PARTIE lY, LETTBE XII
quilles. Tout va bien tant que leur froideur les garantit des tentations; mais s'il en survient une qui les atteigne, ils sont aussitôt vaincus qu'attaqués ; et la raison, qui gouverne tandis qu'elle est seule, n*a jamais de force pour résister au moindre effort. Je n'ai été tenté qu'une fois, et j'ai succombé. Si l'ivresse de quelque autre passion m'eût fait vaciller encore , j'aurais fait autant de chutes que de faux pas. Il n'y à que des âmes de feu qui sachent combattre et vaincre; tous les grands efforts, toutes les actions sublimes sont leur ouvrage : la froide raison n'a jamais rien fait d'illustre, et Ton ne triomphe des passions qu'en les opposant l'une à l'autre. Quand celle de la vertu vient à s'élever, elle domine seule et tient tout en équilibre. Voilà comment se forme le vrai sage, qui n'est pas plus qu'un autre à l'abri des passions , mais qui seul sait les vaincre par elles-mêmes , comme un pilote fait route par les mauvais vents.
Vous voyez que je ne prétends pas exténuer ma faute : si c'en eût été une, je l'aurais faite infailliblement; mais, Julie , je vous connaissais , et n'en fis point en vous épousant. Je sentis que de vous seule dépendait tout le bonheur dont je pouvais jouir , et que si quelqu'un était capable de vous rendre heureuse, c'était moi. Je savais que l'innocence et la paix étaient nécessaires à votre cœur, que l'amour dont il était préoccupé ne les lui donnerait jamais , et qu'il n'y avait que l'horreur du crime qui pût en chasser l'amour. Je vis que votre âme était dans un accablement dont elle ne sortirait que par un nouveau combat, et que ce serait en sentant combien vous pouviez encore être estimable que vous apprendriez à le devenir.
Votre cœur était usé pour l'amour : je comptai donc pour rien une disproportion d'âge qui m'ôtait )e droit de prétendre à un sentiment dont celui qui en éUit l'objet ne pouvait jouir , et impossible à obtenir pour tout autre. Au contraire , voyant dans une vie plus d'à moitié écoulée qu'un seul goût s'était fait sentir à moi , je jugeai qu'il se-
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rait durable, et je me plus à lui conserver le reste de mes jours. Dans mes longues reeherches, je n'avais rien trouvé qui vous valût; je pensai que ce que vous ne feriez pas , nulle autre au monde ne pourrait le faire; j'osai croire à la vertu , et vous épousai. Le mystère que vous me faisiez ne me surprit point ; j'en savais les raisons, et je vis dans votre sage conduite celle de sa durée. Par égard pour vous j'imitai votre réserve , et ne voulus point vous ôter rhonneur de me faire un jour de vous-même un aveu que je voyais à chaque instant sur le bord de vos lèvres. Je ne me suis trompé en rien ; vous avez tenu tout ce que je m'étais promis de vous. Quand je voulus me choisir une épouse, je désirai d'avoir en elle une compagne aimable, sage, heureuse. Les deux premières conditions sont remplies : mon enfant, j'espère que la troisième ne nous manquera pas.
A ces mots, malgré tous mes efforts pour ne Vinterrompre que par mes pleurs, je n'ai pu m'empêcher de lui sauter au cou en m'écriant : Mon cher mari ! ô le meilleur et le plus aimé des hommes 1 apprenez-moi ce qui manque k mon bonheur, si ce n'est le vôtre , et d'être mieux mérité... Vous êtes heureuse autant qu'il se peut, a-t-il dit en m'interrompant; vous méritez de l'être, mais il est temps de jouir en paix d'un bonheur qui vous a jusqu'ici coûté bien des soins. Si votre fidélité m'eût suffi , tout était fait du moipent que vous me la promîtes; j'ai voulu de plus qu'elle vous fût facile et douce, et c'est à la rendre telle que nous nous sonmies tous deux occupés de concert sans nous en parler. Julie, nous avons réussi mieux que vous ne pensez peut-être. Le seul tort que je vous trouve est de n'avoir pu reprendre en vous la confiance que vous vous devez, et de vous estimer moins que voire prix. La modestie extrême a ses dangers ainsi que l'orgueil. Ck)nune une témérité qui nous porte au delà de nos forces les rend impuissantes , un effroi qui nous empêche d'y compter les rend inutiles. La véritable prudence consiste à les bien