PARTIE IV, LETTBE X
maîtresse, lui fait payer cher sa discrétion, elle agit comme l'autre pense , et décèle toutes ses maximes en les pratiquant maladroitement. £n tontes choses l'exemple des maîtres est plus fort que leur autorité, et il n'est pas naturel que leurs domestiques veuillent être plus honnêtes gens qu'eux. On a beau crier, jurer, maltraiter, chasser, faire maison nouvelle; tout cela ne produit point le bon service. Quand celui qui ne s'embarrasse pas d'être méprisé et haï de ses gens s'en croit pourtant bien servi, c'est qu'il se contente de ce qu'il voit et d'une exactitude apparente , sans tenir compte de mille maux secrets qu'on lui fait incessamment et dont il n'aperçoit jamais la source. Mais oii est l'homme assez dépourvu d'honneur pour pouvoir supporter les dédains de tout ce qui l'environne ? Où est la femme assez perdue pour n'être plus sensible aux outrages? Combien dans Paris et dans Londres de dames se croient fort honorées , qui fondraient en larmes si elles entendaient ce qu'on dit d'elles dans leur antichambre I Heureusement pour leur repos, elles se rassurent en prenant ces Argus pour des imbéciles , et se flattant qu'il ne voient rien de ce qu'elles ne daignent pas leur cacher. Aussi , dans leur mutine obéissance , ne leur cachent-ils guère à leur tour le mépris qu'ils ont pour elles. Maîtres et valets sentent mutuellement que ce n'est pas la peine de se faire estimer les uns des autres.
Le jugement des domestiques me parait être l'épreuve la plus sûre et la plus difficile de la vertu des maîtres; et je me souviens, milord, d'avoir bien pensé de la vôtre en Valais sans vous connaître, simplement sur ce que, parlant assez rudement à vos gens, ils ne vous en étaient pas moins attachés , et qu'ils témoignaient entre eux autant de respect pour vous en votre absence que si vous les eussiez entendus. On a dit qu'il n'y avait point de héros pour son valet de chambre : cela peut être ; mais l'homme juste a l'estime de son valet : ce qui montre assez que l'héroïsme n'a qu'une vaine apparence, et qu'il n'y a rien de solide
que la verlu. C'est surloui dans celte maison qu'on reconnaît la force de son empire dans le suffrage des domestiques; suffrage d'autant plus sûr, qu'il ne consiste point en de vains éloges, mais dans l'expression naturelle de ce qu'ils seutent. IN'entendant jamais rien ici qui leur fasse croire que les autres maîtres ne ressemblent pas aux leurs, ils ne les louent point des vertus qu'ils estiment communes à tous, mais ils louent Dieu dans leur simplicité d'avoir mis des riches sur la terre pour le bonheur de ceux qui les servent et pour le soulagement des pauvres.
La servitude est si peu naturelle a l'homme , qu'elle ne saurait exister sans quelque mécontentement. Cependant on respecte le maître et Ton n'en dit rien. Que s'il échappe quelques murmures contre la maîtresse, ils valent mieux que des éloges. Nul ne se plaint qu'elle manque pour lui de bienveillance, mais qu'elle en accorde autant aux autres ; nul ne peut souffrir qu'elle fasse comparaison de son zèle avec celui de ses camarades , et chacun voudrait être le premier en faveur comme il croit l'être en attachement : c'est la leur unique plainte et leur plus grande injustice.
A la subordination des inférieurs se joint la concorde entre les égaux ; et cette partie de l'administration domestique n'est pas la moins difficile. Dans les concurrences de jalousie et d'intérêt qui divisent sans cesse les gens d'une maison, même aussi peu nombreuse que celle-ci, ils ne demeurent presque jamais unis qu'aux dépens du maître. S'ils s'accordent , c'est pour voler de concert ; s'ils sont fidèles , chacun se fait valoir aux dépens des autres : il faut qu'ils soient ennemis ou complices , et l'on voit a peine le moyen d'éviter a la fois leur friponnerie et leurs dissensions. La plupart des pères de famille ne connaissent que l'alternative entre ces deux inconvénients. Les uns, préférant l'intérêt à l'honnêteté, fomentent cette disposition des valets aux secrets rapports, et croient faire un chef-d'œuvre de prudence en les rendant espions et