‹ Julie (volume 2)Chapitre 118 sur 187 · PARTIE IV , LETIAE XII · texte numérisé non relu

PARTIE IV , LETIAE XII

conoaitre et à s'y tenir. Vous en avez acquis de nouvelles en changeaat d'état. Vous n'êtes plus cette fille infortunée qui déplorait sa faiblesse en s'y livrant; vous êtes la plus vertueuse des femmes , qui ne connaît d'autres lois que celles du devoir et de l'honneur, et à qui le trop vif souvenir de ses fautes est la seule faute qui reste à reprocher. Loin de prendre encore contre vous-même des précautions injurieuses, apprenez donc a compter sur vous pour pouvoir y compter davantage. Ecartez d'injustes défiances, capables de réveiller quelquefois les sentiments qui les ont produites. Félicitez-vous plutôt d'avoir su choisir un honnête homme dans un âge où il est si facile de s'y tromper, et d'avoir pris autrefois un amant que vous pouvez avoir aujourd'hui pour ami sous les yeux de votre mari même. A peine vos liaisons me furent-elles connues , que je vous estimai l'un par l'autre. Je vis quel trompeur enthousiasme vous avait tous deux égarés : il n'agit que sur les belles âmes ; il les perd quelquefois , mais c'est par un attrait qui ne séduit qu'elles. .Te jugeai que le même goût qui avait formé votre union la relâcherait sitôt qu'elle deviendrait criminelle, et que le vice pouvait entrer dans des coBurs comme le^ vôtres , mais non pas y prendre racine. Dès lors je compris qu'il régnait entre vous des liens qu'il ne fallait point rompre; que votre mutuel attachement tenait à tant de choses louables , qu'il fallait plutôt le régler que l'anéantir, et qu'aucun des deux ne pouvait oublier l'autre sans perdre beaucoup de son prix. Je savais que les grands combats ne font qu'irriter les grandes passions, et que si les violents efforts exercent l'âme, ils lui coûtent des tourments dont la durée est capable de l'abattre. J'employai la douceur de Julie pour tempérer sa sévérité. Je nourris son amitié pour vous, dit-il à Saint- Preux; j'en ôtai cequi pouvait y rester de trop ; et jecrois vous avoir conservé de son propre cœur plus peut-être qu'elle ne voys.en eût laissé si je l'eusse abandonné a luimême.

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Mes succès m'encouragèrent, et je foulus tenter votre guérison comme j'avais obtenu la sienne ; car je vous estimais, et, malgré les préjugés du vice, j'ai toujours reconnu qu'il n'y avait rien de bien qu'on n'obtint des belles âmes avec de la confiance et de la franchise. Je vous ai vu, vous ne m'avez point trompé; vous ne me tromperez point; ei, quoique vous ne soyez pas encore ce que vous devez être, je vous vois mieux que vous ne pensez, et suis plus content de vous que vous ne l'êtes vous-même. Je sais bien que ma conduite a l'air bizarre, et choque toutes les maximes conmiunes; mais les maximes deviennent moins générales à mesure qu'on lit mieux dans les cœurs : et le mari de Julie ne doit pas se conduire conmie un autre homme. Mes enfants, nous dit-il d'un ton d'autant plus touchant qu'il partait d'un homme tranquille, soyez ce que vous êtes, et nous serons tous contents. Le danger n'est que dans l'opinion : n'ayez pas peur de vous , et vous n'aurez rien à craindre; ne songez qu'au présent, et je vous réponds de l'avenir. Je ne puis vous en dire aujourd'hui davantage; mais si mes projets s'accomplissent et que mon espoir ne m'abuse pas, nos destinées seront mieux remplies, et vous serez tous deux plus heureux que si vous aviez été l'un à l'autre.

£n se levant il nous embrassa , et voulut que nous nous embrassions aussi , dans ce lieu... dans ce lieu même où jadis... Claire , ô bonne Glaire , combien tu m'as toujours aimée 1 Je n'en fis aucune difficulté : hélas! que j'aurais eu tort d'en faire! ce baiser n'eut rien de celui qui m'avait rendu le bosquet redoutable : je m'en félicitai tristement, et je connus que mon cœur était plus changé que jusque-là je n'avais osé le croire.

Gomme nous reprenions le chemin du logis, mon mari m'arrêta par la main, et, me montrant ce bosquet dont nous sortions , il me dit on riant : Julie , ne craignez plus cet asile , il vient d'être profané. Tu ne veux pas me croire, cousine, mais je le jure qu'il a quelque don surnaturel

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pour lîri an fond des coeurs : que le ciel le lui laisse toujours! Avec tant de sujet de me mépriser, c'est sans doute à cet art que je dois son indulgence.

Tu ne vois point encore ici de conseil k donner : patience , mon ange , nous y voici ; mais la conversation que je viens de te rendre était nécessaire k l'éclaircissement du reste.

En nous en retournant , mon mari , qui depuis longtemps est attendu k Étange, m'a dit qu'il comptait partir demain pour s'y rendre, qu'il te verrait en passant, et qu'il y resterait cinq ou six jours. Sans dire tout ce que je pensais d'un départ aussi déplacé , j'ai représenté qu'il ne me paraissait pas assez indispensable pour obliger M. de Wolmar k quitter un hôte qu'il avait lui-môme appelé dans sa maison. Youlez^vous , a-t-il répliqué , que je lui fasse mes honneurs pour l'avertir qu'il n'est pas chez lui ? Je suis pour l'hospitalité des Valaisans. J'espère qu'il trouve ici leur franchise , et qu'il nous laisse leur liberté. Voyant qu'il ne voirait pas m'entendre , j'ai pris un autre tour, et tâché d'engager notre hôte à faire ce voyage avec lui. Vous trouverez, lui ai-je dit, un séjour qui a ses beautés , et même de celles que vous aimez; vous visiterez le patrimoine de mes pères et le mien : l'intérêt que vous prenez k moi ne me permet pas de croire que cette vue vous soit indifférente. J'avais la bouche ouverte pour ajouter que ce château ressemblait k celui de milord Edouard, qui... mais heureusement j'ai eu le temps de me mordre la langue. Il m'a répondu tout simplement que j'avais raison , et qu'il ferait ce qu'il me plairait. Mais M. de Wolmar , qui semblait vouloir me pousser k bout , a répliqué qu'il devait faire ce qui lui plaisait k lui-môme, licquel aimez-vous mieux , venir ou rester ? Rester , a-t-il dit sans balancer. Hé bien 1 restez, a repris mon mari en lui serrant la main. Homme honnête et vrai , je suis trèscontent de ce mot-lk. Il n'y avait pas moyen d'alterquer beaucoup la-dessus devant le tiers qui nous écoutait. J'ai

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fardé le^lence, et n'ai pu cacher si bieo Wum chagrio que mon mari ne s'en soit aperçu. Quoi doncl a-lril repris d'un air mécontent dans un moment où Saipt-Prenx était loin de nous, aurais-^je inutilement plaidé votre cause contre vous-même ? et madame de Wolmar se contenteraitrelle d'une vertu qui eût besoin de choisir ses occasions? Pour moi , je suis plus difficile, je veux devoir la fidélité de ma femme k son cœur , et non pas au hasard ; et il ne me suffit pas qu'elle garde sa foi , je suis offensé qu'elle en doute.

Ensuite il nous a menés dans son cabinet , où j'ai failli tomber démon haut en lui voyant sortir d'un tiroir, avec les copies de quelques relations de notre ami que je lui avais données , les originaux mêmes de toutes les lettres que je croyais avoir vu brûler autrefois par Babi dans la chambre de ma mère. Voilà , m'a-t-il dit en nous les montrant, les fondements de ma sécurité; s'ils me trompaient, ce serait une folie de compter sur rien de ce que respectent les hommes. Je remets ma femme et mon honneur en dépôt à celle qui , fille et séduite , préférait un acte de bienfaisance à un rendez-vous unique et sûr; je confie Julie , épouse et mère , à celui qui , maître de contenter ses désirs , sut respecter Julie amante et fille. Que celui de vous deux qui se méprise assez pour penser que j'ai tort le dise , et je me rétracte k Pinstant. Cousine , crois-tu qu'il fût aisé d'oser répondre k ce langage?

J'ai pourtant cherché un moment dans l'après-midi pour prendre en particulier mon mari, et, sans entrer dans des raisonnements qu'il ne m'était pas permis de pousser fort loin , je me suis bornée k lui demander deux jours de délai : ils m'ont été accordés sur-le-champ. Je les emploie k t'envoyer cet exprès et k attendre ta réponse pour savoir ce que je dois faire.

Je sais bien que je n'ai qu'k prier mon mari de ne point partir du tout, et celui qui ne me refusa jamais rien ne me refusera pas une si légère grâce. Mais , ma chère , je vois

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