PARTIE y, LSTTR II
au lieu de contraindre , et nous fait faire sans le savoir autre chose que ce que nous voulons. On n'a besoin que de soi pour réprimer ses penchai^ts, on a quelquefois besoin d^autrui pour discerner ceux qu'il est permis de suivre; et c'est a quoi sert l'amitié d'un homme sage, qui voit pour nous sous un autre point de vue les objets que nous avons intérêt à bien connaître. Songez donc à vous examiner, et dites-vous si, toujours en proie à de vains regrets, vous serez à jamais inutile à vous et aux autres, ou si, reprenant enfin l'empire de vous-même, vous Toulez mettre une fois votre âme en état d'éclairer celle de votre ami.
Mes affaires ne me retiennent plus k Londres que pour une quinzaine de jours : je passerai par notre armée de Flandre , où je compte rester encore autant; de sorte que vous ne devez guère m'attendre avant la fin du mois prochain ou le conmiencement d'octobre. Ne m'écrivez plus k Londres, mais k l'armée, sous l'adresse ci-jointe. Continuez vos descriptions : malgré le mauvais ton de vos lettres, elles me touchent et m'instruisent; elles m'inspirent des projets de retraite et de repos convenables k mes maximes et k mon âge. Calmez surtout Tinquiétude que vous m'avez donnée sur madame de Wolmar : si son sort n'est pas heureux, qui doit oser aspirer k l'être? Après le détail qu'elle vous a fait, je ne puis concevoir ce qui manque k son bonheur *.
LETTRE II. — DESA.1NT-PBEUX k MILORD EDOUARD.
Oui , milord , je vous le confirme avec des transports de joie , la scène de Meillerie a été la crise de ma folie et de mes maux. Les explications de M. de Wolmar m'ont entièrement rassuré sur le véritable état de mon cœur. Ce
> Le galimatias de cette lettre me platt, en ce qu'il est tout à fait dans 1« caractère du bon Edouard , qui n'est lamais si philosophe que quand il fait des sottises , et ne raisonne jamais tant qne quand 11 ne sait ce qu'il dit
GOO LA NOUVELLE HÉLOlSE.
cœur trop faible est guéri tout autant qu'il peut l'être; et je préfère la tristesse d'un regret imaginaire à Peffroi d'être sans cesse assiégé par le crime. Depuis le retour de ce digne ami , je ne balance plus à lui donner un nom si cher, et dont vous m'ayez si bien fait sentir tout le prix. C'est le moindre titre que je doive à quicouque aide à me rendre à la vertu. La paix est au fond de mon âme compte dans le séjour que j'habite. Je commence à m'y voir sans inquiétude , à y vivre comme chez moi ; et si je n'y prends pas tout à fait l'autorité d'un maître , je sens plus de plaisir encore a me regarder comme l'enfant de la maison. La simplicité, Tégalité que j'y vois régner, ont un attrait qui me touche et me porte au respect. Je passe des jours sereins entre la raison vivante et la vertu sensible. En, fréquentant ces heureux époux, leur ascendant me gagne et me touche insensiblement, et mon cœur se met par degrés à l'unisson des leurs , comme la voix prend sans qu'on y songe le ton des gens avec qui l'on parle.
Quelle retraite délicieuse l quelle charmante habitation ! que la douce habitude d'y vivre en augmente le prix I et que , si l'aspect en parait d'abord peu brillant, il est difficile de n^ pas l'aimer aussitôt qu'on la connaît ! Le goût que prend madame de Wolmar à remplir ses nobles devoirs, à rendre heureux et bons ceux qui Rapprochent, se communique a tout ce qui en est l'objet,, à son mari, à ses enfants, h ses hôtes, k ses domestiques. Le tumulte, les jeux bruyants, les longs éclats de rire, ne retentissent point dans ce paisible séjour; mais on y trouve partout des cœurs contents et des visages gais. Si quelquefois on y verse des larmes , elles sont d'attendrissement et de joie. Les noirs soucis, Pennui, la tristesse, n'approchent pas plus d'ici que le vice et les remords dont ils sont le fruit.
Pour elle, il est certain qu'excepté la peine secrète qui la tourmente, et dont je vous ai dit la cause dans ma précédente lettre •, tout concourt à la rendre heureuse. Ce-
' Cette précédente lettre ne se troutc point. On en terra ct-après la raison.