‹ Julie (volume 2)Chapitre 104 sur 187 · I.a pure morale est si chargée de devoirs sévères , que · texte numérisé non relu

I.a pure morale est si chargée de devoirs sévères , que

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si on la surcharge encore de formes indifférentes, c'est presque toujours aux dépens de Fessenliel. On dit que c'est le cas de la plupart des moines, qui, soumis à mille règles inutiles , ne savent ce que c'est qu^honneur et vertu. Ce défaut règne moins parmi nous , mais nous n'en sommes pas tout à fait exempts. Nos gens d'église, aussi supérieurs en sagesse à tontes les sortes de prêtres que notre religion est supérieure à toutes les autres en sainteté, ont pourtant encore quelques maximes qui paraissent plus fondées sur le préjugé que sur la raison. Telle est celle qui blâme la danse et les assemblées; comme s'il y avait plus de mai à danser qu'a chanter , que chacun de ces amusements ne fût pas également une inspiration de la nature , et que ce fût un crime de s'égayer en commun par une récréation innocente et honnête! Pour moi je pense au contraire que, toutes les fois qu'il y a concours des deux sexes, tout divertissement public devient innocent par cela même qu'il est public ; au lieu que l'occupation la plus louable est suspecte dans le tête-à-tête ^ L'homme et la femme sont destinés l'un pour l'autre ; la fin de la nature est qu'ils soient unis par le mariage. Toute fausse religion combat la nature : la nôtre seule, qui la suit et la rectifie^ annonce une institution divine et convenable à Thomme. Elle ne doit donc point ajouter sur le mariage aux embarras de l'ordre civil des difficultés que l'Évangile ne prescrit pas , et qui sont contraires a l'esprit du christianisme. Mais qu'on me dise où de jeunes personnes à marier auront occasion de prendre du goût l'une pour l'autre, et de se voir avec plus de décence et de circonspection que dans une assemblée où les yeux du public, incessamment tournés sur elles , les forcent à s'observer avec le plus grand soin. En quoi Dieu est-il offensé par un exercice

' Dans ma lettre à M. d'Alembert sur les spectacles. J'ai transcrit de celle-ci le morceau suivant et quelques autres : mais comme alors Je ne faisais que préparer cette édition, J'ai cru devoir attendre qu'elle par&t pour citer ce qur J'en avais tiré.

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agréable el salutaire, conveDable a la vivacilé de la jeuuesse , qui consisle à se préseoler Pun à l'autre avec grâce et bienséance, et auquel le spectateur impose une gravité dont personne n'oserait sortir?Peut'On imaginer un moyen plus bonnête de ne tromper personne, au moins quant k la figure , et de se montrer avec les agréments et les défauts qu'on peut avoir aux gens qui ont intérêt de nous bien connaître avant de s'obliger à nous aimer? Le devoir de se chérir réciproquement n'emporte>t-il pas celui de se plaire? et n'est-ce pas un soin digne de deux personnes vertueuses et chrétiennes qui songent k s'unir, de préparer ainsi leurs cœurs k l'amour mutuel que Dieu leur impose ?

Qu'arrive-t-il dans ces lieux où règne une éternelle contrainte , où Ton punit comme un crime la plus innocente gaité, où les jeunes gens des deux sexes n^osent jamais s'assembler eu public, et où l'indiscrète sévérité d'un pasleur ne sait prêcher au nom de Dieu qu'une gêne servile, et la tristesse, et l'ennui? On élude une tyrannie insupportable que la nature et la raison désavouent; aux plaisirs permis dont on prive une jeunesse enjouée et folâtre elle en substitue de plus dangereux; les tête-k-tête adroitement concertés prennent la place des assemblées publiques;.k force de se cacher comme si l'on était coupable, on est tenté de le devenir. L'innocente joie aime k s'évaporer au grand jour; mais le vice est ami des ténèbres, et jamais l'innocence et le mystère n'habitèrent longtemps ensemble. Mon cher ami , me dit-elle en me serrant la main comme pour me communiquer son repentir et faire passer dans mon cœur la pureté du sien , qui doit mieux sentir que nous toute l'importance de cette maxime? Que de douleurs et de peines, que de remords et de pleurs nous nous serions épargnés durant tant d'années, si , tous deux aimant la vertu comme nous avons toujours fait, nous avions su prévoir de plus loin les dangers qu'elle court dans le têle-k-tête !

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ËDCore UD coup, cooliiiua madamo de Wolinar d'un toa plus tranquille, ce n'est point dans les assemblées nombreuses, où (oui le monde nous voit et nous écoutç , mais dans des entretiens particuliers, où régnent le secret et la liberté , que les mœurs peuvent courir des risques. Cest sur ce principe que , quand mes domestiques des deux sexes se rassemblent, je suis bien aise qu'ils y soient tous. J'approuve même qu'ils invitent parmi les jeunes^gens du voisinage ceux dont le commerce n'est point capable de leur nuire , et j'apprends avec grand plaisir que , pour louer les mœurs de quelqu'un de nos voisins , on dit : Il est reçu chez M. de Wolmar. En ceci nous avons encore une autre vue. Les hommes qui nous servent sont tous garçons, et parmi les femmes la gouvernante des enfants est encore h marier. Il n'est pas juste que la réserve où vivent ici les uns et les autres leur ôte l'occasion d'un honnête établissement, ^'ous tâchons dans ces petites assemblées de leur procurer cette occasion sous nos yeux, pour les aider à mieux choisir; et en travaillant ainsi à former d'heureux ménages, nous augmentons le bonheur du nôtre.

Il resterait à me justifier moi-même de danser avec ces bonnes gens ; mais j'aime mieux passer condamnalion sur ce point, et j'avoue franchement que mon plus grand motif en cela est le plaisir que j'y trouve. Vous savez que j'ai toujours partagé la passion que ma cousine a pour la danse ; mais, après la perte de ma mère, je renonçai pour ma vie au bal et à toute assemblée publique : j'ai tenu parole , même a mon mariago , et la tiendrai , sans croire y déroger en dansant quelquefois chez moi avec mes hôtes et mes domestiques. C'est un exercice utile à ma santé durant la vie sédentaire qu'on est forcé de mener ici l'hiver. Il m'amuse innocemment; car, quand j'ai bien dansé , mon cœur ne me reproche rien. 11 amuse aussi M. de Wolmar; toute ma coquetteiie en cela se borne k lui plaire, .le suis cause qu'il

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vieoi au lieu oii l*on danse : ses gens en sont plus contents d'être honorés des regards de leur maître ; ils témoignent aussi de ia joie k me voir parmi eux. Enfin je trouve que cette familiarité modérée forme entre nous un lien de douceur et d'attachement qui ramène un peu l'humanité naturelle , en tempérant la bassesse de la servitude et la rigueur de Tautorité.

Voilà, milord, ce que me dit Julie au sujet de la danse , et j'admirai comment avec tant d'affabilité pouvait régner tant de subordination , et comment elle et son mari pouvaient descendre et s'égaler si souvent à leurs domestiques , sans que ceux-ci fussent tentés de les prendre au mot et de s'égaler à eux à leur tour. Je ne crois pas qu'il y ait des souverains en Asie servis dans leurs palais avec plus de respect que ces bons maîtres le sont dans leur maison. Je ne connais rien de plus impérieux que leurs ordres, et rien de si promptement exécuté : ils prient, et l'on vole; ils excusent, et l'on sent son tort. Je n'ai jamais mieux compris combien la force des choses qu'on dit dépend peu des mots qu^on emploie.

Ceci m'a fait faire une autre réflexion sur la vaine gravité des maîtres : c'est que ce sont moins leurs familiarités que leurs défauts qui les font mépriser chez eux , et que l'insolence des domestiques annonce plutôt un maître vicieux que faible : car rien ne leur donne autant d'audace que la connaissance de ses vices , et tous ceux qu'ils découvrent en lui sont à leurs yeux autant de dispenses d'obéir à un homme qu'ils ne sauraient plus respecter.

Les valets imitent les maîtres; et les imitant grossièrement, ils rendent sensibles dans leur conduite les défauts que le vernis de l'éducation cache mieux dans les autres. A Paris, je jugeais les mœurs des femmes de ma connaissance par l'air et le ton de leurs femmes de chambre; et cette règle ne m'a jamais trompé. Outre que la femme de chambre, une fois dépositaire du secret de sa

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