‹ Julie (volume 2)Chapitre 116 sur 187 · PÀBTIE IV , LETTRE XII · texte numérisé non relu

PÀBTIE IV , LETTRE XII

venir d'un mot qui fut dit Tautre jour dans rElyséc ne m'eût fait craindre les interprétations. Je ne sais si le philosophe était plus tranquille; mais, quelque temps après, ayant par hasard tourné les yeux sur lui, je Pai trouvé pâle , changé , et ]e ne puis te dire quelle peine tout cela m'a fait.

En entrant dans le bosquet j'ai vu mon mari me jeter un coup d'œil et sourire. Il s'est assis entre nous ; et, après un moment de silence , nous prenant tous deux par la main : Mes enfants, nous a-t-il dit, je conunence à voir que mes projets ne seront point vains , et que nous pouvons être unis tous trois d'un attachement durable, propre à faire notre bonheur commun et ma consolation dans les ennuis d'une vieillesse qui s'approche ; mais je vous connais tous deux mieux que vous ne me connaissez : il est juste de rendre les choses égales ; et, quoique je n'aie rien de fort intéressant a vous apprendra, puisque vous n'avez plus de secret pour moi , je n'en veux plus avoir pour vous.

Alors il nous a révélé le mystère de sa naissance, qui jusqu'ici n'avait été connue que de mon père. Quand tu le sauras , tu concevras jusqu'où vont le sang-froid et la modération d'un homme capable de taire six ans un pareil secret a sa femme : mais ce secret n'est rien pour lui , et il y pense trop peu pour se faire un grand effort de n'en pas parler.

Je ne vous arrêterai point, nous a-t-il dit , sur les événements de ma vie : ce qui peut vous importer est moins de connaître mes aventures que mon caractère. Elles sont simples comme lui; et sachant bien ce que je suis, vous comprendrez aisément ce que j'ai pu faire. J'ai naturellement l'âme tranquille et le cœur froid. Je suis de ces hommes qu'on croit bien injurier en disant qu'ils ne sentent rien , c'est-a-dire qu'ils n'ont point de passion qui les détourne de suivre le vrai guide de l'homme. Peu sensible au plaisir et à la douleur , je n'éprouve même que

558 LA NOUVELLE HSLOiSfi.

trèS'faiblement ce sentiment d'intérêt et d'humailité qui nous approprie les affections d'autrui. Si j'ai de la peine a voir souffrir les gens de bien , la pitié n'y eiitre jiour rien , car Je n'en ai point à voir souffrir Ifes méchants. Mon seol principe actif est le goût naturel de Tordre; et le concours bien combiné du jeu de la fortune et des ac^ tions des hommes me plàit exactement comme une belle symétrie dans un tableau , ou comme une pièee ïmn coti<duite au théâtre. Si j'ai quelque passioii dominante, c'est celle de l'observation. J'aime à lire dans les cœurs des hommes : comme le mien me fait peu d'illusion, que j'observe de sang-froid et sans intérêt, et qu'une longue expériepce m'a donné de la sagacité , je ne me trompe guère dans mes jugements; aussi c'est Ib toute la récompense de l'amour-propre dans mes études continuelles ; car je n'aime point à faire un rôle, mais Seulement à voir jouer les autres : la société m'est agréable pour la contempler, non pour en faire partie. Si je pouvais changer la nature de mon être et devenir un œil vivant , je ferais volontiers Cet échange. Ainsi mon indifférence pour les honounes ne nie rend point indépendant d'eux ; sans mé soucier d'en être vu j'ai besoin de les voir, et sans m'étré chers ils me sont nécessaire^.

Les deux premiers états de la société que j'eus occasion d'observer furent les courtisans et les valets ; deux ordres d'hommes moins différents en effet qu'en apparence , et si peu dignes d'être étudiés, si faciles a connaître , que je m'ennuyai d'eux au premier regard. En quittaiit là cour, où tout est si tôt vu, je me dérobai sans le savoir au péril qui m'y menaçait et dont je n'aubais point échappé. Je changeai de nom, et, voulant connaître les militaires, j'allai chercher du service chez un prince étranger; c'est là que j'eus lé bonheur d'être utile à votre père, que le désespoir d'avoir tiié son ami forçait à s'exposer témérairement et contre son devoir. Le cœur sensible et reconnaissant de ce brave officier commença dès lors a me

PÀBIIS IV, LETTBS XII. '5i59

donner meilleure opinion de l'hnnlantté. Il s'unit a moi d'une amitié à laquelle il m'était impossible de refuser la mienne ; et nous ne cessâmes d'entretenir depuis ce tempslà des liaisons qui devinrent plils étroites de jour en jour. J'appris dans ma nouvelle condition que l'intérêt n'est pas, comme je l'avais cru, le seul mobile des actions humaines , et que parmi les foules de préjugés qui combattent la verts, il en est aussi qui la favorisent. Je conçus que le caractère général de l'bomme est un amour-propre indifférent par lui-même, bon ou mauvais par les accidents qui le modifient, et qui dépendent des coutumes, des lois, des rangs , de la fortune, et de toute nôtre police humaine. Je me livrai donc a mon penchant, et, méprisant la vaine opinion des conditions , je me jetai successivement dans les divers états qui pouvaient m'aider à les comparer tous et à connaître les un^ par les autres. Je sentis, comme vous l'avez remisirqné dans quelque lettre, dit-il à Saint-Preux , qu'on ne voit rien quand on se contente de regarder, qu'il faut agir soi-même pour voir agir les hommes; et je me fis acteur pônr être spectateur. Il est toujours aisé de deëcendre : j'essayai d'une multitude de condiliods dont jamafs homme de la mienne ne s'était avisé; Je devins même paysan ; et quaild Julie m'a fait garçon jardinier, elle ne m'a point trouvé si novice au métier qu'elle aurait pu croire.

Avec la véritable connaissance des hommes , dont l'oisive philosophie ne donne que Tapparence , je trouvai un autre avantage auquel je ne m'étais point attendu : ce fUt d'aiguiser par une vie actiVe cet amOùr de l'ordre que j'ai reçu de la nature ^ et de prendre un Nouveau goût pour le bien par le plaisir d'y^ contribuer. Ge sentiment me rendît un peu moins cOntemt>latif $ m'Unit un peu plus à moimême ; et , par une suite assez naturelle de ce progrès , je m'aperçus que j'étais seul. La solitude, qui m'ennuya toujours, me devenait affreuse, et je ne pouvais plus espérél* de l'éviter longtemps. Sans avoir perdu ma froideur , j'a-

560 '^^ IfOUYELLE HBLOÏSE.

vais besoin d'un attachement; Timage de la caducité sans consolation mWfligeait avant le temps , et pour la première fois de ma vie je connus Tinquiétude et la tristesse. Je parlai de ma peine au baron d'Étange. Il ne faut point, me dit-il vieillir garçon. Moi-même , après avoir vécu presque indépendant dans les liens du mariage, je sens que j'ai besoin de redevenir époux et père, et je vais me retirer dans le sein de ma famille. Il ne tiendra qu'à vous d'en faire la vôtre , et de me rendre le fils que j'ai perdu. J'ai une fille unique à marier : elle n'est pas sans mérite ; elle a le cœur sensible, et l'amour de son devoir lui fait aimer tout ce qui s'y rapporte. Ce n'est ni une beauté ni un prodige d'esprit ; mais venez la voir, et croyez que si vous ne sentez rien pour elle, vous ne sentirez jamais rien pour personne au monde. Je vins, je vous vis, Julie, et je trouvai que votre père m'avait parlé modestement de vous. Vos transports, vos larmes de joie en l'embrassant , me donnèrent la première ou plutôt la seule émotion que . j'aie éprouvée de ma vie. Si cette impression fut légère, elle était unique ; et les sentiments n'ont besoin de force pour agir qu'en proportion de ceux qui leur résistent. Trois ans d'absence ne changèrent point l'état de mon coBur. L'état du vôtre ne m'échappa pas à mon retour , et c'est ici qu'il faut que je vous venge d'un aveu qui vous a tant coûté. Juge, ma chère, avec quelle étrange surprise j'appris alors que tous mes secrets lui avaient été révélés avant mon mariage, et qu'il m'avait épousée sans ignorer que j'appartenais à un autre.

Gett^ conduite était inexcusable, a continué M. deWolmar^ J'offensais la délicatesse; je péchais contre la prudence; j'exposais votre honneur et le mien; je devais craindre de nous précipiter tous deux dans des malheurs sans ressource ; mais je vous aimais, et n'aimais que vous ; tout le reste m'était indifférent. Gomment réprimer la passion même la plus faible quand elle est sans contrepoids? Voila rinconvénient des caractères froids et tran-

Page 1