PARTIE V, LETTRE II. iS
remboursé bien des fois de cette avance. Ainsi Tordre et la règle lui tiennent lieu d'épargne , et il s'enrichit de ce quMl a dépensé.
Les maîtres de cette maison jouissent d'un bien médiocre selon les idées de fortune qu'on a dans le monde ; mais au Tond je ne connais personne de plus opulent qu'eux. Il n'y a point de richesse absolue. Ce mot ne signifie qu'un rapport de surabondance entre les désirs et les facultés de l'homme riche. Tel est riche avec un arpent de terre ; tel est gueux au milieu de ses monceaux d'or. Le désordre et les fantaisies n'ont point de bornes , et font plus de pauvres que les vrais besoins. Ici la proportion est établie sur un fondement qui la rend inébranlable , savoir, le parfait accord des deux époux. Le mari s'est chargé du recouvrement des renies, la femme en dirige l'emploi, et c'est dans l'harmonie qui règne entre eux qu'est la source de leur richesse.
Ce qui m'a d'abord le plus frappé dans cette maison, c'est d'y trouver l'aisance, la liberté, la gaîté, au milieu de l'ordre et de l'exactitude. Le grand défaut des maisons bien réglées est d'avoir un air triste et contraint. L'extrême sollicitude des chefs sent toujours un peu l'avarice; tout respire la gêne autour d'eux : la rigueur de l'ordre a quelque chose de servile qu'on ne supporte point sans peine. Les domestiques font leur devoir, mais ils le font d'un air mécontent et craintif. Les hôtes sont bien reçus, mais ils n'usent qu'avec défiance de la liberté qu'on leur donne; et comme on s'y voit toujours hors de la règle, on n'y fait rien qu'en tremblant de se rendre indiscret. On sent que ces pères esclaves ne vivent point pour eux , mais pour leurs enfants; sans songer qu'ils ne sont pas seulement pères, mais hommes, et qu'ils doivent a leurs enfants l'exemple de la vie de l'homme et du bonheur attaché à la sagesse. On suit ici des règles plus judicieuses : on y pense qu'un des principaux devoirs d'un bon père de famille n'est pas seulement de rendre son séjour riant afin
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que ses enfants s'y plaiseol, mais d'y mener lui-même iine vie agréable et douce , afin qu'ils sentent qu'on est heureux en vivant comme lui, et ne soient jamais tentés de prendre pour l'être une conduite opposée à la sienne. Une des maximes que M. de Wolmar répète le plus souvent au sujet des amusements des deux cousines est que la vie triste et mesquine des pères et mères est presque toujours la première source du désordre des enfants.
Pour .Tulie, qui n'eut jamais d'autre règle que son cœur et n'en saurait avoir de plus sûre , elle s'y livre sans scrupule, et, pour Men faire, elle fait tout ce qu'il lui detnande. Il ne laisse pas de lui demander beaucoup, et personne ne sait mieux qu'elle mettre un prix aux douceurs de la vie. Gomment cette âme si sensible serait-elle insensible aux plaisirs ? Au contraire, elle les aime, elle les récherche , elle ne s'en refuse aucun de ceux qui la flattent; on voit qu'elle sait les goûter : mais ces plaisirs sont les plaisirs de Julie. Elle ne néglige ni ses propres commodités ni celles des gens qui lui sont chers, c'est-a-dire de tous ceux qui l'environnent. Elle ne compte pour superflu rien de ce qui peut contribuer au bien-être d'une personne sensée, mais elle appelle ainsi tout ce qui ne sert qu'a briller aux yeux d'autrui; de sorte qu'on trouve dans sa maison le luxe de plaisir et de sensualité sans ralfi- R«meQt ni mollesse. Quant au luxe de magnificence et de vanité , on n'y «n voit que ce qu'elle n'a pu refuser au goût de son père; encore y reconnaîtron toujours le sien , qui consiste à donner moins de lustre et d'éclat que d'élégance et de grâce aux choses. Quand je lui parle des moyens qu'on invente journellement k Paris ou à Londres pour suspendre plus doucement les carrosses , elle approuve assez cela; mais quand je lui disjusqu'hquelprixon a poussé lés vernis , elle ne me comprend plus , et me demande toujours si ce^ beaux vernis rendent les carrosses plus commodes. Elle ne doute pas que je n'exagère beaucoup sur les peintures scandaleuses dont on orne à grands frais
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ces voitures, au lieu des armes qu'on y mettait autrefois, comme s'il était plus beau de s'annoncer aux passants pour un tiomme de mauvaises mœurs que pour un homme de qualité ! Ce qui' Fa surtout révoltée a été d'apprendre que les femmes avaient introduit ou soutenu cet usage , et que leurs carrosses ne se distinguaient de ceui des hommes que par des tableaux un peu plus lascifs. J'ai été forcé de lui citer Ik-dessus un mot de votre illustre ami, qu'elle ^ bien de la peine à digérer. J'étais chez lui un jour qu'on lui montrait un vis-à-vis de cette espèce. A peine eut-il jeté tes yeux sur les panneaus, qu'il partit en disant au maître : Montrez ce carrosse à des femmesde la colir , un honnête homme n'oserait s'en servir.
Comme le premier pas vers le bien est de ne point faire de mal, le premier pas vers le bonheur est de ne point souffrir. Ces déui maxîAies , qui bien entendues épargneraient beaucoup de préceptes de morale , sont chères à madame de Wolinar. Le mal-iêtre lui est extrêmement sensible et pour elle et pour les autres; et il ne lui serait pas plus aisé d'être heureuse en voyant des misérables , qu'à l'homme droit de conserver sa vertu toujours pure en vivant san& cesse au milieu des méchants. Elle n'a point cette pitié barbare qui se contente de détourner les yeux des Biaux qu'elle pourrait soulager; elle les va chercher pou r les guérir : c'est l'existence et non la vue des malheureux qui la tourmente; il ne lui suffit pas de ne point savoir qu'il y en a, il faut, pour son repos, qu'elle sache qu'il n'y en a pas, du moins autour d'elle; car ce serait sortir des termes de la raison que de faire dépendre son bonheur de celui de tous les hommes. Elle s'informe des besoins de son voisinage avec la chaleur qu'on met à son propre intérêt; elle en connaît tous les habitants; elle y étend pour aiifsi dire Tenceinte de sa famille, et n'épargne aucun soin pour en écarter tous les sentiments de douleur et de peine auxquels la vie humaine est assujettie.
Milord , je veux profiter de vos leçons : mais pardonnez-
moi un enthousiasme que je ne me reproche plus el que vous partagez. H n'y aura jamais qu'une Julie au monde. La Providence a veillé sur elle, et rien de ce qui la regarde n'est un effet du hasard. Le ciel semble l'avoir donnée à la terre pour y montrer à la fois l'excellence dont une âme humaine est susceptible , et le bonheur dont elle peut jouir dans l'obscurité de la vie privée, sans le secours des vertus éclatantes qui peuvent l'élever au-dessus d'ellemême, ni de la gloire qui les peut honorer. Sa faute , si c'en fut une , n'a servi qu'à déployer sa force et son courage. Ses parents, ses amis, ses domestiques, tous heureusement nés , étaient faits pour l'aimer et pour être aimés. Son pays était le seul où il lui convint de naître ; la simplicité qui la rend sublime devait régner autour d'elle ; il lui fallait, pour être heureuse, vivre parmi des gens heureux. Si , pour son malheur , elle fût née chez des peuples infortunés qui gémissent sous le poids de l'oppres^ sion , et luttent sans espoir et sans fruit contre la misère qui les consume , chaque plainte des opprimés eût empoisonné sa vie ; la désolation commune l'eût accablée ; et son cœur bienfaisant, épuisé de peines et d'ennuis, lui eût fait éprouver saus cesse les maux qu'elle n'eût pu soulager.
Au lieu de cela, tout anime et soutient ici sa bonté naturelle. Elle n'a point à pleurer les calamités publiques ; elle n'a point sous les yeux l'image affreuse de la misère et du désespoir. Le villageois à son aise ^ a plus besoin de ses avis que de ses dons. S'il se trouve quelque orphelin trop jeune pour gagner sa vie, quelque veuve oubliée qui souffre en secret, quelque vieillard sans enfants dont les
I H y a près de Clarens un village appelé Montra , dont la commune seule est aases riche pour entretenir tous les eommuniers, n'eoaaent-Us pas un pouce de terre en propre. Aussi la bourgeoisie de ce Tillage est-elle presque aussi dlflicile à acquérir que celle de Berne. Quel dommage qu'il n'y ait pas lA quelque honnête homme de subdélégué, pour rendre messieurs de Moutm plus sociables , et leur bourgeoisie un peu moins chère !
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bras affaiblis par l'âge ne fournissent plus à son entretien, elle ne craint pas que ses bienfaits leur deviennent onéreux, et fassent aggraver sur eux les charges publiques pour en exempter des coquins accrédités. Elle jouit du bien qu'elle fait, et le voit profiter. Le bonheur qu'elle goûte se multiplie et s'étend autour d'elle. Toutes les maisons où elle entre offrent bientôt un tableau de la sienne; l'aisance et le bien-être y sont une de ses moindres influences; la concorde et les mœurs la suivent de ménage en ménage. En sortant de chez elle, ses yeux ne sont frappés que d'objets agréables; en y rentrant elle en retrouve de plus doux encore : elle voit partout ce qui plait à sou cœur ; et cette âme si peu sensible a l'amour-propre ap* prend a s'aimer dans ses bienfaits. Non , milord , je le répète, rien de ce qui touche à Julie n'est indifférent pour la vertu. Ses charmes , ses talents , ses goûts , ses combats , ses fautes, ses regrets, son séjour, ses amis, sa famille, ses peines , ses plaisirs , et toute sa destinée , font de sa vie un exemple unique , que peu de femmes voudront imiter, mais qu'elles aimeront en dépit d'elles.
Ce qui me plaît le plus dans les soins qu'on prend ici du bonheur d'autrui , c'est qu'ils sont tous dirigés par la sagesse, et qu'il n^en résulte jamais d'abus. N'est pas toujours bienfaisant qui veut; et souvent tel croit rendre de grands services, qui fait de grands maux quMl ne voit pas, pour un petit bien qu'il aperçoit. Une qualité rare dans les femmes du meilleur caractère, et qui brille éminemment dans celui de madame de Wolmar, c'est un discernement exquis dans la distribution de ses bienfaits, soit par le choix des moyens de les rendre utiles, soit par le choix des gens sur qui elle les répand. Elle s'est fait des règles dont elle ne se départ point. Elle sait accorder et refuser ce qu'on lui demande, sans qu'il y ait ni faiblesse dans sa bonté, m caprice dans son refus. Quiconque a commis en sa vie une méchante action n'a rien à espérer d'elle que
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justice, et pardon s'il l'a offensée; jamais faveur ni protection qu'elle puisse placer sur un meilleur sujet. Je l'ai vue refuser assez sèchement à un homme de celte espèce une grâce qui dépendait d'elle seule. « Je vous souhaite « du bonheur, lui dit-elle; mais je n'y veux pas contrin buer , de peur de faire du mal à d'autres en vous met- » tant en état d'en faire. Le monde n'est pas assez épuisé « de gens de bien qui souffrent, pourqu*ott soit réduit à » songer à vous, n II est vrai que cette dureté lui coûte extrêmement , et qu'il lui est rare de l'exercer. Sa maxime est de compter pour bons tous ceux dont la méchanceté ne lui est pas prouvée ; et il y a bien peu de méchants qui n'aient l*adresse de se mettre à l'abri des preuves. Elle n'a point cetiè charité paresseuse des riches qui payent en argent aux malheureux le droit dé rejeter leurs prières , et pour un bienfait imploré ne savent jamais donner que l'aumône. Sa bourse n'est pas inépuisable; et depuis qu'elle est mère de famille, elle en sait mieux régler l'usage. De tous les secout^ dont on peut soulager les malheureux, l'aumône esta la vérité celui qui coûte le moins de peine; mais il est aussi le plus passager et le moins solide ; et Julie ne cherche pas à se délivrer d'eux , mais à leur être utile.
Elle n'accorde pas non plus indistinctement des recommandations et des services sans bien savoir si l'usage qu'on en veut faire est raisonnable et juste. Sa protection n'est jamais refusée a quiconque en a un véritable besoin et mérite de l'obtenir; mais pour ceux que l'inquiétude où l'ambition porte k vouloir s'élever et quitter un état où ils sont bien, rarement peuvent-ils l'engager à se mêler de leurs affaires. La condition naturelle à l'homme est de cultiver la terre et de vivre de ses fruits. Le paisible habitant des champs n'a besoin pour sentir son bonheur que de le connaître. Tous les vrais plaisirs de l'homme sont k sa portée ; il n'a que les peines inséparables de l'humanité, des peines que celui qui croit s'en délivrer ne fait qu'é-