PARTIE IV , LETTAE XII
qH*il prend plaisir h la confiance qu'il me témoigne, et je crains de perdre une partie de son estime, s'il croit que j'aie besoin de plus de réserve qu'il ne m'en permet. Je sais bien eneoreque je n'ai qu'à dire un mot a Saint-Pretlx , et qu'il n^hésitera pas à l'accompagner; mais mon mari prendra-t-ii ainsi le change? et puis-je faire cette démarche sans conserver sur Saint-Preux nn air d'autorité qui semblerait lui laisser à son tour quelque sorte de droits? Je crains d'ailleurs qu'il n'infère de cette «)récaution que je la sens nécessaire; et ce moyen, qui semble d'abord le plus facile , est peut-être au fond le plus dangiereuT. Enfin je n'ignore pas que nulle considération ne peut être mise en balance avec un danger réel ; mais ce danger éxiste-t-il en effet? Voilà précisément le doUté que tu dois résoudre.
Plus je veux sonder l'état présent de mon âme , plus j'y trouve de quoi me rassurer. Mon cœiir est pur , ma conscience est tranquille , je ne sens ni trouble ni crainte ; et, dans tout ce qui se passe en moi , ma sincérité vis-a-vis de mon mari ne me coûte aucun effort. Ce n'est pas que certains souvenirs involontaires ne me donnent quelquefois un attendrissement dont il vaudrait mieux être exempte; mais, bien loin que ces souvenirs soient produits par la vue de celui qui les a causés , ils ihe semblent plus rares depuis son retour, et, quelque doux qu'il ine soit de le voir , je ne sais par quelle bizarrerie il m'est plus dont de penser à lui : en un mot, je trouve que je n'ai pas même besoin du secouirs de la vertu pour être paisible en sa présence, et que , quand l'horreur du crime n'existerait pas, les sentiments qu'elle a détruits auraient bien de la peine à rebaitre.
Mais, mon ange , est-ce assez que mon cœur mie rassure quand la raison doit m'alarmer ? J'ai perdu le droit de compter sur moi. Qui me répondra que ma confiance n'est pas encone une illusion du vice? Gomment me fier à des sentiments qui m'ont tant de fols abusée ? Le crttne ne
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commencM-il pas toujours par l'orgueil qui fait mépriser la teDl;alion?et braver des périls où Ton a succombé, n'estce pas vouloir succomber encore?
Pèse toutes ces considérations, ma cousine ; tu verras que quand elles seraient vaines par elies-mêmeS) elles sont assez graves par leur objet pour mériter qu'on y songe. Tire-moi donc de l'incertitude où elles m'ont mise. Marque-mol comment je dois me comporter dans cette occasion délicate; car meserreurspasséesontaltérémon jugement, etme rendent timide a me déterminer sur toutes choses. Quoi que tu penses de toi-même, ton âme est calme et tranquille, j'en suis sûre; les objets s'y peignent tels qu'ils sont ; mais la mienne , toujours émue coDune une onde agitée, les confond et les défigure. Je n'ose plus me fier à rien de ce que je vois ni de ce que je sens ; et, malgré de si longs repentirs, j'éprouve avec douleur que le poids d'une ancienne faute est UQ fardeau qu'il faut porter toute sa vie.
LETTBE XIII. — RÉPONSE DE MADAME d'OBBE A MADAME DE WOLMAB.
Pauvre cousine , que de tourments tu te donnes sans cesse avec tant de sujets de vivre en paix ! Tout ton mal vient de toi , ô Israël! Si tu suivais tes propres règles, que dans les choses de sentiment tu n'écoutasses que la voix intérieure , et que ton cœur fit taire ta raison , tu te livrerais sans scrupule à la sécurité qu'il t'inspire , et lu ne i'efforcerais point , contre son témoignage , de craindre un péril qui ne peut venir que de lui.
Je t'entends, je t'entends bien, ma Julie : plus sûre de toi que tu na feins de l'être, tu veux t'humilier de tes ia^s passées, sous prétexte d'en prévenir de nouvelles; et tes scrupules sont bien moins des précautions pour l'avenir qu'une peine imposée à la témérité qui t'a perdue autrefois. Tu compares les temps! y penses-tu? compare
PARTIS ly, LETIBB XIII. 569
aussi les conditions, et souviens-loi que je te reprocliais alors ta confiance comme je te reproche aujourd'hui ta frayeur.
Tu t'abuses, ma chère enfant; on ne se donne point ainsi le change à soi-Aiéme ; si Ton peut s'étourdir sur son état en n'y pensant point , on le voit tel qu'il est sitôt qu*on veut s'en occuper « et l'on ne se déguise pas plus ses vertus que ses vices. Ta douceur , ta dévotion , t'ont donné du penchant k l'humilité. Défie-toi de cette dangereuse vertu qui ne fait qu'animer Tamour-propre en le concentrant , et crois que la noble franchise d'une âme droite est préférable a l'orgueil des humbles. S'il faut de la tempérance dans la sagesse , il en faut aussi dans les précautions qu'elle inspire , de peur que des soins ignominieux à la vertu n'avilissent l'âme, et n'y réalisent un danger chimérique Ih force de nous en alarmer. Ne vois-tu pas qu'après s'être relevé d'une chute il faut se tenir debout , et que s'incliner du côté opposé à celui où on est tombé, c'est le moyen de tomber encore? Cousine, tu fus amante comme Héloîse ; te voilà dévote conmie elle ; plaise à Dieu que ce soit avec plus de succès I En vérité ^ si je connaissais moins ta timidité naturelle , tes terreurs seraient capables de m'ef frayer a BM>n tour ; et si j'étais aussi scrupuleuse, a force de craindre pour toi , tu me ferais trembler pour moi-même.
Penses-y mieux, mon aimable amie; toi dont la morale est aussi facile et douce qu'elle est honnête et pure , ne mets-tu point une âpreté trop rude , et qui sort de ton caractère, dans tes maximes sur la séparation des sexes? Je conviens avec loi qu'ils ne doivent pas vivre ensemble ni d'une même maniée; mais regarde si cette importante règle n'aurait pas besoin de plusieurs distinctions dans la pratique; s'il faut l'appliquer indifféremment et sans exception aux fournies et aux tilles , à la société générale et aux entretiens particuliers, aux affaires et aux amusements, et si la décence et l'honnêteté qui l'inspirent ne
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la doivent pas qnekpiefois tempérer. Ta veuf qu'en uû pays de bonnes mœurs, où Ton cherche dans le mariage des convenances naturelles , il y ait des assemblées où les Jeunes gens des deux seies puissent se voir, se connaître et s'assortir; mai^ tu leur interdis avec grande raison toute entrevue particulière. Ne serait-ce pas tout le con* traire pour les femmes et tes mères de famiUe , qui ne peuvent avoir aucun intérêt légitime à se montrer en public, que tes soins domestiques retieudenl danft l'intérieur de leur maison , et qui ne doivent s'y refuser à rien de convenable à la maîtresse dn Ingis? le n'aimerais pas k te voir dans tes caves aller faire goûter les Vins aux marchands , ni quitter tes enfanta pour aller régler des comptes avec Un bataquier; mais s'il survient un honnéie homme qui vienne voir ton mari, ou traiter avec lui de quelque affaire, reftlseras-tu de recevoir son hôte en son absence, et de lui faire 1^ honneurs de ta maison , de peur de te trouver tête à tête avec Ini? kemonte au principe , et toutes les règles s'expliqueront* Foui^quoi pensons-nous que les femmes doivent vivre retirées et séparées des hommes? Ferons-nous cette injure à notre sexe, de croire que ce sott par des raisons tirées de sa faiblesse, et seulement pour éviter le danger des tentations? Non, ma chèi*e, ces indignes craintes ne conviennent point ^ une femme de bien, à une mère de famille sans cesse environnée d'objets qui nourrissent en elle des sentiments d'honneur, et livrée aux plus respectables devoirs de la naturel Ce qui nous sépare des hommes, c'est la nalUre elle^néme, qui nous prescrit des occupations différentes; c'est cette douce et timide modestie qui , sans songer précisément a la chasteté , en est la plus sûre gardienne; c'est cette réserve attentive et piquante qui , nourrissant à la fois dans les coeurs des hommes et les désirs et le respect^ sert, pour ainsi dire, de coquetterie à la Vertu. Voilà pourquoi les époux mêmes ne sont pas exceptés de la règle ; voilà pourquoi ""^ femmes les plus honnêtes conservent en général le plus
PABTIE lY, LETIBE XUI. â71
d'ascendaDt sur leurs maris , parce qu'à l'aide de cette sage et discrète réservé, sans caprice et sans refus, elles savent au sein de Tunion la pibs tendre les nkaintenir à une certaine distance, et les empêchent de jamais se rassasier d'elles. Tu conviendras avec moi que ton précepte est trop général pour ne pas comporter des exceptions, et que, n'étant point fondé sur un devoir rigoureux, la même bienséai^ce qui l'établit peut quelquefois en dispenser.
La circonspection que tu fondes sur tes fautes passées est injurieuse à ton état présent : je ne la pardonnef'ais jimiais à ton cœur, et j'ai bien de la peine a la pardonner à ta raison. Comment le rempart qui défend ta personne li'a-t-il pu te garantir d'une crainte ignominieuse? Com- Btôàtse peut-il que iha cousine, ma sdenr, nàon atnie, ma Julie, confonde les faiblesses d'une fille trop sensible avec les infidélités d'une femme Coupable? Regarde tout autour de toi , tu n'y verras rien qui né doive^lever et soutenir ton iime. Ton mari , qui «n présume tant, iBt dont tù as l'estime à justifier; tes enfants, que tu veux former au bien, et qui s'honoreront un jour de t'avoir eue pour mère ; ton vénérable père, qui t'est si cher, qui jouit de ton bonheur, et s'illustre de sa fille plus même que de èes aïeux; ton amie , dont le sort dépend du tien , et k qui tu dois compte d'un retour auquel elle a contribué; sa fille, a qui tu dois l'exemple des Vertus que tu lui veux inspirer; ton ami , cent fois plus idolâtre des tiennes que de ta personne, et qui te respecte encore plus que tu ne le redoutes ; toimême enfin, qui trouves dans ta sagesse le prix des efforts qu'elle t'a coûtés, et qui ne voudras jamais perdre en un moment le fruit de tant de peines; combien de motife capables d'animer (on courage te font honte de t'oser défier de toi ! Mais, pour répondre de ma Julie, qu'ai-je besoin de ccmsidérer ce qu'elle esi? Il me suffit de savoir ce qu'elle fût durant les erreurs qu'elle déplore. Ah ! ai jamais ton cœur eût été capable d'infidélité , je te permettrais de la craindre toujours; mais, dans l'instant même
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OÙ lu croyais l'envisager dans i'éloignement, conçois l'hor* reur qu'elle t'eût faite présente , par celle qu'elle t'inspira dès qu'y penser eût été la commettre.
Je me souviens de i'étonnement avec lequel nous apprenions autrefois qu'il y a des pays où la faiblesse d'une jeune amante est un crime irrémissible, quoique l'adultère d'une femme y porte le doux nom de galanterie, et où l'on se dédommage ouvertement étant mariée de la courte gène où Fon vivait étant fille. Je sais quelles maiimes régnent là-dessus dans le grand monde, où la yertu n'est rien, où tout n'est que vaine apparence, où les crimes s'effacent par la difficulté de les prouver, où la preuve même en est ridicule contre l'usage qui les autorise. Mais toi , Julie , ô toi qui , brûlant d'une flamme pure et fidèle, n'étais coupable qu'aux yeux des honmies , et n'avais rien a te reprocher entre le ciel et toi; toi qui te faisais respecter au milieu de tes fautes; toi qui, livrée k d'impuissants regrets, nous forçais d'adorer encore les vertus que tu n'avais plus ; toi qui t'indignais de supporter ton propre mépris quand tout semblait te rendre excusable, oses-tu redouter le crime après avoir payé si cher ta faiblesse? oses-tu craindre de valoir moins aujourd'hui que dans les temps qui t'ont tant coûté de larmes? Non , ma chère; loin que tes anciens égarements doivent t'alarmer, ils doivent animer ton courage; un repentir si cuisant ne mène point au remords ; et quiconque est si sensible à la honte ne sait point braver l'infamie.
Si jamais une âme faible eut des soutiens contre sa faiblesse, ce sont ceux qui s'offrent à toi ; si jamais une âme forte a pu se soutenir elle-même , la tienne a-t-elle besoin d'appui? Dis-moi donc quels sont les raisonnables motifs de crainte. Toute ta vie n'a été qu'un combat continuel , où, même après ta défaite, l'honneur, le devoir, n'ont cessé de résister, et ont fini par vaincre. Ah ! Julie , c.roirai-je qu'après tant de tourments et de peines , douze ans de pleurs et six ans de gloire te laissent redouter une
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épreuve de huit jours? Eu deux mots, sois sincère avec toi-même : si le péril existe, sauve ta personne et rougis de ton ccBur; s'il n'existe pas, c'est outrager ta raison, c'est iétrir ta vçrtu , que de craindre un danger qui ne peut l'atteindre. Ignores-tu qu'il est des tentations déshonorantesrqui n'approchèrent jamais d'une âme honnête , qu'il est même honteux de les vaincre, et que se précautionner contre elles est moins s'humilier que s^avilir ? Je ne prétends pas te donner mes raisons pour invincibles, mais te montrer, seulement qtf^il y en a qui combatteai les tiennes; et cela suffit pour autoriser mon avis. Ne t'en rapporte ni à toi qui ne sais pas te rendre justice, ni à moi qui dans tes défauts n'ai jamais su voir que ton cœur, et t'ai toujours adorée; mais è ton mari, qui te voit telle que tu es, et te juge exactement selon ton mérite. Prompte comme tous les gens sensibles a mal juger de ceux qui ne le sont pas, je me défiais de sa pénétration dans les secrets des cœurs tendres; mais, depuis l'arrivée de notre voyageur, je vois par ce qu'il m'éprit qu'il lit trèsbien dans les vôtres, et que pas un des mouvements qui s'y passent n'échappe à ses observations : je les trouve même si fines et si justes, que J'ai rebroussé presque a l'autre extrémité de mon premier sentiment ; et je croirais volontiers que les honmies froids, qui consultent plus leurs yeux que leur cœur, jugent mieux des passions d'autrui que les gens turbulents et vifs, ou vains comme moi, qui commencent toujours par se mettre à la place des autres, et ne savent jamais voir que ce qu'ils sentent. Quoi qu'il en soit, M. do Wolmar te connaît bien; il t'estime, il t'aime, et son sort est lié au tien : que lui manque-t-il pour que tu lui laisses l'entière direction de ta conduite, sur laquelle tu crains de t'abuser? Peut-être , sentant ap* procher la vieillesse , veut-il par des épreuves propres k le rassurer prévenir les inquiétudes jalouses qu'une jeune femme inspire ordinairement à un vieux mari ; peut-être le dessein qu'il a demande-t-il que tu puisses vivre fami-
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lièrement avec ton asii, sans alarma ni toniépoux ni toimôme ; peut-être veutril seutement te donner an Ustioi" gnn^e de confiance et d'estime digne de celle qu'il a poUr loi. ilne faut jamais se refusera de pareils sentiments ^ •comme si l'on n'en pouvait soutenir le poids ;.et pour moi, je pense en un mot que tu ne peux mieux satisfaire à la priidence et à la modestie qu'en te rapportant de tout a sa tendresse et à ses lumières.
Veux-tu , sans désobliger M. de Wolmar , te punir d'un orgueil que tu n'eus jamais , et préyenir un danger qui n'existe plus? Restée seule avec le philosophe, prends contre lui toutes les précautions superflues qui t'auraient été jadis si nécessaires.; impose-toi la mâme réserve que =si avec ta vertu tu pouvais te défier encore de ton cœur et du sien : évite les conversations trop affectueuses, leis tendres souvenirs du passé; interromps ou préviens les trop longs tôte-à-tête ; enteure^oi sans cesse de tes enfants; reste peu seule avec lui dans la chambre , dans l'Elysée, dans le bosquet, malgré la profanation. Surtout prends ces mesures d'une manière si naturelle qu'elles semblent un effet du hasard , et qu'il ne puisse imaginer un moment que tu le redoutes. Tu aimes les promenades on bateau ; tu t'en prives pour ton mari qui craint l'eau , pour tes enfants que tu n'y veux pas exposer : prends le temps de cette absence pour te donner cet amusement , en laissant tes enfants sous la garde de la Fanchon. C'est le moyen de te livrer sans risque aux doux épanchoments de l'amitié , et de jouir paisiblement d'un long tôte-k-téte sous la pro^ tection des bateliers, qui voient sans entendre, et donton ne peut s'éloigner avant de penser à ce qu'on fait.
li me vient encore une idée qui ferait rire beaucoup de geni, mais qui te plaira, j'en suis sûre : c'est de faire en l'absence de ton mari un journal fidèle pour lui être montré à son retour, et de songer au Journal dans tous les entretiens qui doivent y entrer. A la vérité, je ne crois pas qu'un pareil expédient fût utile à beaucoup de fem-