‹ Julie (volume 2)Chapitre 131 sur 187 · PARTIE Y, LETTRE II · texte numérisé non relu

PARTIE Y, LETTRE II

la grandeur? c'est préeisémenl le contraire. Quand je vois qu'on a voulu faire un grand palais, je me demande aussitôt : Pourquoi ce palais n'est-il pas plus grand? pourquoi celui qui a cinquante domestiques n'en a-t-il pas cent ? cette belle vaisseUe d'argent, pourquoi n'est-elle pas d'or? cet homme qui dore son carrosse , pourquoi ne dore-t-il pas ses lambris? si ses lambris sont dorés , pourquoi son toit ne l'est-il pas? Celui qui voulut bâtir une haute tour faisait bien de la vouloir porter jusqu'au ciel ; autrement il eût eu beau l'élever , le point où il se fût arrêté n'eût servi qu'à donner de plus loin la preuve de son impuissance. O homme petit et vain I montre-inoi ton pouvoir, je te montrerai ta misère.

An contraire , un ordre de choses où rien n'est donné à l'opinion, où tout a son utilité réelle, et qui se borne aux vrais besoins de la nature, n'offre pas seulement un spectacle approuvé par la raison, mais qui contente les yeux et le cœur , en ce que l'homme ne s'y voit que sous des rapports agréables , comme se suffisant à lui-même , que l'image de sa faiblesse n'y paraît point, et que ce riant tableau n'excite jamais de réflexions attristantes. Je défie aucun homme sensé de contempler une heure durant le, palais d'un prince et le faste qu'on y voit briller , sans tomber dans la mélancolie et déplorer le sort de l'humanité. Mais l'aspect de cette maison et de la vie uniforme et simple de ses habitants répand dans l'âme des spectateurs un charme secret qui ne fait qu'augmenter sans cesse. Un petit nombre de gens doux et paisibles, unis par des besoins mutuels et par une réciproque bienveillance, y

mieux logé qoe lui. S'il Teat dtner, tl dépend de son «dslnler, et Jnaali de sa faim ; s'il veut sortir, il est à la merci de ses cheveux ; mille embarras l'arrêtent dans les rues ; il brûle d'arriver , et ne sait plus qu'il a des Jambes. Chloé l'attend , les boues le retiennent , le poids de l'or de son bablt l'accable , et 11 ne peut faire vingt pas à pied : mais s'il perd un rendez-vous avec sa maîtresse» il en est bien ^dommage par les passants; ehacon remarqne sa livrée, l'admire, et dit tout haut que c'est monsieur un tel.

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concourt par divers soins à une fin conunune : chacun trouvant dans son état tout ce qu'il faut pour en être content et ne point désirer d'en sortir , on s^y attache comme y devant rester toute la vie, et la seule ambition qu'on garde est celle d'en bien remplir les devoirs. 11 y a tant de modération dans ceux qui commandent et tant de zèle dans ceux qui obéissent , que des égaux eussent pu distribuer entre eux les mêmes emplois sans qu'aucun se fût plaint de son partage. Ainsi nul n'envie celui d'un autre, nul ne croit pouvoir augmenter sa fortune que par l'augmentation du bien conmiun ; les maîtres même ne jugent de leur bonheur que par celui des gens qui les environnent. On ne saurait qu'ajouter ni que retrancher ici , parce qu'on n*y trouve que les choses utiles et qu'elles y sont toutes ; en sorte qu'on n'y souhaite rien de ce qu'on n'y voit pas , et qu'il n'y a rien de ce qu'on y voit dont on puisse dire : Pourquoi n'y en a-t-il pas davantage? Ajoutez-y du galon, des tableaux, un lustre, de la dorure , k l'instant vous appauvrirez tout. En voyant tant d'abondance dans le nécessaire et nulle trace de superflu , on est porté à croire que , s'il n'y est pas , c'est qu'on n'a pas voulu qu'il y fût , et que si on le voulait il y régnerait avec la même profusion : en voyant continuellement les biens refluer au dehors par l'assistance du pauvre , on est porté à dire : Cette maison ne peut contenir toutes ses richesses. Voilà, ce me semble, la véritable magnificence.

Cet air d'opulence m'effraya moi-même quand je fus instruit de ce qui servait a l'entretenir. Vous vous ruinez, dis-je a monsieur et madame de Wolmar; il n'est pas possible qu'un si modique revenu suffise à tant de dépenses. Ils se mirent à rire , et me firent voir que , sans rien retrancher dans leur maison , il ne tiendrait qu'à eux d'épargner beaucoup et d'augmenter leur revenu plutôt que de se ruiner. Notre grand secret pour être riches, me dirent-ils, est d'avoir peu d'argent, et d'éviter, autant qu'il

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se peut, dans l'usage de nos biens, les échanges intermédiaires entre le produit et l'emploi. Aucun de ces échanges ne se fait sans perte , et ces pertes multipliées réduisent presque à rien d'assez grands moyens , comme à force d'être brocantée une belle boite d'or devient un mince coliffebel. Le transport de nos revenus s'évite en les employant sur le lieu , l'échange s'en évite encore en les consommant en nature ; et dans l'indispensable conversion de ce que nous avons de trop en ce qui nous manque, au lieu des ventes et des achats pécuniaires qui doublent le préjudice, nous cherchons des échanges réels où la commodité de chaque contractant tienne lieu de profit à tous deux.

Je conçois , leur dis-je , les avantages de celte méthode ; maà^ elle im me parait pas sans inconvénient. Outre les soins importuns auxquels elle assujettit, le profit doit être plus apparent que réel ; et ce que vous perdez dans le détail de la régie de vos biens l'emporte probablement sur le gain que feraient avec vous vos fermiers ; car le travail se fera toujours avec plus d'économie , et la récolte avec plus de' soin , par un paysan que par vous. C'est une erreur, me répondit Wolmar; le paysan se soucie moins d'augmenter le produit que d'épargner sur les frais, parce que les avances lui sont plus pénibles que les profits ne lui sont utiles : comme son objet n'est pas tant de mettre un fonds en valeur que d'y faire peu de dépense, s'il s'assure un gain actuel , c'est bien moins en améliorant la terre qu'en l'épuisant , et le mieux qui puisse arriver est qu'au lieu de l'épuiser , il la néglige. Ainsi , pour un peu d'argent comptant recueilli sans embarras, un propriétaire oisif prépare à lui ou a ses enfants de grandes pertes, de grands travaux , et quelquefois la ruine de son patrimoine.

D'ailleurs , poursuivit M. de Wolmar, je ne disconviens pas que je ne fasse la culture de mes terres à plus grands frais que ne ferait un fermier; mais aussi le profit du

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fermier c'est moi qui le fais ; et cette culture étant beaucoup meilleure ; le produit est beaucoup plus grand; de sorte qu'en, dépensant davantage , je ne laisse pas de gagner encore. 11 y a plus ; cet excès de dépense n'est qu'apparent, et produit réellement une très-grande économie : car, si d'autres cultivaient nos terres, nous serions oisifs , il faudrait demeurer à la ville ; la vie y serait plus cbère; il nous faudrait des amusements qui nous coûteraient beaucoup plus que ceux que nous trouvons ici, et nous seraient moins sensibles. Ces soins que vous appelez importuns font à la fois nos devoirs et nos plaisirs : grâces a la prévoyance avec laquelle on les ordonne, ils ne sont jamais pénibles; ils nous tiennent lieu d'une foule de fantaisies ruineuses dont la vie champêtre prévient ou détruit le goût, et tout ce qui contribue à notre bien-être devient pour nous un amusement.

Jetez les yeux tout autour de vous, ajoutait ce judicieux père de famille , vous n'y verrez que des choses utiles , qui ne nous coûtent presque rien , et nous épargnent mille vaines dépenses. Les seules denrées du cru couvrent notre table , les seules étoffes du pays composent presque nos meubles et nos habits : rien n'est méprisé parce qu'il est commun , rien n'est estimé parce qu'il est rare. Comme tout ce qui vient de loin est sujet à être déguisé ou falsifié, nous nous bornons, par délicatesse autant que par modération , au choix de ce qu'il y a de meilleur auprès de nous, et dont la qualité n'est pas suspecte. Nos mets sont simples, mais choisis. U ne manque a notre table, pour être somptueuse, que d'être servie loin d'ici; car tout y est bon, tout y serait rare; et tel gourmand trou> verait les truites du lac bien meilleures s'il les mangeait à Paris.

La même règle a lieu dans le choix de la parure, qui, comme vous voyez, n'est pas négligée; mais l'élégance y préside seule, la richesse ne s'y montre jamais, encore moins la mode. Il y a une grande différence entre le prix

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que Topinion donne aux choses et celui qu'elles ont réellement. C'est à ce dernier seul que Julie s'attache; et quand il est question d'une étoffe, elle ne cherche pas tant si elle est ancienne ou nouvelle que si elle est bonne et si elle lui sied. Souvent môme la nouveauté seule est pour elle un motif d'etckision, quand cette nouveauté donne aux choses un prix qu'elles n'ont pas, ou qu'elles ne sauraient garder.

Considérez encore qu'ici l'effet de chaque chose vient moins d'elle-même que de son usage et de son accord avec le reste ; de sorte qu'avec des parties de peu de valeur Julie a fait un tout d'un grand prix. Le goût aime à créer, à donner seul la valeur aux choses. Autant la loi de la mode est inconstante et ruineuse , autant la sienne est économe et durable. Ce que le bon goût approuve une fois est toujours bien ; s'il est rarement a la mode, en revanche il n'est jamais ridicule; et, dans sa modeste simplicité, il tire de la convenance des choses des règles inaltérables et sûres, qui restent quand les modes ne sont plus.

Ajoutez enfin que l'abandance du seul nécessaire ne peut dégénérer en abus, parce que le nécessaire a sa mesure naturelle, et que les vrais besoins n'ont jamais d'excès. On peut mettre la dépense de vingt habits en un seul , et manger en un repas le revenu d'une année; mais on ne saurait porter deux habits en même temps, ni dîner deux fois en un jour. Ainsi Topinion est illimitée, au lieu que la nature nous arrête de tous côtés; et celui qui, dans un état médiocre, se borne au bien-être, ne risque point de se ruiner.

Voilà, mon cher, continuait le sage Wolmar, comment, avec de l'économie et des soins , on peut se mettre aïkdessus de sa fortune. Il ne tiendrait qu'à nous d'augmenter la nôtre sans changer notre manière de vivre; car il ne se fait ici presque aucune avance qui n'ait un produit pour objet, et tout ce que nous dépensons nous rend de quoi dépenser beaucoup plus.

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Bé bien 1 mHord , rien de ioul cela ne parait au premier coup d'oeil. Partout un air de profusion couvre Tordre qui le donne. Il faut du temps pour apercevoir des lois somptuaires qui mènent à Faisance et au plaisir, et Ton a d'abord peine a comprendre conmient on jouit de ce qu'on épargne. En y réfléchissant, le contentement augmente , parce qu'on voit que la source en est intarissable, et que 1 art de goûter le bonheur de la vie sert encore à le prolonger. Gomment se lasserait-on d'un état si conforme à la nature? comment épuiserait-on son héritage en l'améliorant tous les jours? comment ruinerait-on sa fortune en ne consommant que ses revenus? Quand chaque année on est sûr de la suivante, qui peut troubler la paix de celle qui court? Ici le fruit du labeur passé soutient l'abondance présente , et le fruit du labeur présent annonce l'abondance à venir : on jouk à la fois de ce qu'on dépense et de ce qu'on recueille , et les divers temps se rassemblent pour affermir la sécurité du présent.

Je suis entré dans tous les détails du ménage, et j'ai partout vu régner le même esprit. Toute la broderie et la dentelle sortent du gynécée; toute la toile est filée dans la basse-cour, ou par de pauvres fenmies que l'on nourrit. La laine s'envoie à des manufactures dont on tire en échange des draps pour habiller les gens; le vin, l'huile et le pain se font dans la maison ; on a des bois en coupe réglée autant qu'on en peut consonuner : le boucher se paye en bétail ; Tépicier reçoit du blé pour ses fournitures; le salaire des ouvriers et des domestiques se prend sur le produit des terres qu'ils font valoir; le loyer des maisons de la ville suffit pour l'ameublement de celles que Ton habite ; les rentes sur les fonds publics fournissent à l'entretien des; maîtres et au peu de vaisselle qu'on se permet; la vente des vins et des blés qui restent donne un fonds qu'on laisse en réserve pour les dépenses extraordinaires, fonds que la prudence de Julie ne laisse jamais tarir, et que sa charité laisse encore moins augmenter.

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