PARTIB IV, LETTRE XI
d'anci^ng édifices) ^et les temps aiaâi que les lieux y sont rassemblés avec une magnifi^nce plus qu'humaine. Voilà précisén^ent de quoi je me plains, le voudrais qile les amusements des hommes eussent toujours uU air facile qiii ne fit point songer à leur faiblesse, et qu'en adinirant ces merveilles on n.'eût poiat Fimagiiiation fatiguée des sonpnes et d^s travauî qu'elle^oiit coûtés. Lé^ôrt ne nous donne-t-il pas asset de peines «sans en mettre jusque dans nos jeux?
Je n'ai qu'un seulreproehe à faire à votre Elysée ^ ajoutai-je en regardant Julie , mais qui vous paraîtra grave : c'est d'être un amusement superflu. A quoi bon vous faire une uouTelle promenade, ayant de l'autre côté de la maison des bosquets hï charbiants et si négligés? 11 esl vrai, ditelle un peu embarrassée; m^is j'aime mieux ceci. Si vous aviez bien songé à votre questioti avant que de la faire, interrompit M. dé Wolmàr, elle serait plus qu'indiscrèle. Jamais ma femme , depuis son mariage , n'a mis les pieds dans les bonnets dont vous parlez. J'en sais la rslisdn , quoiqu'elle me l'ait toujours tue. Vous qui ne l'ignorez pas, apprenez à tespecter lés lieux où vous êtes ; ils sont plantés par les mains de la vertu.
A p^ine avais-je reçu cette. juste réprimande, que la petite famille, menée par Faiichon, entra comme nous sortions. Ces trois aimables. enfabte se jetèreilt au cou de mon$ieur et de madame de Wblniar. J'eus ma part de leurs petites caresses. Nous rentrâmes, Julie et moi, dans l'Elysée en faisant quelques pas aVec eux, puis nous al* lames rejoindre M. de Wolmar, qui parlait k des ouvriers. Chemin faisant, elle me dit qu'après être devenue mère il lui était venu sur cette promenade une idée qui avait augmenté son zèle pour l'embellir. J'ai pensé, me dit-elle, à l'amusement dé mes enfants et à leur santé quand ils seront plus âgés. L'entretien de ce lieu demande plus de soiri que de peine; il s'agit plutôt de donner un certain
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contour aui rameaui des plantes que de bêcher et labourer la terre : j'en veux faire un jour mes petits jardiniers; ils auront autant d'exercice qu'il leur en faut pour renforcer leur tempérament, et pas assez pour le fatiguer; d'ailleurs ils feront faire ce qui sera trop fort pour leur âge, et se borneront au travail qui les amusera. Je ne saurais vous dire, ajouta-t-elle , quelle douceur je goûte h me représenter mes enfants occupés à me rendre les petits soins que je prends avec tant de plaisir pour eux , et la joie de leurs tendres cœurs en voyant leur mère se promener avec délices sous des ombrages cultivés de leurs mains. En vérité, mon ami, me dit-elle d'une voix émue, des jours ainsi passés tiennent du bonheur de l'autre vie; et ce n'est pas sans raison qu'en y pensant j'ai donné d'avance à ce lieu le nom d'Elysée. Milord , cette incomparable femme est mère comme elle est épouse, comme elle est amie, conmie elle est fille; et, pioar l'éternel supplice démon cœur, c'est encore ainsi qu'elle fut amante.
Enthousiasmé d'un séjour si charmant , je les priai le soir de trouver bon que durant mon séjour chez eux la Fancbon me confiât sa clef et le soin de nourrir les oiseaux. Aussitôt Julie envoya le sac au grain dans ma chambre et me donna sa propre clef. Je ne sais pourquoi je la reçus avec une sorte de peine : il me sembla que j'aurais mieux aimé celle de M. de Wolmar.
Ce matin je me suis levé de bonne heure , et avec l'empressement d'un enfant je suis allé m'enfermer dans l'île déserte. Que d'agréables pensées j'espérais porter dans ce lieu solitaire où le doux aspect de la seule nature devait chasser de mon souvenir tout cet ordre social et factice qui m'a rendu si malheureux! Tout ce qui va m'environner est l'ouvrage de celle qui me fut si chère. Je la contemplerai tout autour de moi; je ne verrai rien que sa main n'ait touché ; je baiserai des fleurs que ses pieds auront foulées ; je respirerai avec la rosée un air qu'elle a respiré ;
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son goût dans ses amosoments me rendra présente tou» ses charmes , et je la trouverai partout comme elle est au fond de mon cœur.
En entrant dans l'Elysée avec ces dispositions je me suis subitement rappelé le dernier mot que me dit hier M. de' Wolmar à peu près dans la même place. Le souvenir de ce seul mot a changé sur-le-champ tout l'état de mon âme. J'ai cru voir l'image de la vertu où je cherchais celle du* plaisir; cette image s'est confondue dans mon esprit avec les traits de madame de Wolmar; et, pour la première fois depuis mon retour, j'ai vu Julie en son absence, non telle qu'elle fut pour moi et que j'aime encore à me la représenter, mais telle qu'elle se montre k mes yeux tous les jours. Milord, j'ai cru voir cette femme si charmante, si chaste et si vertueuse, au milieu de ce même cortège qui l'entourait hier. Je voyais autour d'elle ses trois aimables enfants, honorable et précieux gage de l'union conjugale et de la tendre amitié, lui faireet recevoir d'elle mille touchantes caresses. Je voyais a ses côtés le grave Wolmar, cet épou x si chéri, si heureux, si digne de Pétre. Je croyais voir son œil pénétrant et judicieux percer au foild de mon cœur et m'en faire rougir encore; je croyais entendre sortir de sa bouche des reproches trop mérités et des leçons trop mal écoutées. Je voyais à sa suite cette même Fanchon Regard, vivante preuve du triomphe des vertus et de l'humanité sur le plus ardent amour. Ah 1 quel sentiment coupable eût pénétré jusqu'à elle a travers cette inviolable escorte ? Avec quelle indignation j'eusse étouffé les vils transports d'une passion criminelle et mal éteinte! et que je me serais méprisé de souiller d'un seul soupir un aussi ravissant tableau d'innocence et d'honnêteté ! Je repassais dans ma mémoire les discours qu'elle m'avait tenus en sortant; puis , remontant avec elle dans un avenir qu'elle contemple avec tant de charmes, je voyais celle tendre mère essuyer la sueur du front de ses enfants , baiser leurs joues enflammées, et livrer ce cœur fait pour aimer au plus doux seo-
dS4 L4 nOUYBLLE HÂLOltS.
liment de la naUlre. Il D*y avait pas jusqu'à ce nom d'Ëlysée qui oe rectifiât en moi les écarte de TimaginatioD , et ne portât dans mon âme un calme préférable au trouble des passions les plus séduisantes. Il me peignait en quelque sorte rintérieiir de celle qui Tavait trouvé; je pensais qu'avec une conscience agitée oii n*aurait jamais choisi ce nom-là. Je me disiais : La paix règne au fond de son cœur comme dans Tasile qu^elle a noihnié.
Je m'étais promis une rêverie agréable ; j'ai rêvé plus agréablement que je ne m'y étais attendu. J'ai passé dans l'Elysée dent heures auxquelles je ne préfère aucun tiemps de ma vie. En voyant avec quel charme et quelle rapidité elles s'étaient écoulées, j'ai trouvé qu'il y a dans la méditation des pensées honnêtes une sorte de bien-être que les méchante n'ont jamais connu ; c'est celui de se plaire avec soi-même. Si l'on y sotigeait sans prévention, je ne sais quel autre plaisir oti pourrait égaler à célui*là. Je sens au moins que quiconque aime autant que moi la solitude doit craindre de s'y préparer des tourments. Peut-être tireraiton des mêmes principes la clef dés faux jugemente des hommes sur les avantages du vice et sur ceux de la vertu; car la jouissanice de la vertu, est tout intérieure, et ne s'aperçoit que par celui qui la sent : mais tous les avantages du vice frappent les yeux d'autfiii , et il n'y a que celui qui les a qui sache ce qu'ils lui (k)iitént.
Se a clascan Tlnterno affanno Si leggesse in fronte scritto .
Quanti mal, cbe Invidia fanno , Ci farebbero pletà ^ I
Gomme il se faisait tard sans que j'y songeasse , M. de
I « Oh I si les toumients secrets qui rongent tes tatan se lisaient sor M » Ytsages, combien de gens qui font envie feraient pitié ! »
II aurait pu ajouter la suite, qui est très-beUe, et ne convient pas moins an sujet:
Si vedrla che l lor nemicl Hamio in seno, et si rlducc
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Wolmar est V'enu me joindre , et m'avertir que Julie et \e Ihé^'attendaient. C'est Vous , leur ai-je dit en m'ercusant, qui m'empêchiez d'être avec tous : je fus si charmé de ma soirée d'hier que j'en suis retourné jouir ce matin : heureusemisnt il n'y a point de mal; et puist^ue vous m'avei attendu, ma matinée n'est pas perdue.
C'est fort bien dit, a répondu madame de Wolmar; il vaudrait mieux s'attendre jusqu'à midi qUe de perdre le plaisir de déjeunet ensemble. Les étrangers ne sont jamais admis le matin dans ma chambre, tet déjeunent dans la leur. Le déjeuner est le repas des amis ; les valets en sont exclus, les importuns ne s'y montrent point; on y dit tout ee qu'on pebse, on y révèle tous ses secrets, on n'y contraint aucun de ses sentiments; on peut s'y livrer sans imprudence aut douceurs de la confiance et de la familiarité. C'est presque le seul moment où il soit permis d'être ce qu'on est : que ne dure-t-il toute la journée! Ahl JUlië, ai-je été prêt a dire , voilà un vceu l)ieh intéressé 1 mais Je me suis tu. La première chose que j'ai retranchée avec l'amour a été la louange. Louer quelqu'un en face, à moins que ce de soit sa maîtresse, qu'est-ce faire autre chose sinon le taxer de vanité? Vous savez, milord , si c'est à madame de Wolmar qu'on peut faire ce reproche. Won , non ; je l'honore trop pour ne pas l'honorer en silence. La voir, l'entendre, observer sa conduite, n'est-Kîe pas assez la louer?
lettre xii. — de madame de tvolmah a madame d'obbe.
Il est écrit , chère amie , que tu dois être dans tous les temps ma sauvegarde contre moi-m^e , et qu'après m'a-
Nel parère a noi felici Ogni lor félicita.
« On verrait que renneml qai les dévore est caché dans leur propre sein , et » que tOQt lear prétendu bonheur se réduit à paraître heureux. >»
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voir délivrée avec tant de peine des pièges de mon coeur , tu me garantiras encore de ceux de ma raison. Après tant d'épreuves cruelles, j'apprends k me défier des erreurs, comme des passions dont elles sont si souvent l'ouvrage. Que n'ai-ie eu toujours la même précaution 1 Si dans les temps passés j'avais moins compté sur mes lumières, j'aurais eu moins à rougir de mes sentiments.
Que ce préambule ne t'alarme pas. Je serais indigne de ton amitié si j'avais encore à la consulter sur des sujets graves. Le crime fut toujours étranger k mon cœur , et j'ose l'en croire plus éloigné que jamais. Écoute-moi donc paisiblement, ma cousine, et crois que je n'aurai jamais besoin de conseil sur des doutes que la seule honnêteté peut résoudre.
Depuis six ans que je vis avec M. de Wolmar dans la plus parfaite union qui puisse régner entre deux époux , tu sais qu'il ne m'a jamais parlé ni de sa famille ni de sa personne, et que, l'ayant reçu d'un père aussi jaloux du bonheur de sa fille que de l'honneur de sa maison , je n'ai point marqué d'empressement pour en savoir sur son compte plus qu'il ne jugeait k propos de m'en dire. Contente de lui devoir , avec la vie de celui qui me l'a donnée, mon honneur, mon repos, ma raison, mes enfants, et tout ce qui peut me rendre quelque prix k mes propres yeux , . j'étais bien assurée que ce que j'ignorais de lui ne démentait point ce qui m'était connu; et je n'avais pas besoin d'en savoir davantage pour l'aimer, l'estimer, l'honorer autant qu'il était possible.
Ce matin , en déjeunant, il nous a proposé un tour de promenade avant la chaleur; puis, sous prétexte de ne pas courir , disait-il , la campagne eu robe de chambre , il nous a menés dans les bosquets, et précisément, ma chère, dans ce même bosquet où commencèrent tous les malheurs de ma vie. En approchant de ce lieu fatal , je me suis senti un affreux battement de cœur; et j'aurais refusé d'entrer si la honte ne m'eût retenue, et si le sou-