenir des domestiques, des mercenaires, autrement que par la contrainte et la gône? Tout Fart du maître est de cacher cette gêne sous le voile du plaisir ou de l'intérêt , en sorte qu'ils pensent vouloir tout ce qu'on les oblige de faire. L'oisiveté du dimanche ; le droit qu'on ne peut guère leur ôter d'aller où bon leur semble quand leurs foiictions ne les retiennent point au logis, détruisent souvent en un seul jour l'exemple et les leçons des six autres. L'habitude du cabaret, le commerce et les maximes de leurs camarades , la fréquentation des femmes débauchées, les perdant bientôt pour leurs maîtres et pour eux-mêmes, les rendent par mille défauts incapables du service et indignes de la liberté.

On remédie à cet inconvénient en les retenant par les mêmes motifs qui les portaient à sortir. Qu'allaient-ils faire ailleurs? Boire et jouer au cabaret. Ils boivent et jouent au logis. Toute la différence est que le vin ne leur coûte rien, qu'ils ne s'enivrent pas, et qu'il y a des gagnants au jeu sans que jamais personne perde. Voici comment on s'y prend pour cela :

Derrière la maison est une allée couverte, dans laquelle on a établi la lice des jeux : c'est là que les gens de livrée et ceux de la basse-cour se rassemblent en été , le dimanche, après le prêche, pour y jouer en plusieurs parties liées, non de l'argent, on ne le souffre pas , ni du vin , on leur en donne , mais une mise fournie par la libéralité des maîtres. Cette mise est toujours quelque petit meuble ou quelque nippe à leur usage. Le nombre des jeux est proportionné à la valeur de la mise ; en sorte que , quand cette mise est un peu considérable , comme, des boucles d'argent, un porte-col, des bas de soie, un chapeau lin , ou autre chose semblable , on emploie ordinairement plusieurs séances k la disputer. On ne s'en tient point a

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«oe seiile espèce de jeu , ou les varie , afin qtiele plus habile daDS un n'emporte pas toutes les mises , et pour les rendre tous plus adroits et plus forts par des exercices multipliés. Tantôt c'est à qui enlèvera à la course un but placé à Tautre bout de l'avenue; tantôt à qui lancera le plus loin la même pierre; tantôt à qui portera le plus longtemps le même fardeau ; tantôt on dispute un prix en tirant au blanc. On joint à la plupart de ces jeux un petit appareil qui les prolonge et les rends amusants. Le maître et la maîtresse les honorent souvent de leur présence; on j amène quelquefois les enfants ; les étrangers même y viennent, attirés par la curiosité, et plusieurs ne demanderaient pas mieux que d'y concourir; mais nul n'est jamais admis qu'avec l'agrément des maîtres et du consentement des joueurs , qui ne trouveraient pas leur compte a l'accorder aisément. Insensiblement il s'est fait de cet usage une espèce de spectacle, où les acteurs, animés par les regards du public , préfèrent la gloire des applaudissements a l'intérêt du prix. Devenus plus vigoureux et plus agiles, ils s'en estiment davantage, et, s'accoutumant à tirer leur valeur d'eux-mêmes plutôt que de ce qu'ils possèdent, tout valets qu'ils sont, l'honneur leur devient plus cher que l'argent.

Il serait long de vous détailler tous les biens qu'on retire ici d'un soin si puéril en apparence et toujours dédaigné des esprits vulgaires, tandis que c'est le propre du vrai génie de produire de grands effets par de petits moyens. M. de Wolmar m'a dit qu'il lui en coûtait à peine cinquante écus par an pour ces petits établissements que sa femme a la première imaginés. Mais , dit-il , combien de fois croyez-vous que je regagne cette somme dans mon ménage et dans mes affaires par la vigilance et Fattention que donnent à leur service des domestiques attachés qui tiennent tous leurs plaisirs de leurs maîtres, par l'intérêt qu'ils prennent à celui d'une maison qu'ils regardent comme la leur, par l'avantage de profiter dans

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leurs travaux de la vigueur qu'ils acquièrent dans leurs jeux , par celui de les conserver toujours sains en les garantissant des excès ordinaires à leurs pareils et des maladies qui sont la suite ordinaire de ces excès , par celui de prévenir en eux les friponneries que le désordre amène infailliblement , et de les conserver toujours honnêtes gens ; enfin par le plaisir d'avoir chez nous à peu de frais des récréations agréables pour nous-mêmes ? Que s'il se trouve parmi nos gens quelqu'un, soit homme, soit femme, qui ne s'accommode pas de nos règles et leur préfère la liberté d'aller sous divers prétextes courir où bon lui semble, on ne lui en refuse jamais la permission ; mais nous regardons ce goût de licence comme "Un indice très-suspect, et nous ne tardons pas à nous défaire de ceux qui l'ont. Ainsi ces mêmes amusements qui nous conservent de bons sujets nous servent encore d'épreuve pour les choisir. Milord , j'avoue que je n'ai jamais vu qu'ici des maîtres former k la fois dans les mêmes hommes de bons domestiques pour le service de leurs personnes , de bons paysans pour cultiver leurs terres , de bons soldats pour la défense de la patrie , et des gens de bien pour tous les états où la fortune peut les appeler.

L'hiver, les plaisirs changent d'espèce ainsi que les travaux. JLes dimanches, tous les gens de la maison, et même les voisins, hommes et femmes indifférenmient, se rassemblent après le service dans une salle basse , où ils trouvent du feu, du vin, des fruits, des gâteaux, et un violon qui les fait danser. Madame de Wolmar ne manque jamais de s'y rendre , au moins pour quelques instants, afin d'y maintenir par sa présence l'ordre et la modestie; et il n'est pas rare qu'elle y danse elle-même , fût-ce avec ses propres gens. Cette règle , quand je l'appris , me parut d'abord moins confotme k la sévérité des mœurs protestantes. Je le dis k Julie ; et voici a peu près ce qu'elle me répondit :

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