‹ Julie (volume 2)Chapitre 128 sur 187 · PARTIE y, LETTRE II · texte numérisé non relu

PARTIE y, LETTRE II

pendant avec tanl de raisons de l'éire mille aulres se désoleraient à sa place : sa vie uniforme et retirée leur serait insupportable; elles s'impatienteraient du tracas des enfants , elles s'ennuieraient des soins domestiques ; elles ne pourraient souffrir la campagne ; la sagesse et l'estime d'un mari peu caressant ne les dédommageraient ni de sa froideur ni de son âge; sa présence et son attachement même leur seraient à charge. Ou elles trouveraient l'art de l'écarter de chez lui pour y vivre à leur liberté , ou . s'en éloignant elles-mêmes , elles mépriseraient les plaisirs de leur état; elles en chercheraient au loin de plus dangereux , et ne seraient a leur aise dans leur propre maison que quand elles y seraient étrangères. Il faut une âme saine pour sentir les charmes de la retraite : on ne voit guère que des gens de bien se plaire au sein de leur famille et s'y renfermer volontairement; s'il est au monde une vie heureuse , c'est sans doute celle qu'ils y passent. Mais les instruments du bonheur ne sont rien pour qui ne sait pas les mettre en œuvre, et l'on ne sent en quoi le vrai bonheur consiste qu'autant qu'on est propre à le goûter.

S'il fallait dire avec précision ce qu'on fait dans cette maison pour être heureux, je croirais avoir bien répondu en disant : On y sait vivre; non dans le sens qu'on donne en France à ce mot, qui est d'avoir avec autrui certaines manières établies par la mode ; mais de la vie de l'homme et pour laquelle il est né ; de cette vie dont vous me parlez , dont vous m'avez donné l'exemple , qui dure au delà d'elle-même, et qu'on ne tient pas pour perdue au jour de la mort.

Julie a un père qui sinquiète du bien-être de sa fa* mille : elle a des enfants k la subsistance desquels il faut pourvoir convenablement. Ce doit être le principal soin de l'homme sociable, et c'est aussi le premier dont elle et son mari se sont conjointement occupés. En entrant en

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méûage, ils ont examiné Tétat de leurs bienâ : ils n^ont pas tant regardé s'ils étaient proportionnés à leur condition qu'à leurs besoins ; et, voyant qu'il n'y avait point de famille honnête qui ne dût s'en contenter, ils n'ont pas eu assez mauvaise opinion de leurs enfants pour craindre que le patrimoine qu'ils ont à leur laisser ne leur pût suffire. Ils se sont donc appliqués à l'améliorer plutôt qu'à rétendre; ils ont placé leur argent plus sûrement qu^avantageusement ; au lieu d'acheter de nouvelles terres, ils ont donné un nouveau prix à celles qu'ils avaient déjà^ et l'exemple de leur conduite est le seul trésor dont ils veuillent accroître leur héritage.

Il est vrai qu'un bien qui n'augmente point est sujet à diminuer par mille accidents ; mais si cette raison est un motif pour l'augmenter une fois, quand cessera-t-elle d'être un prétexte pour l'augmenter toujours? Il faudra le partager h plusieurs enfants. Mais doivent-ils rester oisifs? le travail de chacun n'est-il pas un supplément à son partage ? et son industrie ne doit-elle pas entrer dans le calcul de son bien ? L'insatiable avidité fait ainsi son chemin sous le masque de la prudence, et mène au vice à force de Chercher la sûreté. C'est en vain, dit M. de Wolmar, qu'on prétend donner aux choses humaines une solidité qui n^est pas dans leur nature : la raison même veut que nous laissions beaucoup de choses au hasard ; et si notre vie et notre fortune en dépendent toujours malgré nous, quelle folie de se donner sans cesse un tourment réel pour prévenir des maux douteux et des dangers inévitables ! La seule précaution qu'il ait prise à ce sujet a été de vivre un an sur son capital , pour se laisser autant d'atance sur son revenu ; de sorte que le produit anticipe toujours d'une année sur la dépense. Il a mieux aimé diminuer un peu son fonds que d'avoir sans cesse à courir après ses rentes. L'avantage de n'être point réduit à des expédients ruineux au moindre accident imprévu l'a déjà

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