‹ Julie (volume 2)Chapitre 114 sur 187 · PARTIS IV, LETTBE XI · texte numérisé non relu

PARTIS IV, LETTBE XI

petits fleuristes qui se pâment à Taspect d'une reiionculB, et se prosternent deyant de§ tulipes. Là-dessus je leur ra* contai , milord , cç qui m'était arrivé autrefois à Londres dans ce jardin de fleurs où nous fûmes introduits avec tant d'appareil, et où nous vîmes briller si pompeusement tou^ les trésors de la Hollande sur quatre couches de fumiet. Je n'oubliai pas la cérémonie du parasol et dé la petite baguette dont on m^honora , moi indigne., ainsi que les autres spectateurs. Je leur confessai humblement eom^ . ment, ayant voulu m'évertuer a mon tour et hasarder de m'extasier à la vue d'une tulipe dont la couleur me parut vive et la forme élégante , je fus moqué , hué, sifflé de tous les savants y et comment le professeur du jardiu , passant du mépris de la fleura celui du panégyriste, ne daigna plus me regarder de toute la séance. Je Jpense , ajoutai-je, qu'il eut biea du regret à sa baguette et k son parasol pro* fanés.

Ce goût, dit M, de Wolmar, quand il dégénère en manie, a quelque chose de petit et de vain qui le rend puéril et ridiculement coûteux. L'autre , au moins, à de la noblesse, de la grandeur , et quelque sorte de vérité ; mais qu'est-ce que la valeur d'une patte ou d'uta oignon qu'un insecte ronge ou détruit peut-être au moment qu'on le marchande , ou d'une fleur précieuse à inidi et flétrie avant que le soleil soit couché ? qu'est-ce qu'une beauté conventionnelle qui n'est sensible qu'aux yeux des curieux , et qui ti'est beauté que parce qu'il leur plaît qu'elle le soit? Le temps pôut venir qu'on cherchera dans les fleurs tout le contraire de ce qu'on y cherche aujourd'hui , «t avec autant de raison ; alors vbus serez le docte h votre tour, et votrie curieux l'ignorant. Toutes ces petites observations qui dégénèrent en étude né conviehhent point à l'homme raisonnable qui veut dcmnér a son corps un exercice mo* déré, ou délasser son esprit a la promenade en s'entretenant avec ses amis. Les fleurs sont faites pour amuser nos regards en passant , et non pour être si curieusement

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aDalomisées >. Voyez leur reine briller de toates parts daos ce verger : elle parfume l'air , elle enchante les yeux , et ne coûte presque ni soin ni culture. Cest pour cela que les fleuristes la dédaignent : la nature Ta faite si belle qu'ils ne lui sauraient ajouter des beautés de convention; et, ne pouvant se tourmenter à la cultiver, ils n'y trouvent rien qui les flatte. L'erreur des prétendus gens de goût est de vouloir de l'art partout , et de n'être jamais contents que Tart ne paraisse ; au lieu que c'est à le cacher que consiste le véritable goût , surt-out quand il est question des ouvrages de la nature. Que signifient ces allées si droites , si Mbiées , qu'on trouve sans cesse ; et ces étoiles , par lesquelles , bien^ loin d'étendre aui yeux la grandeur d'un parc, conmie on l'imagine , on ne fait qu'en montrer maladroitement les bornes ? Voit-on dans les bols du sable de rivière? ou le pied se repose-t-il plus doucement sur ce sable que sur la mousse ou la pelouse? La nature emploie-t-elle sans cesse l'équerre et la règle? Ont-ils peur qu'on ne la reconnaisse en quelque chose , malgré leurs soins pour la défigurer? Enfin n'est-il pas plaisant que, cftnme s'ils étaient déjà las de la promenade en la commençant, ils affectent de la faire en ligne droite pour arriver plus vite au terme? Ne dirait-on pas que, prenant le plus court chemin , ils font un voyage plutôt qu'une promenade , et se hâtent de sortir aussitôt qu'ils sont entrés?

Que fera donc l'homme de goûtqui vit pour vivre, qui sait jouirde lui-même, qui cherche les plaisirs vrais et simples, qui veut se faire une promenade à la porte de sa maison? Il la fera si commode et si agréable qu'il s'y puisse plaire k toutes les heures de la journée , et pourtant si simple et si naturelle qu'il semble n'avoir rien fait. Il rassemblera l'eau , la verdure, l'ombre et la fraîcheur; car la nature

' Le sage Wolmar n'y avait pas bien regardé. Lui . qui savait si bien observer les hommes, observait-il si mal la nature? Ignoralt-il que si son auteur est ■«rand dans les grandes choses , il est trëS'grand dans les petites ?

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aassi rassemble toutes ces choses. Il ne donnera à rien de la symétrie ; elle est ennemie de la nature et de la variété; et toutes les allées d'un jardin ordinaire se ressemblent si fort, qu'on croit être toujours dans la même : il élaguera le terrain pour s'y promener commodément; mais les deux côtés de ses allées ne seront point toujours exactement parallèles ; la direction n'en sera pas toujours en ligne droite, elle aura Je ne sais quoi de vague comme la démarche d'un homme oisif qui erre en se promenant. Il ne s'inquiétera point de se percer au loin de belles perspectives : le goût des points de vue et des lointains vient du penchant qu'ont la plupart des hommes à ne se plaire qu'où ils ne sont pas : ils sont toujours avides de ce qui est loin d'eux ; et l'artiste qui ne sait pas les rendre assez contents de ce qui les entoure , se donne cette ressource pour les amuser : mais l'homme dont je parle n*a pas cette inquiétude, et quand il est bien où il est , il ne se soucie point d'être ailleurs. Ici , par exemple, on n'a pas de vue hors du lieu , et l'on est très-content de n'en pas avoir. On penserait volontiers que tous les charmes de la nature y sont renfermés, et je craindrais fort que la moindre échappée de vue au dehors n'ôtât beaucoup d'agrément à cette promenade ^ Certainement tout homme qui n'aimera pas a passer les beaux jours dans un lieu si simple et si agréable n*a pas le goût pur ni l'âme saine. J'avoue qu'il n'y

* Je ne sais si l'on a Jamais essayé de donner aux longoes allées d'une étoile une conrbore légère, en sorte que l'œil ne pût suivre cha<iue allée tout à fait jusqu'au bout , et que l'extrémité imposée en fût cachée au spectateur. On perdrait, il est vrai , l'agrément des points de vue ; mais on gagnerait l'avantage si cher anx propriétaires d'agrandir à l'imagination le lieu où l'on est , et , dans le milieu d'une étoile assez bornée , on se croirait perdu dans un parc immense. Je suis persuadé que la promenade en serait aussi moins ennuyeuse , quoique plus solitaire; car tout ce qui donne prise à Timagination excite les idées et nourrit l'esprit. Mais les faiseurs de Jardins ne sont pas gens à sentir ces choses-là. Combien de fbb, dans un lieu rustique, le crayon leur tomberait des mains, comme à Le Nostre dans le parc de Saint- James , s'ils connaissaient comme lui ce qui donne de la vie à la nature et de T intérêt à son spectacle !

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faut pas amener en poihpe les étrangers; hiais en revanche on s'y peut plaire soi-même, sans le iliodti'er a personne. Monsieur, lui dis-je , ces gens si riches qui font de si beaux Jardins ont de fort bonnes raisons pour n'aimer guère à se promener tout seuls, ni à se trouver vis-à-vis d'eux-mêmes ; aiiisi ils font très-bieil de ne songer en cela qu'aux autres. Au reste , j'ai vu à la Chine des Jardins tels que vous les démandez, et faits avec tant d'art, que l'art n'y paraissait point, mais d'une manière si dispendieuse et entretenus à si grands frais, que cette idée m'ôtait tout le plaisir que j'aurais pu goûter k les voir. C'étaieht des roches , des grbltes, des ca^cadfô artificielles, dans des lieUx plains et sablonneux où l'bn n'a que de l'eau de puits ; c'étaient des fleurs et des plantes rares de tous les climats de la Chihe et de ia Tartarie , rassemblées et cultivées en tin même sol. On n'y voyait a là Vérité ni belles allées rii compartiments t^gùliers ; mais bti y voyait entasëées avec profusion des merveilles (JU'Ott ne trouve qu'éparses et séparées; la nature s'y présentait sous mille aspects divers , et le tout ensemble n'était point naturel. Ici l'on n'a transporté ni terres ni pierres, on n'a fait ni pompes ni réservoirs, on n*a besoin ni de serrés, ni de fourneaux, ni de cloches , ni de paillassons. Utl terrain presque uni a reçu des ornements très-simples ; des herbes comiûunes, des arbrisseaux communs^ quelques filets d'eau coulant sans apprêt, sans contrainte, ont suffi pour l'embellir. C'est un jeu sans effort, dont la facilité donne au spectateur un nouveau t)laisir. Je sens qtie ce séjour pourl'ait être encore plus agréable et me plaire infiniment moins, tel est, par exemple, le parc célèbre de milord Cobham à Staw. C'est un composé de lieux trè^beaux et très-pittoresques, dont les aspects ont été choisis en différents pays , et dont tôUl paraît naturel , excepté l'asseniblage, comme dans les jardins de la Chine dont je viens de vous parler. Le maître et le créateur de cette superbe solitude y a même fait construire des ruines , des temples,

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