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changer contre d'autres plus cruelles ^ Cet état est le seul nécessaire et le plus utile : il n'est malheureux que quand les autres le tyrannissent par leur violence, ou le séduisent par Texemple de leurs vices. C'est en lui que consiste la véritable prospérité d'un pays, la force et la grandeur qu^uti peuple tire de lui-même, qui ne dépend en rien des autres nations, qui ne contraint jamais d'attaquer pour se soutenir, et donne les plus sûrs moyens de se défendre. Quand il est question d'estimer la puissance publique, le bel esprit visite les palais du prince, ses ports, ses troupes, ses ai'senaux, ses villes ; le vrai politique parcourt les terres et va daiis la chaumière du laboureur. Le premier voit ce qu'on a fait, et le second ce qu'on peut faire.
Sur ce principe on s'attache ici , et plus encore a Étange, . a contribuer autant qu'on peut à rendre aux paysans leurr condition douce, sans jamais leur aider k en sortir. Le». plus aisés et les plus pauvres ont également la fureur d!envoyer leurs enfants dans les villes , les uns pour étudierai devenir un jour des messieurs, les autres pour entrer ettj condition et décharger leurs parents de leur entretien. Les. jeunes gens de leur côté aiment souvent à courir ; les filles aspirent à la parure bourgeoise : les garçons s'engagent! dans un service étranger; ils croient valoir mieux en rap*portant dans leur village, au lien de l'amour de la patrie et de la liberté, l'air à la fois roguô et rampant des soldats mercenaires, et le ridicule mépris de leur ancien état. OUi leur montre à tous l'erreur de ces préjugés, la corruption des enfants , l'abandon des pères , et les risques continuels de lai vie, de la fortune et des mœurs, où cent périssent^ pour un qui réussit. S'ils s'obstinent, on ne favorise point leur fantaisie insensée , on les laisse courir au vice et à la misère, et l'on s'applique à dédommager ceux qu'on a
t L'homme sorti de sa premAère simplicité devient si stuplde qu'il ne sait pas même désirer. Ses souhaits exaucés le mèneraient tous à la fortune , Jamais à la félicité.
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persuadés des sacrifices qu'ils font k la raisou. On leur apprend k honorer leur conditiou naturelle en Thonorant soî-môme ; on n'a point avec les paysans les façons des villes , mais on use avec eux d'une honnête et grave familiarité , qui , maintenant chacun dans son état , leur apprend pourtant à faire cas du leur. Il n'y a point de bon paysan qu'on ne porte k se considérer lui-même , en lui montrant la différence qu'on fait de lui k ces petits parvenus qui viennent briller un moment dans leur village et ternir leurs parents de leur éclat. M. de Wolmar et le baron, quand il est ici, manquent rarement d'assister aux exercices , aux prix , aux revues du village et des environs. Cette jeunesse déjk naturellement ardente et guerrière, voyant de vieux officiers se plaire k ces assemblées, s'en estime davantage et prend plus de confiance en ellemême. On lui en donne encore plus en lui montrant des soldats retirés du service étranger en savoir moins qu'elle k tous ég^sirds ; car , quoi qu'on fasse , jamais cinq sous de paye et la peur des coups de canne ne produiront une émiilation pareille k celle que donnent k un homme libre et sous les armes la présence de ses parents, de ses voisins , de ses amis , de sa maîtresse , et la gloire de son pays.
La grande maxime de madame de Wolmar est donc de ne point favoriser les changements de condition , mais de contribuer k rendre heureux chacun dans la sienne , et surtout d'empêcher que la plus heureuse de toutes, qui est celle du villageois dans un état libre , ne se dépeuple en faveur des autres.
Je lui faisais Ik-dessus l'objection des talents divers que la nature semble avoir partagés aux hommes pour leur donner k chacun leur emploi , sans égard k la condition dans laquelle ils sont nés. A cela elle me répondit qu'il y avait deux choses k considérer avant le talent, savoir, les mœurs et la félicité. L'homme , dit-elle , est un être trop noble pour devoir servir simplement d'instrument k d'autres , et l'on ne doit point l'employer à ce qui leur
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convient âans consulter aussi ce qui lui convient à luimême ; car les hommes ne sont pas faits pour les places, mais les places sont faites pour eux ; et , pour distribuer convenablement les choses, il ne faut pas tant chercher dans leur partage l'emploi auquel chaque homme est le plus propre, que celui qui est le plus propre à chaque homme pour le rendre bon et heureux autant qu'il est possible. Il n'est jamais permis de détériorer une âme humaine pour l'avantage des autres, ni de faire un scélérat pour le service des honnêtes gens.
Or , de mille sujets qui sortent du village , il n'y en a pas dix qui n'aillent se perdre à la ville, ou qui n'en portent les vices plus loin que les gens dont ils les ont appris. Ceux qui réussissent et font fortune, la font presque tous par les voies déshonnêtes qui y mènent. Leis malheureux qu'elle n'a point favorisés ne reprennent plus leur ancien état, et se font mendiants ou voleurs plutôt que de redevenir paysans. De ces mille s'il s'en trouve un seul qui résiste à l'exemple et se conserve honnête homme , pénsez-vdus qu'à tout prendre celui-là passe une vie aussi heureuse qu'il l'eût passée a l'abri des passions violentes , dans la tranquille obscurité de sa première condition?
Pour suivre son talent il le faut connaître. Est-ce une chose aisée de discerner toujours les talents des hommes? et à l'âge où Ton prend un parti , si l'on a tant de peine à bien connaître ceux des enfants qu'on a le mieux observés, comment un petit paysan saura-t-il de lui-même distinguer les siens? Rien n'est plus équivoque que les signes d'inclination qu'on donne dès l'enfance, l'esprit imitateur y a souvent plus de part que le talent : ils dépendront plutôt d'une rencontre fortuite que d'un penchant décidé, et le penchant même n'annonce pas toujours la disposition. Le vrai talent, le vrai génie a une certaine simplicité qui le rend moins inquiet, moins remuant, moins prompt à se montrer , qu'un apparent et faux talent , qu'on prend pour véritable, et qui n'est qu'une vaine ardeur de briller , sans moyens pour y réussir. Tel entend
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un lambour et veut être général ; un autre voit bâtir et se croit architecte. Gustin, mon jardinier, prit le goût du dessin pour m'ayoir vue dessiner ; je L'envoyai apprendre à Lausanne ; il se croyait déjà peintre, et n'est qu'uu jardinier. L'occasioB; le désir de s'avancer, décident de l'état qu'on choisit. Ce n'est pas assez de sentir son génie, il faut aussi vouloir s'y livrer. Un prince ira-t-il se faire cocher parce qu'il mène bien son carrosse? un duc se fera-(ril cuisinier parce qu'il invente de bons ragoûts? On n'a des talents que pour s'élever, personne n'en a pour descendre : pensez-vous que ce soit là l'ordre de la nature? Quand chacun conuaîtraitson talent et voudrait lesuivre, combien le pourraient, combien surmouteraientd'injustes obstacles, combien vaincraient d'indignes concurrents? Celui qui sent sa faiblesse appelle à son secours le manège et la brigue, que l'autre , plus sûr de lui , dédaigne. Ne m'avez- vous pas cent fois dit vous-même que tant d'établissements en faveur des arts ne font que leur nuire? £n multipliant indiscrètement les sujets on les confond ; le vrai mérite reste étouffé dans la foule , et les honneurs dus au plus habile sont tous pour le plus intrig^L S'il existait un société où les emplois et les rang9 fussent exactement mesurés sur les talents et le mérite. personnel , chacun pourrait aspirer à la place qu'il saurait le mieux remplir ; mais il faut se conduire par des règles plus sûres , et renoncer au prix des talents , quaad le plus vil de tous; est le seul qui mène à la fortune.
Je vous dirai plus , continua-t-elle : j'ai peine à croire que tant de talents divers doivent être tous développés; car il faudrait pour cela que le nombre de ceux qui les possèdent fût exactement proportionné au besoin de la société; et si l'on ne laissait au travail de la terre que ceux qui ont éminemment le talent de l'agriculture, ou qu'on enlevât à ce travail tous ceux qui sont plus propres à ua autre , il ne resterait pas assez de laboureurs pour la cultiver et nous faire vivre. Je penserais que les talents des hommes sont comme les vertus des drogues, que la na-
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ture DORS donne pour gnérir nos mau^ j quoique son intention soit que nous n'en ayt>ns pas besoin. Il y a des* plantes qui nou$ empoisonnent, des animaux qui nous dévorent , des talents qui nous sont pernicieux. S'il fallait, toujours employer chaque chose selon ses principales propriétés, peut-être ferait-on moins de bien que de m«l aux hommes. Les peuples bons et simples n'ont pas besoin d%. tant de talent»; ils se soutiennent mieux pa^ leur seule simplicité que les autres par toute leur industrie ; mais à mesure qu'ils se corrompent, leurs talents se développent comme pour servir de supplément aux vertus qu'ils jpetdent , et pour forcer les méchants eux-mêmes d'être utiles en dépit d'eux.
Une autre chose sur laquelle j'avafs peine à tomber d'accord avec elle était l'apsistance des mendiants. Cçmme c'est ici une grande route^ il en passe beaucoup, et l'on ne refuse l'aumône à aucun. Je lui représentai que ce n'était pas seulement un bien jeté à pure perte, et dont on privait ainsi le vrai pauvre, mais que cet usage contribuait à multiplier les gueux et les vagabonds qui se plaisent a ce lâche métier, et^ se rendant à charge à la société, la privent encore du travail qu'ils y pourraient faire.
Je vois bien, me dit-elle, que vous avez pris dans les grandes villes les maximes dont de complaisants raisonneurs aiment à flatter la dureté des riches ; vous en avez même pris les termes. Croyez -vous dégrader un pauvre de sa qualité d'homme en lui donnant le nom méprisant de gueux? Compatissant comme vous l'êtes, comment avezvous pu vous résoudre à l'employer? Renoncez-y , mon ami , ce mot ne va point dans votre bouche ; il est plus déshonorant pour l'honmie dur qui s'en sert que pour le ^ malheureux qui le porte. Je ne déciderai point si ces détracteurs de l'aumône ont tort oy raison; ce que je sais, c'est que mon mari , qui ne cède point en bon sens à vos philosophes, et qui m'a souvent rapporté tout ce qu'ils disent là-dessus pour étouffer dans le cœur la pitié natu-
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relie et Texercer à ^insensibilité, m*a toiyours paru mé* priser ces dfscoiirs et n'a point désapprouvé ma conduite. Son raisonnement est simple : On souffre, dit-il , et Ton entretient à grand» frais des multitudes de professions inutile^dontplusieurs ne servent qu'à corrompre et gâter les mœurs. A ne regarder l'état de mendiant que comme un métier, loin qu'on en ait rien de pareil à craindre, on n'y trouve que de quoi nourrir en nous les sentiments d'intérêt et d'humanité qui devraient unir tous les hommes. Si l'on veut le considérer par le talent, pourquoi ne récompenserais-je pas l'éloquence de ce mendiant qui me remue le cœur et me porte à le secourir , comme je paye un comédien qui me fait verser quelques larmes stériles? Si l'un me fait aimer les bonnes actions d'autrui , l'autre me porte a en faire moi-même : tout ce qu'on sent à la tragédie s'oublie à l'instant qu'on en sort; mais la mémoire des malheureux qu'on a soulagés donne un plaisir qui renaît sans cesse. Si le grand nombre des mendiants est onéreux à l'Etat, de combien d'autres professions qu'on encourage et qu'on tolère n'en peuiron pas dire autant! C'est au souverain de faire en sorte qu'il n'y ait point de mendiants; mais, pour les rebuter de leur profession ^ , fautil rendre les citoyens inhumains et dénaturés? Pour moi ,
1 Nourrir les roendianta, c^est , diaent-ils , former des pépinières de toleurs; et , tout mi contraire , c'est empêcher qu'ils ne le deviennent. Je conviens qu'il ne faut pas encourager les pauvres à se faire mendiants; mais quand une fois ils le sont, U fiiut les nourrir, de peur qu'ils ne se fassent voleurs. Rien n'engage tant à changer de proftession que de ne pouvoir vivre dans la sienne : or, tous ceux qui ont une fois goûté de ce métier oiseux prennent tellement le travail en aversion, qu'ils aiment mieux voler et se faire pendre , que de reprendre l'usage de leurs bras. Un liard est bientôt demandé et refusé ; mais vingt liards auraient payé le souper d'un pauvre que vingt refus peuvent impatienter. Qui est-ce qui voudrait Jamais rettiser une si légère aumône, »'il songeait qu'elle peut sauver deux hommes, l'un du crime, ek l'autre de la mort? J'ai lu quelque part que les mendiants sont une vermine qui s'attache aux riches. U est naturel que les enfants s'attachent aux pères ; mais ces pères opulents et durs les méconnaissent , et laissent aux pauvres le soin de les nourrir.
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continua Julie, sans savoir ce que lespmivres sont à l'Etat , je sais qu'ils sont tous mes frères, et que je ne puis , sans une inexcusable dureté, leur refuser le faible secours qu'ils me demandent, La plupart sont des vagabonds, j'en conviens; mais je connais trop les peines de la vie pour ignorer par combien de malheurs un honnête homme peut se trouver réduit à leur sort; et comment puis-je être sûre que l'inconnu qui vient implorer au nom de Dieu mon assistance et mendier un pauvre morceau d« pain , n'est pas peut-être cet honnête homme prêt a périr de misère j et que mon refus va réduire au désespoir? L'aumône, que je fais donner a la porte est légère : un demi-crutz * et un n^rceau de pain sont ce qu'on ne refuse à personne; on donne une ration double à ceux qui sont évidenunent estropiés : s'ils en trouvent autant sur leur route dans chaque maison aisée, cela suffit pour les faire vivre en chemin ; et c'est tout ce qu'on doit au mendiant étranger qui passe. Quand ce ne serait pas pour eux un secours réel, c'est au moins un témoignage qu'on prend part a leur peine, uu adoucissement k la dureté du refus, une sorte de salutation qu'on leur rend. Un demicrutz et un morceau de pain ne coûtent guère plus à donner, et sont une réponse plus honnête qu'un Dieu vms assiste l comme si les dons de Dieu n'étaient pas dans la main des hommes , et qu'il eût d'autres greniers sur la terre que les magasins des riches! Enfin, quoi qu'on puisse penser de ces infortunés , si l'on ne doit rien au gueux qui mendie , au moins se doit-on à soi-même de rendre honneur à l'humanité souffrante ou à son image, et de ne point s'endurcir le cœur à l'aspect de ses misères. Voilà comment j'en use avec ceux qui mendient pour ainsi dire sans prétexte et de bonne foi :■ à l'égard de ceux qui se disent ouvriers et se plaignent de manquer d'ouvrage , il y a toujours ici pour eux des outils et du
I Petite monnaie du .pays.
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travail qui les attendent. Par cette méthode on le» aide , on met leur bonne volonté à l'épreuve; et les menteurs le savent si bien, qu'il ne s'en présente plus chez nous.
C'est ainsi , milord , que cette ftme angélique trouve toujours dans ses vertus de quoi combattre les vnines subtilités dont les gens cruels pallient leurs vices. Tous ces soins et d'autres semblables sont mis par elle au rang de ses plaisirs , et remplissent une partie du temps que lui laissent ses devoirs les plus chéris. Quand , après s'être acquittée de tout ce qu'elle doit aux autres, elle songe ensuite a elle-même, ce qu'elle fait pour se rendre la vie agréable peut encore être compté parmi ses ver* tus ; tant son motif est toujours louable et honnête , et tant il y a de tempérance et de raison dans tout ce qu'elle accorde à ses désirs I Elle veut plaire à son mari, qui aime à la voir contente et gaie; elle veut inspirer à ses enfants le goût des innocents plaisirs que la modération, Tordre et la simplicité font valoir, et qui détournent le cœur des passions impétueuses. £lle s'amuse pour les amuser , conune la colombe amollit dans son estomac le graio dont elle veut nourrir ses petits.
Julie a l'âme et le corps également sensibles. La même délicatesse règne dans ses sentiments et dans ses organes. Elle était faite pour connaître et goûter tous les plaisirs , et longtemps elle n'aima si chèrement la vertu même que conune la plus douce des voluptés. Aujourd'hui qu'elle sent en paix cette volupté suprême , elle ne se refuse aucune de celles qui peuvent s'associer avec celle-là : mais sa manière de les goûter ressemble à l'austérité de ceux qui s'y refusent , et l'art de jouir est pour elle celui des privations; non de ces privations pénibles et douloureuses qui blessent la nature, et dont son auteur dédaigne l'hommage insensé, mais des privations passagères et modérées, qui conservent à la raison son empire, et, servant d'assaisonnement au plaisir, en préviennent le degoût et l'abus. Elle prétend que tout ce qui tient aux sens
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et n'est pas nécessaire à la vie change de nature aussitôt qu'il tourne en habitude, qu'il cesse d'être un plaisir en devenant un besoin, que c'est a la fois une chaîne qu'on se donne et une jouissance dont on se prive, et que prévenir* toujours les désirs n'est pas l'art de les contenter, mais de les éteindre. Tout celui qu'elle emploie à donner du prix aux moindres choses est de se les refuser vingt fois pour en jouir une. Cette âme simple se conserve ainsi son premier ressort : son goût ne s'use point; elle n'a jamais besoin de le ranimer par des excès , et je la vois souvent savourer avec délices un plaisir d'enfant qui serait insipide à tout autre.
Un objet plus noble qu'elle se propose encore en cela est de rester maîtresse d'elle-même , d'acx^outumer ses passions a l'obéissance, et de plier tous ses désirs à la règle. C'est un nouveau moyen d'être heureuse; car on ne jouit sans inquiétude que de ce qu'on peut perdre sans peine; et si le vrai bonheur appartient au sage, c'est parce qu'il est de tous les hommes celui à qui la fortune peut le moins ôter.
Ce qui me paraît le plus singulier dans sa tempérance, c'est qu'elle la suit sur les mêmes raisons qui jettent les voluptueux dans l'excès. La vie est courte, il est vrai, ditelle; c'est une raison d'en user jusqu'au bout, et de dispenser avec art sa durée, afin d'en tirer le meilleur parti qu'il est possible. Si un jour de satiété nous ôte un an de jouissance, c'est une mauvaise philosophie d'aller toujours jusqu'où le désir nous mène , sans considérer si nous ne serons point plus tôt au bout de nos facultés que de notre carrière , et si notre cœur épuisé ne mourra point avant nous. Je vois que ces vulgaires épicuriens pour pe vouloir jamais perdre une occasion les perdent toutes , et , toujours ennuyés au sein des plaisirs , n'en savent jamais trouver aucun. Us prodiguent le temps qu'ils pensent économiser, et se ruinent comme les avares pour ne savoir rien perdre à propos. Je me trouve bien
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de la maxime opposée , et je croîs que j'aimerais encore mieux sur ce point trop de sévérité que de relâchement. 11 m'arrive quelquefois de rompre une partie de plaisir par la seule raison qu'elle m'en fait trop ; en la renouant j'en jouis deux fois. Cependant je m'exerce à conserver sur moi l'empire de ma volonté , et j'aime mieux être taxée de caprice que de me laisser dominer par mes fantaisies.
Voilà sur quel principe on fonde ici les douceurs de la vie et les choses de pur agrément. Julie a du penchant à la gourmandise, et dans les soins qu'elle donne a toutes les parties du ménage, la cuisine surtout n'est pas négligée. La table se sent de l'abondance générale ; mais cette abondance n^est point ruineuse : il y règne une sensualité sans raffinement; tous les mets sont communs, mais excellents dans leurs espèces; l'apprêt en est simple et pourtant exquis. Tout ce qui n'est que d'appareil , tout ce qui tient à l'opinion, tous les plats fins et recherchés, dont la rareté fait tout le prix, et qu'il faut nommer pour les trouver bons, en sont bannis à jamais; et même, dans la délicatesse et le choix de ceux qu'on se permet , on s'abstient journellement de certaines choses qu'on réserve, pour donner à quelques repas un air de fête qui les rend plus agréables sans être plus dispendieux. Que croiriez-vous que sont ces mets si sobrement ménagés? du gibier rare? du poisson de mer? des productions étrangères ? Mieux que tout cela : quelque excellent légume du pays, quelqu'un des savoureux herbages qui croissent dans nos jardins, certains poissons du lac apprêtés d'une certaine manière , certains laitages de nos montagnes , quelque pâtisserie à l'allemande, à quoi l'on joint quelque pièce de la chasse des gens de la maison : voilà tout l'extraordinaire qu'on y remarque ; voilà ce qui couvre et orne la table , ce qui excite et contente notre appétit les jours de réjouissance. Le service est modeste et champêtre, ^ais propre et riant; la grâce et le plaisir y sont , la joie et l'appétit l'assaisonnent.
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Des surtouts dorés autour desquels on meurt de faim , des cristaux pompeux chargés de fleurs pour tout dessert , ne remplissent point la place des mets ; on n'y sait point^*art de nourrir Testomac par les yeux , mais on y sait celui d'ajouter du charme k la bonne chère, de manger beaucoup sans s'incommoder, de s'égayer à boire sans altérer sa raison, de tenir table longtemps sans ennui, et d*en sortir toujours sans dégoût.
Il y a au premier étage une petite salle à manger différente de celle où l'on mange ordinairement, laquelle est au rez-de-chaussée: celte salle particulière est à l'angle de la maison et éclairée de deux côtés; elle donne par l'un sur le jardin, au delà duquel on voit le lac à travers les arbres ; par l'autre on aperçoit ce grand coteau de vignes qui conunencent d'étaler aux yeux les richesses qu'on y recueillera dans deux mois. Cette pièce est petite, mais ornée de tout ce qui peut la rendre agréable et riante. C'est là que Julie donne ses petits festins à son père, à son mari , à sa cousine, à moi, à elle-même, et quelquefois à ses enfants. Quand elle ordonne d'y mettre le couvert, on sait d'avance ce que cela veut dire ; et M. de Wolmar l'appelle en riant le salon d'Apollon : mais ce salon ne diffère pas moins de celui de Lucullus par le choix des convives que par celui des mets. Les simples hôtes n'y sont point admis; jamais on n'y mange quand on a des étrangers; c'est l'asile inviolable de la coniiance, de l'andtié, de la liberté ; c'est la société des cœurs qui lie en ce lieu celle de la table; elle est une sorte d'initiation à l'intimité, et jamais il ne s'y rassemble que des gens qui voudraient n'être plus séparés. Milord, la fête vous attend, et c'est dans cette salle que vous ferez ici votre premier repas.
Je n*eus pas d*abord le même honneur; ce ne fut qu'à mon retour de chez madame d'Orbe que je fus traité dans le salon d'Apollon. Je n'imaginais pas qu'on pût rien ajouter d'obligeant à la réception qu'on m'avait faite : mais ce souper me donna d'autres idées; j'y trouvai je ne
sais quel délicieux mélange de familiarité , de plaisir, d'union , d'aisance , que je n^avais point encore éprouvé. Je oie sentais plus libre sans qu'on m'eût averti de l'être ; il me semblait que nous nous entendions mieux qu'auparavant. L'éloignement des domestique^ m'invitait à n'avoir plus de réserve au fond de mon cœur; et c'est la qu'à rinstance de Julie je repris l'usage, quitté depuis tant d'années , de boire avec mes hôtes du vin pur à la fin du repas.
Ce souper m'enchanta : j'aurais voulu que tous nos repas se fussent passés de même. Je ne connaissais point cette charmante salle , dis-je à madame de Wolmar : pourquoi n'y mangez-vous pas toujours? Voyez, dit-elle, elle est si jolie! ne serait-ce pas dommage de la gâter? Cette réponse me parut trop loin de son caractère pour n'y pas soupçonner quelque sens caché. Pourquoi du moins, repris-je, ne rassemblez-vous pas toujours autour de vous les mêmes commodités qu'on trouve ici , afin de pouvoir éloigner vos domestiques et causer plus en liberté? C'est, me réponditelle encore, que cela serait trop agréable, et que l'ennui d'être toujours à son aise est enfin le pire de tous. 11 ne m'en fallut pas davantage pour concevoir son système; et Je jugeai qu'en effet l'art d'assaisonner les plaisirs n'est que celui d'en être avare.
Je trouve qu'elle se met avec plus de soin qu'elle ne faisait autrefois. La seule vanité qu'on lui ait jamais reprochée était de négliger son ajustement. L'orgueilleuse avait ses raisons, et ne me laissait point de prétexte pour méconnaître son empire. Mais elle avait beau faire, l'enchantement était trop fort pour me sembler naturel ; je m'opiniâtrais k trouver de l'art dans sa négligence ; elle se serait coiffée d'un sac, que je l'aurais accusée de coquetterie. Elle n'aurait pas moins de pouvoir aujourd'hui , mais elle dédaigne de l'employer; et je dirais qu'elle affecte une parure plus recherchée pour ne sembler plus qu'une jolie femme , si je n'avais découvert la cause de ce
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nouveau soin. J'y fus trompé les premiers jours, et, sans songer qu'elle n'était pas mise autrement qu'à mon arrivée où je n'étais point attendu, j'osai m'attribuer l'honneur de cette recherche. Je me désabusai durant l'absence de M. de Wolmar. Dès le lendemain, ce n'était plus cette élégance de la veille dont l'œil ne pouvait se lasser, ni cette simplicité touchante et voluptueuse qui m'enivrait autrefois; c^était une certaine modestie qui parle au cœur par les yeux, qui n'inspire que du respect, et que la beauté rend plus imposante. La dignité d'épouse et de mère régnait sur tous ses charmes ; ce regard timide et tendre était devenu plus grave, et l'on eût dit qu'un air plus grand et plus noble avait voilé la douceur de ses traits. Ce n'était pas qu'il y eût la moindre altération dans son maintien ni dans ses manières ; son égalité , sa candeur ne connurent jamais les simagrées; elle usait seulement du talent naturel aux femmes de changer quelquefois nos sentiments et nos idées par un ajustement différent , par une coiffure d'une autre forme, par une robe d'une autre couleur , et d'exercer sur les cœurs l'empire du goût eu faisant de rien quelque chose. Le jour qu'elle attendait son mari de retour, elle retrouva l'art d'animer ses grâces naturelles sans les couvrir ; elle était éblouissante en sortant de sa toilette; je trouvai qu'elle ne savait pas moins effacer la plus brillante parure qu'orner la plus simple; et je me dis avec dépit, en pénétrant l'objet de ses soins : En fit-elle jamais autant pour l'amour?
Ce goût de parure s'étend de la maîtresse de la maison à tout ce qui la compose. Le maître, les enfants , les domestiques, les chevaux, les bâtiments, les jardins, les meubles , tout est tenu avec un soin qui marque qu'on n'est pas au-dessous de la magnificence, mais qu'on la dédaigne; où plutôt la magnificence y est en effet, s'il est vrai qu'elle consiste moins dans la richesse de certaines chosesque dans un bel ordre du tout qui marque le concert
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des parties et riinité d'intention de Tordonnateur '. Pour moi , je trouve au moins que c'est une idée plus grande et plus noble de voir dans une maison simple et modeste un petit nombre de gens heureux d'un bonheur commun , que de voir régner dans un palais la discorde et le trouble, et chacun de ceux qui l'habitent chercher sa fortune et son bonheur dans la ruine d'un autre et dans le désordre général. La maison bien réglée est une, et forme un tout agéable à voir : dans le palais on ne trouve qu'un assemblage confus de divers objets dont la liaison n'est qu'apparente. Au plumier coup d'œil on croit voir une fin commune; en y regardant mieux, on est bientôt détrompé.
A ne consulter que l'impression la plus naturelle , il semblerait que pour dédaigner l'éclat et le luxe on a moins besoin de modération que de goût. La symétrie et la régularité plaisent a tous les yeux. L'image du bien-être et de la félicité touche le cœur humain qui en est avide : mais un vain appareil qui ne se rapporte ni a l'ordre ni au bonheur, et n'a pour objet que de frapper les yeux , quelle idée favorable à celui qui l'étalé peut-il exciter dans l'esprit du spectateur? L'idée du goût? le goût ne paraîfr-il pas cent fois mieux dans les choses simples que dans celles qui sont offusquées de richesse? L'idée de la commodité? y a-t-il rien de plus incommode que le faste ^ ? L'idée de
• 1 Cela me parait inoontestaUe. U y a de la magnificence dans la symétrie d'nn grand palais ; il n'y en a point dans une foale de maisons confusément entassées. U y a de la magnificence dans Tuniforme d'un régiment en bataille; U n'jr en a pokit dans le peuple qui le regarde , quoiqu'il ne s'y trouve peatùtn pas an seul homme dont Vb«tit en particulier ne vaille mieux que celai d'un soldat. £n un mot , la véritable magnificence n'est que l'ordre rendu sensible dans le grand; ce qui fait que , de tous les spectacles imaginables . le plus magniÉque est celui de la nature.
2 Le bruit des gens d'une maisonlrouble incessamment le repos du maître ; U ne peut rien cacher à tant d'Argus. La foule de ses créaociers lui fait payer eher celle de ses admirateurs. Ses appartements sont si superbes qu'il est forcé de coucher dans un bouge pour être à son aise , et 3on siugc est quelquefois'