PARTIE IV, LETTBE X
surveillauts les uusdes autres. Les autres, plus indoleuts, aiment mieux qu'on les vole et qu'on vive en paix; ils se font une sorte d'honneur de recevoir toujours mal des avis qu'un pur zèle arrache quelquefois à un serviteur fidèle. Tous s'abusent également. Les premiers, en excitant chez eux des troubles continuels, incompatibles avec la règle et le bon ordre , n'assemblent qu'un tas de fourbes et de délateurs, qui s'exercent, en trahissant leurs camarades, à trahir peut-être un jour leurs maîtres. Les seconds , eu refusant d'apprendre ce qui se fait dans leur maison , autorisent les ligues contre eux-mômes, encouragent les méchants, rebutent les bons, et n'entretiennent à grands frais que des fripons arrogants et paresseux, qui, s'accordant aux dépens du maître, regardent leurs services comme des grâces, et leurs vols comme des droits *.
C'est une grande erreur, dans l'économie domestique ainsi que dans la civile, de vouloir combattre un vice par un autre, ou former entre eux une sorte d'équilibre; comme si ce qui sape les fondements de Tordre pouvait jamais servir à l'établir. On ne fait par cette mauvaise police que réunir enfin tous les inconvénients. Les vices tolérés dans une maison n'y régnent pas seuls ; laissez-en germer un, mille viendront à sa suite. Bientôt ils perdent les valets qui les ont, ruinent le maître qui les souffre, corrompent ou scandalisent les enfants attentifs à les observer. Quel indigne père oserait mettre quelque avantage en balance avec ce dernier mal? Quel honnête homme voudrait être chef de famille , s'il lui était impossible de réunir dans sa maison la paix et la fidélité , et qu'il fallût
* J'ai examiné d'assez près la police des grandes maisons, et J'ai vu clairement qn'il était impossible à un maître qui a vingt domestiques de venir Jamais à bout de savoir s'il y a parmi eux un lionnéte homme , et de ne pas prendre pour tel le plus méchant fripon de tous. Cela seul me dégoûterait d'être au nombre des riches. Un des plus doux plaisirs de la vie , le plaisir de la confiance et de l'estime , est perdu pour ces malheureux. Ils achètent bien cher tour leur or.
524 LA NOUVELLE HÉLOÎSE.
acheter le zèle de ses domestiques aux dépens de leur bienveillance mutuelle?
Qui D'aurait vu que celte maison n'imaginerait pas même qu'une pareille difficulté pût exister, tant l'union des membres y paraît venir de leur attachement aux chefs. C'est ici qu'on trouve le sensible exemple qu'on ne saurait aimer sincèrement le maître sans aimer tout ce qui lui appartient ; vérité qui sert de fondement à la charité chrétienne. N'est-il pas bien simple que les enfants du môme père se traitent en frères entre eux? C'est ce qu'on nous dit tous les jours au temple sans nous le faire sentir; c'est ce que les habitants de cette maison sentent sans qu'on le leur dise.
Cette disposition à la concorde commence par le choix des sujets. M. de Wolmar n'examine pas seulement en les recevant s'ils conviennent a sa femme et à lui , mais s'ils se conviennent l'un k l'autre ; et l'antipathie bien reconnue entre deux excellents domestiques suffirait pour faire à l'instant congédier l'un des deux : car, dit Julie, une maison si peu nombreuse , une maison dont ils ne sortent jamais , et où ils sont toujours vis-à-vis les uns des autres, doit leur convenir également à tous , et serait un enfer pour eux si elle n'était une maison de paix. Ils doivent la regarder comme leur maison paternelle , où tout n'est qu'une môme famille. Un seul qui déplairait aux autres pourrait la leur rendre odieuse ; et cet objet désagréable y frappant incessamment leurs regards, ils ne seraient bien ici ni pour eux ni pour nous.
Après les avoir assortis le mieux qu'il est posible, on les unit pour ainsi dire malgré eux par les services qu'on les force en quelque sorte a se rendre, et l'on fait que chacun ait un sensible intérêt d'ôtre aimé de tous ses camarades. Nul n'est si bien venu a demander des grâces pour luimôme que pour un autre : ainsi celui qui désire en obtenir lâche d'engager un autre à parler pour lui ; et cela est d'aulant plus facile, que, soit qu'on accorde ou qu'on re-
PABTIE lY , LETTHE X. âSb
fuse une faveur ainsi demandée , on en fait toujours un mérite à celui qui s'en est rendu Tinlercesseur ; au contraire, on rebute ceux qui ne sont bons que pour eux. Pourquoi, leur dit-on, accorderais- je ce qu'on me demande pour vous , qui n'avez jamais rien demandé pour personne ? Est-il juste que vous soyez plus heureux que vos camarades , parce qu'ils sont plus obligeants que vous? On fait plus, on les engage à se servir mutuellement en secret , sans ostentation , sans se faire valoir ; ce\]ui est d'autant moins difficile à obtenir, qu'ils savent fort bien que le maître, témoin de cette discrétion, les en estime davantage : ainsi l'intérêt y gagne , et l'amour-propre n'y perd rien. Ils sont si convaincus de cette disposition générale , et il règne une telle confiance entre eux , que quand quelqu'un a quelque grâce à demander , il en parle à leur table par forme de conversation : souvent sans avoir rien fait de plus, il trouve la chose demandée et obtenue ; et ne sachant qui remercier , il en a l'obligation a tous.
C'est par ce moyen et d'autres semblables qu'on fait régner entre eux un attachement né de celui qu'ils ont tous pour leur maître, et qui lui est subordonné. Ainsi, loin de se liguer à son préjudice, ils ne sont tous unis que pour le mieux servir. Quelque intérêt qu'ils aient à s'aimer, ils en ont encore un plus grand a lui plaire; le zèle pour son service l'emporte sur leur bienveillance mutuelle ; et tous, se regardant conune lésés par des pertes qui le laisseraient moins en état de récompenser un bon serviteur, sont également incapables de souffrir en silence le tort que l'urr d'eux voudrait lui faire. Cette partie de la police établie dans cette maison me parait avoir quelque chose de sublime ; et je ne puis assez admirer comment monsieur et madame de Wolmar ont su transformer le vil métier d'accusateur en une fonction de zèle , d'intégrité , de courage, aussi noble ou du moins aussi louable qu'elle l'était chez les Romains.
On a commencé par détruire ou prévenir clairemenr ,
dâ6 LA NOUVELLE HÉLOÎSE.
simplemeot, et par des exemples sensibles, cette morale crimÎDelle etservile , cette mutuelle tolérance aux dépens du maître , qu'un méchant valet ne manque point de prêcher aux bons sous l'air d'une maxime de charité. On leur a bien fait comprendre que le précepte de couvrir les fautes de son prochain ne se rapporte qu'à celles qui ne font de tort a personne ; qu'une injustice qu'on voit, qu'on tait , et qui blesse un tiers , on la commet soi-même ; et que comme ce n'est que le sentiment de nos propres défauts qui uous oblige a pardonner ceux d'autrui , nul n'aime à tolérer les fripons s'il n'est un fripon comme eux. Sur ces principes , vrais en général d'homme h homme , et bien plus rigoureux encore dans la relation plus étroite du serviteur au maître, on tient ici pour incontestable que qui voit faire un tort k ses maîtres sans le dénoncer est plus coupable encore que celui qui Ta commis : car celui-ci se laisse abuser dans son action par le profit qu^il envisage; mais l'autre, de sang-froid et sans intérêt, n'a pour motif de son silence qu'une profonde indifférence pour la justice, pour le bien de la maison qu'il sert, et un déair secret d'imiter l'exemple qu'il cache; de sorte que , quand la faute est considérable , celui qui l'a commise peut encore quelquefois espérer son pardon ; mais le témoin qui l'a tue est infailliblement congédié comme un homme enclin au mal.
£n revanche , on ne souffre aucune accusation qui puisse être suspecte d'injustice et de calomnie; c'est-à-dire qu'on n'en reçoit aucune en l'absence de l'accusé. Si quelqu'un vient en particulier faire quelque rapport contre son camarade, ou se plaindre personnellement de lui, on lui demande s'il est suffisamment instruit, c'est-à-dire s'il a commencé par s'éclaircir avec celui dont il vient se plaindre. S'il dit que non , on lui demande encore comment il peut juger une action dont il ne connaît pas assez les motifs. Cette action, lui dit-on, tient peut-être à quelque autre qui vous est inconnue ; elle a peut-être
PÀBTIË IV, LETTBE X. 527
quelque circonstance qui sert a la justiGer du à l'excuser , et que vous ignorez. Comment osez-vous condamner cette conduite avant de savoir les raisons de celui qui Ta tenue? Un mot d'explication Teût peut-être justifiée à vos yeux. Pourquoi risquer de k blâmer injustement, et m'exposer à partager votre injustice? S'il assure s'être éclairci auparavant avec l'accusé : Pourquoi donc, lui réplique-t-on , venez-vous sans lui, comme si vous aviez peur qu'il ne démentît ce que vous avez à dire? de quel droit négligezvous pour moi la précaution que vous avez cru devoir prendre pour vous-même ? Est-il bien de vouloir que je juge sur votre rapport d'une action dont vous n'avez pas voulu juger sur le témoignage de vos yeux ? et ne seriezvous pas responsable du jugement partial que j'en pourrais porter, si je me contentais de votre seule déposition? Ensuite on lui propose de faire venir celui qu'il accuse : s'il y consent, c'est une affaire bientôt réglée ; sHI s'y oppose, on le renvoie après une forte réprimande ; mais on lui garde le secret , et l'on observe si bien l'un et l'autre , qu'on ne larde pas à savoir lequel des deux avait tort.
Cette règle est si connue et si bien établie, qu'on n'entend jamais un domestique de cette maison parler mal d'un de ses camarades absent; car ils savent tous que c'est le moyen de passer pour lâche ou menteur. Lorsqu'un d'entre eux en accuse un autre , c'est ouvertement, franchement, et non-seulement en sa présence , mais en celle de tous leurs camarades , afin d'avoir dans les témoins de ses discours des garantis de sa bonne foi. Quand il est question de querelles personnelles , elles s'accommodent presque toujours par médiateurs , sans importuner monsieur ni madame : mais quand il s'agit de l'intérêt sacré du maître, l'affaire ne saurait demeurer secrète; il faut que le coupable s'accuse ou qu'il ait un accusateur. Ces petits plaidoyers sont très-rares, et ne se font qu'a table dans les tournées que Julie va faire journellement au dîner et au souper de ses gens , et que M. de Wolmar appelle
528 LA NOUVELLE HÉLOiSE.
en riaot ses grands jours. Alors, après avoir écouté paisiblement la plainte et la réponse , si l'affaire intéresse son service , elle remercie l'accusateur de son zèle. Je sais , lui dit-elle, que vous aimez votre camarade; vous m'en avez toujours ditdu bien , et je vous louedece que Famour du devoir et de la justice l'emporte en vous sur les affections particulières ; c'est ainsi qu'en use un serviteur fidèle et un honnête homme. Ensuite, si l'accusé n'a pas tort , elle ajoute toujours quelque éloge à sa justification. Mais s'il est réellement coupable, elle lui épargne devant les autres une partie de la honte. Elle suppose qu'il a quelque chose à dire pour sa défense qu'il ne veut pas déclarer devant tant de monde; elle lui assigne une heure pour l'entendre en particulier, et c'est là qu'elle ou son mari lui parlent comme il convient. Ce qu'il y a de singulier en ceci , c'est que le plus sévère des deux n'est pas le plus redouté , et qu'on craint moins les graves réprimandes de M. de Wolmarque les reproches touchants de Julie. L'un, faisant parler la justice et la vérité , humilie et confond les coupables ; l'autre leur donne un regret mortel de rêtre, en leur montrant celui qu'elle a d'être forcée à leur ôter sa bienveillance. Souvent elle leur arrache des larmes de douleur et de honte, et il ne lui est pas rare de s'attendrir elle-même en voyant leur repentir, dans l'espoir de n'être pas obligée à tenir parole.
Tel qui jugerait de tous ces soins sur ce qui se passe chez lui ou chez ses voisins les estimerait peut-être inutiles ou pénibles. Mais vous, milord, qui' avez de si grandes idées des devoirs et des plaisii*s du père de famille, et qui connaissez l'empire naturel que le génie et la vertu ont sur le cœur humain, vous voyez l'importance de ces détails, et vous sentez à quoi tient leur succès. Richesse ne fait pas riche, dit le roman de la Rose. Les bieps d'un homme ne sont point dans ses coffres, mais dans l'usage de ce qu'il en lire; car on ne s'approprie les choses qu'on possède que par leur emploi , et les abus sont toujours plus inépui-
PÀBTIE IV, LETTBE X. 529
sables que les richesses; ce qui fait qu'on ne jouit pas à proportion de sa dépense, mais à proportion qu*on la sait mieux ordonner. Un fou peut jeter des lingots dans la mer et dire qu'il en a joui : mais quelle comparaison entre cette extravagante jouissance et celle qu'un homme sage eût su tirer d'une moindre somme? L'ordre et la règle qui multiplient et perpétuent l'usage des biens peuvent seuls transformer le plaisir en bonheur. Que si c'est du rapport des choses à nous que naît la véritable propriété; si c'est plutôt remploi des richesses que leur acquisition qui nous les donne, quels soins importent plus au père de famille que l'économie domestique et le bon régime de sa maison, où les rapports les plus parfaits vont le plus directement à lui , et où le bien de chaque membre ajoute alors a celui du chef?
Les plus riches sontrils les plus heureux? Que sert donc Topulence à la félicité? Mais toute maison bien ordonnée est l'image de Pâme du maître. Les lambris dorés, le luxe et la magnificence n'annoncent que la vanité de celui qui les étale ; au lieu que partout où vous verrez régner la règle sans tristesse , la paix sans esclavage , l'abondance sans profusion , dites avec confiance : C'est un être heureux qui commande ici.
Pour moi, je pense que le signe le plus assuré du vrai contentement d'esprit est la vie retirée et domestique , et que ceux qui vont sans cesse chercher leur bonheur chez autrui ne l'ont point chez eux-mêmes. Un père de famille qui se plaît dans sa maison a pour prix des soins continuels qu'il s'y donne la continuelle jouissance des plus doux sentiments de la nature. Seul entre tous les mortels, il est maître de sa propre félicité, parce qu'il est heureux comme Dieu même, sans rien désirer de plus que ce dont il jouit. Gomme cet Être immense , il ne songe pas a amplifier ses possessions, mais à les rendre véritablement siennes par les relations les plus parfaites et la direction la mieux entendue : $'il ne s'enrichit pas par de nouvelles acquis*'
530 LA NOUVELLE HÉLOfSE .
lions, il s'enrichit en possédant mieux ce qu*il a. Il ne jouissait que du revenu de ses terres; il jouit encore de ses terres mômes en présidant a leur culture et les parcourant sans cesse. Son domestique lui était étranger ; il en fait son bien, son enfant, il se l'approprie. Il n'avait droit que sur les actions; il s'en donne encore sur les volontés. Il n'était maître qu'a prix d'argent, il le devient par l'empire sacré de l'estime et des bienfaits. Que la fortune le dépouille de ses richesses , elle ne saurait lui ôter les cœurs qu'il s'est attachés; elle n'ôtera point des enfants à leur père : toute la différence est qu'il les nourrissait hier, et qu'il sera demain nourri par eux. C'est ainsi qu'on apprend à jouir véritablement de ses biens, de sa famille et de soi-même; c'est ainsi que les détails d'une maison deviennent délicieux pour l'honnête homme qui sait en connaître le prix; c'est ainsi que, loin de regarder ses devoirs comme une charge, il en fait son bonheur, et qu'il tire de ses touchantes et nobles fonctions la gloire et le plaisir d'être homme.
Que si ces précieux avantages sont méprisés ou peu connus, et si le petit nombre même qui les recherche les obtient si rarement, tout cela vient de la même cause. Il est des devoirs simples et sublimes qu'il n'appartient qu'à peu de gens d'aimer et de remplir : tels sont ceux du père de famille, pour lesquels l'air et le bruit du monde n'inspirent que du dégoût, et dont on s'acquitte mal encore quand on n'y est porté que par des raisons d'avarice et d'intérêt. Tel croit être un bon père de famille, et n'est qu'un vigilant économe; le bien peut prospérer et la maison aller fort mal. Il faut.des vues plus élevées pour éclairer, diriger cette importante administration , et lui donner un heureux succès. Le premier soin par lequel doit commencer l'ordre d'une maison, c'est de n'y souffrir que d'honnêtes gens, qui n'y portent pas le désir secret de troubler cet ordre. Mais la servitude et l'honnêteté sontelles si compatibles, qu'on doive espérer de trouver des
PABTIE IV, LETTRE X. 531
domesliques honnêtes gens? Non, miiord; pour les avoir il ne faut pas les chercher, il faut les faire , et il n'y a qu'un homme de bien qui sache Tart d'en former d^autres. Un hypocrite a beau vouloir prendre le ton de la vertu , il n'en peut inspirer le goût à personne, et, s'il savait la rendre aimable , il l'aimerait lui-même. Que servent de froides leçons démenties par un exemple continuel, si ce n'est à faire penser que celui qui les donne se joue de la crédulité d'autrui? Que ceux qui nous exhortent à faire ce qu'ils disent, et non ce qu'ils font, disent une grande absurdité! Qui ne fait pas ce qu'il dit ne le dit jamais bien ; car le langage du cœur, qui touche et persuade , y manque. J'ai quelquefois entendu de ces conversations grossièrement apprêtées qu'on tient devant les domestiques comme devant des enfants, pour leur faire des leçons indirectes. Loin de juger qu'ils en fussent un instant les dupes , je les ai toujours vus sourire en secret de l'ineptie du maître qui les prenait pour des sots, en débitant lourdement devant eux des maximes qu'ils savaient bien n'être pas les siennes.
Toutes ces vaines subtilités sont ignorées dans cette maison , et le grand art des maîtres pour rendre leurs domestiques tels qu'ils les veulent est de se montrer a eux tels qu'ils sont. Leur conduite est toujours franche et ouverte, parce qu'ils n'ont pas peur que leurs actions démentent leurs discours. Conmie ils n'ont point pour euxmêmes une morale différente de celle qu'ils veulent donner aux autres , ils n'ont pas besoin de circonspection dans leurs propos; un mot étourdiment échappé ne renverse point les principes qu'ils se sont efforcés d'établir. Ils ne disent point indiscrètement toutes leurs affaires, mais ils disent librement toutes leurs maximes. A table, à la promenade, tête a tête, ou devant tout le monde, on tient toujoui> le même langage; on dit naïvement ce qu'on pense sur chaque chose ; et , sans qu'on songe à personne , chacun y trouve toujours quelque instruction. Comme l^^
532 LA NOUVELLE fléLOlSB.
domestiques ne voient jamais rien faire à leur maître qui ne soit droit , juste, équitable , ils ne regardent point la justice comme le tribut du pauvre, comme le joug du malheureux, comme une des misères de leur état. L'attention qu'on a de ne pas faire courir en vain les ouvriers, et perdre des journées pour venir solliciter le payement de leurs journées , les accoutume a sentir le prix du temps. En voyant le soin des maîtres a ménager celui d'autrui, chacun en conclut que le sien leur est précieux, et se fait un plus grand crime de l'oisiveté. La confiance qu'on a dans leur intégrité donne a leurs institutions une force qui les fait valoir, et prévient les abus. On n'a pas peur que, dans la gratification de chaque semaine, la maîtresse trouve toujours que c'est le plus jeune ou le mieux fait qui a été le plus diligent. Un ancien domestique ne craint pas qu'on lui cherche quelque chicane pour épargner l'augmentation de gage qu'on lui donne. On n'espère pas profiler de leur discorde pour se faire valoir et obtenir de l'un ce qu*aura refusé l'autre. Ceux qui sont à marier ne craignent pas qu'on nuise a leur établissement pour les garder plus longtemps , et qu'ainsi leur bon service leur fasse tort. Si quelque valet étranger venait dire aux gens de cette maison qu'un maître et ses domestiques sont entre eux dans un véritable état de guerre; que ceux-ci, faisant au premier tout du pis qu'ils peuvent, usent en cela d'une juste réprésaille; que les maîtres étant usurpateurs, menteurs et fripons , il n'y a pas de mal a les traiter comme ils traitent le prince, ou le peuple, ou les particuliers , et à leur rendre adroitement le mal qu'ils font à force ouverte ; celui qui parlerait ainsi ne serait entendu de personne : on ne s'avise pas même ici de combattre ou prévenir de pareils discours ; il n'appartient qu'a ceux qui les font naître d'être obligés de les réfuter.
Il n'y a jamais ni mauvaise humeur ni mutinerie dans Fobéissance , parce qu'il n'y a ni hauteur ni caprice dans le commandement, qu'on n*exige rien qui ne soit raison-