PARTIE y, LETTRE II
Elle n'accorde aux choses de pur agrément que le profit du travail qui se fait dans sa maison, celui des terres qu'ils ont défrichées, celui des jsirbres qu'ils ont fait planter, etc. Ainsi, le produit et l'emploi se trouvant toujours compensés par la nature des choses , la balance ne peut être rompue, et il est impossible de se déranger.
Bien plus , les privations qu'elle s'impose par cette volupté tempérante dont j'ai parlé sont à la fois de nouveaux moyens de plaisir et de nouvelles ressources d'économie. Par exemple, elle aime beaucoup le café; chez sa mère elle en prenait tous les jours : elle en a quitté l'habitude pour en augmenter le goût; elle s'est bornée k n'en prendre que quand elle a des hôtes , et dans le salon d'Apollon , afin d'ajouter cet air de fôte à tous les autres. C'est une petite sensualité qiïi la flatte plus, qui lui coûte moins, et par laquelle elle aiguise et règle à la fois sa gourmandise. Au contraire, elle met k deviner et satisfaire les goûts de son père et de son mari une attention sans relâche , une prodigalité naturelle et pleine de grâces, qui leur fait mieux goûter ce qu'elle leur offre par le plaisir qu'elle trouve k le leur offrir. Ils aiment tous deux a prolonger un peu la fin du repas, a la suisse : elle ne manque jamais après le souper de faire servir une bouteille de vin plus délicat , plus vieux que celui de l'ordinaire. Je fus d'abord la dupe des noms pompeux qu'on donnait a ces vins, qu'en effet je trouve excellents ; et les buvant comme étant des lie;ax dont ils portaient les noms, je fis la guerre k Julie d'une infraction si manifeste k ses maximes; mais elle me rappela en riant un passage de Plutarque, où Flaminius compare les troupes asiatiques d'Antiochus , sous mille noms barbares, aux ragoûts divers sous lesquels un ami lui avait déguisé la même viande*. Il en est de môme, dit-elle, de ces vins étrangers que vous me
' Plutarque. Mets notahlet des Romains, fi ». Le même trait rapporté par Tite-Live, liv. xxxv. chap. xlix, est encore cité par Montaigne, liv. m, cbap. V.
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reprochez. Le Rancio, le Gherez, le Malaga, leChassaigne, le Syracuse , dont vous buvez avec tant de plaisir, ne sont en effet que des vins de I^vaux diversement préparés , et vous pouvez voir d'ici le vignoble qui produit toutes ces boissons lointaines. Si elles sont inférieures en qualité aux vins fameux dont elles portent les noms , elles n'en ont pas les inconvénients ; et comme on est sûr de ce qui les compose, on peut au moins les boire sans risque. J'ai lieu de croire , continua-t-elle , que mon père et moa mari les aiment autant que les vins les plus rares. Les siens, me dit alors M. de Wolmar, ont pour nous un goût dont manquent tous les autres : c'est le plaisir qu'elle a pris à les préparer. Ah ! reprit-elle , ils seront toujours exquis.
Vous jugez bien qu'au milieu de tant de soins divers le désœuvrement et Toisiveté qui rendent nécessaires la compagnie , les visites et les sociétés extérieures , ne trouvent guère ici de place. On fréquente les voisins assez pour entretenir un commerce agréable , trop peu pour s'y assujettir. Les hôtes sont toujours bien venus et ne sont jamais désirés. On ne voit précisément qu'autant de monde qu'il faut pour se conserver le goût de la retraite ; les occupations champêtres tiennent lieu d'amusements , et pour qui trouve au sein de sa famille une douce société, toutes les autres sont bien insipides. La manière dont on passe ici le temps est trop simple et trop uniforme pour tenter beaucoup de gens ' ; mais c'est par la disposition du cœur
' Je crois qu'un de nos beaux esprits voyageant dans ce pays-là , reçu et caressé dans cette maison à son passage, ferait ensuite à ses amis une relation bien plaisante de la vie de manants qu'on y mène. An reste , Je vois par les lettres de milady Cateaby que ce goût n'est pas particaUer h la France , et que c'est apparemment aussi l'usage en Angleterre de tourner ses botes en ridicule pour prix de leur hospitalité *.
* On ne connaît , sous le titre de Lettres de miladif Catesby, qu'un roman de madame Riccoboni, qui n'a aucun rapport avec l'idée de Bousseau dans cette note; l'indication qu'il en fait ne peut donc être que l'efTet d'une inadvertance qu'il est étonnant qu'aucun éditeur n'ait songé Jasqu'à présent à faire remarquer. Ce sont sans doute les Lettret de miladv Montague dont ii a voulu
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deeeoiqvi Tont adoptée qu'elle leur est intéressante. Avec une ftone same peut-on s'ennuyer à remplir les plus chers et les plus charmants devoirs de l'humanité, et à se rendre mutuellement la vie heureuse ? Tous les soirs , Julie , contente de sa journée , n'en désire point une différente pour le lendemain, et tous les matins elle demande au ciel un jour semblable a celui de la veille : elle fait toujours les mêmes choses parce qu'elles sont bien, et qu'elle ne connaît rien de mieux à faire. Sans doute elle jouid ainsi de toute la félicité permise à l'homme. Se plaire dans la durée de son état , n'est-ce pas un signe assuré qu'on y vit heureux ?
Si Ton voit rarement ici de ces tas de désœuvrés qu'on appelle bonne compagnie , tout ce qui s'y rassemble intéresse le cœur par quelque endroit avantageux , et rachète quelques ridicules par mille vertus. De paisibles campagnards, sans monde et sans politesse, mais bons, simples, honnêtes et contents de leur sort; d'anciens officiers retirés du service; des commerçants ennuyés de s'enrichir; de sages mères de famille qui amènent leurs filles à l'école de la modestie et des bonnes mœurs : voilk le cortège que Julie aime à rassembler autour d'elle. Son mari n'est pas fâché d'y joindre quelquefois de ces aventuriers corrigés par l'âge et l'expérience, qui, devenus sages à leurs dépens, reviennent sans chagrin cultiver le champ de leur père qu'ils voudraient n'avoir point quitté. Si quelqu'un récite à table les événements de sa vie, ce ne sont point les aventures merveilleuses du riche Sinbdad ^ racontant au sein de la mollesse orientale comment il a gagné ses trésors : ce sont les relations plus simples de gens
parler; mais dans oette supposition il y aurait encore cette remarque à faire, que la traduction française de ces lettres n'a para pour la première fois qu'en i76s, deux ans après la publication de la Nowelle HHoUe. Si ce sont donc réellement les Lettres de roilady Montagne que Rousseau a eues en vue dans cette note , il n'a pu en Juger que sur parole , puisqu'il ne savait pas l'juiglals.
' Personnage des Mille et une Nuitt.
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sensés que les caprices du sort et les injustices des hommes ont rebutés des faux bîeos vainement poursuivis r pour leur rendre le goût des véritables.
Groiriez-vous que l'entretien même des paysans a des charmes pour ces âmes élevées avec qui le sage aimerait à s'instruire ? Le judicieux Wolmar trouve dans la naïveté villageoise des caractères plus marqués , plus d'hommes pensant par eux-mêmes , que sous le masque uniforme des habitants des villes , où chacun se nf^ontre comme sont les autres plutôt que comme il est lui-même. La tendre Julie trouve en eux des cœurs sensibles aux moindres caresses, et qui s'estiment heureux de Tinterêt qu'elle prend a leur bonheur. Leur cœur ni leur esprit ne sont point façonnés par l'art; ils n'ont point appris à se former sur nos modèles, et l'on n'a pas peur de trouver en eux rhonmie de Thonmie , au lieu de celui de la nature.
Souvent y dans ses tournées , M. de Wolmar rencontre quelque bon vieillard dont le sens et la raison le frappent , et qu'il se plaît à faire causer. Il l'amène a sa femme ; elle lui fait un accueil charmant , qui marque non la politesse et les airs de son état, mais la bienveillance et l'humanité de son caractère. On retient le bonhomme à dîner : Julie le place à-côté d'elle, le sert, le caresse, lui parle avec intérêt, s'informe de sa famille, de ses affaires, ne sourit point de son embarras, ne donne point une attention gênante à ses manières rustiques, mais le met a son aise par la facilité des siennes, et ne sort point avec lui de ce tendre et touchant respect dû à la vieillesse infirme qu'honore une longue vie passée sans reproche. Le vieillard , enchanté, se livre à l'épanchement de son cœur; il semble reprendre un moment la vivacité de sa jeunesse. Le vin bu à la santé d'une jeune dame en réchauffe mieux son sang à demi glacé. Il se ranime à parler de son ancien temps, de ses amours, de ses campagnes, des combats où il s'est trouvé, du courage de ses compatriotes, de son retour au pays, de sa femme , de ses enfants , des travaux
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champêtres, des abus qu'il a remarqués, des remèdes qu'il imagine. Souvent des longs discours de son âge sortent d'excellents préceptes moraux ou des leçons d'agriculture; et quand il n'y aurait dans les choses qu'il dit que le plaisir qu'il prend à les dire , Julie en prendrait à les écouter.
Elle passe après le dîner dans sa chambre , et en rapporte un petit présent de quelque nippe conyenablô a la femme ou aux filles du vieux bonhomme. Elle le lui fait offrir par les enfants , et réciproquement il rend aux enfants quelque don simple et de leur goût, dont elle l'a secrètement chargé pour eux. Ainsi se forme de bonne heure l'étroite et douce bienveillance qui fait la liaison des états divers. Les enfants s'accoutument a honorer la vieillesse, à estimer la simplicité et à distinguer le mérite dans tous les rangs. Les paysans, voyant leurs vieux pères fêtés dans une maison respectable et admis à la table des maîtres , ne se tiennent point offensés d'en être exclus ; ils ne s'en prennent point à leur rang, mais a leur âge; ils ne disent point : Nous sommes trop pauvres, mais, Nous sommes trop jeunes pour être ainsi traités ; Thonneur qu'on rend à leurs vieillards et l'espoir de le partager un jour les consolent d'en être privés et les excitent a s'en rendre dignes.
Cependant le vieux bonhomme, encore attendri des caresses qu*il a reçues, revient dans sa chaumière, empressé de montrer à sa femme et a ses enfants les dons qu'il leur apporte. Ces bagatelles répandent la joie dans toute une famille qui voit qu'on a daigné s'occuper d'elle. Il leur raconte avec emphase la réception qu'on lui a faite, les mets dont on l'a servi , les vins dont il a goûté , les discours obligeants qu'on lui a tenus, combien on s'est informé d'eux, Taffabilité des maîtres, l'attention des serviteurs, et généralement ce qui peut donner du prix aux marques d'estime et de bonté qu'il a reçues : en le racontant il en jouit une seconde fois, et toute la maison croit
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jouir aussi des honneurs rendus a son chef. Tous bénissent de concert cette famille illustre et généreuse qui donne exemple aux grands et refuge aux petits , qui ne dédaigne point le pauvre et rend honneur aux cheveux blancs. Voilà l'encens qui plaît aux âmes bienfaisantes. S'il est des bénédictions humaines que le ciel daigne exaucer, ce ne sont point celles qu'arrachent la flatterie et la bassesse en présence des gens qu'on loue, mais celles que dicte en secret un cœur simple et reconnaissant au coin d'un foyer rustique.
C'est ainsi qu'un sentiment agréable et doux peut couvrir de son charme une vie insipide à des cœurs indifférents ; c'est ainsi que les soins, les travaux, la retraite, peuvent devenir des amusements par l'art de les diriger. Une âme saine peut donner du goût à des occupations communes, conmie la santé du corps fait trouver bons les aliments les plus simples. Tous ces gens ennuyés qu'on amuse avec tant de peine doivent leur dégoût a leurs vices, et ne perdent le sentiment du plaisir qu'avec celui du devoir. Pour Julie , il lui est arrivé précisément le contraire; et des soins qu'une certaine langueur d'âme lui eût laissé négliger autrefois lui deviennent intéressants par le motif qui les inspire. Il faudrait être insensible pour être toujours sans vivacité. La sienne s'est développée par les mêmes causes qui la réprimaient autrefois. Son cœur cherchait la retraite et la solitude pour se livrer en paix aux affections dont il était pénétré ; maintenant elle a pris une activité nouvelle en formant de nouveaux liens. Elle n'est point de ces indolentes mères de famille, contentes d'étudier quand il faut agir, qui perdent à s'instruire des devoirs d'autrui le temps qu'elles devraient mettre à remplir les leurs. Elle pratique aujourd'hui ce qu'elle apprenait autrefois. Elle n'étudie, plus, elle ne lit plus; elle agit. Comme elle se lève une heure plus tard que son mari, elle se couche aussi plus tard d'une heure. Cette heure est le seul temps qu'elle donne encore à l'étude, et la journée
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ne lui paraît jamais assez longue pour tous les soins dont elle aime à la remplir.
Voilà, milord, ce quej'avaisàTOUsdiresur Téconomie de cette maison et sur la vie privée des maîtres qui la gouvernent. Contents de leur sort, ils en jouissent paisiblement; contents de leur fortuue, ils ne travaillent pas à Faugmenter pour leurs enfants, mais k leur laisser, avec l'héritage qu'ils ont reçu, des terres en bon état, des domestiques affectionnés , le goût du travail , de Tordre , de la modération, et tout ce qui peut rendre douce et charmante à des gens sensés la jouissance d'un bien médiocre, aussi sagement conservé qu'il fut honnêtement acquis.
LETTRE m ^ — DE SAINT-PBEDXA MILOBD BDOUABD.
Nous avons eu des hôtes ces jours derniers : ils sont repartis hier, et nous recommençons entre nous trois une société d'autant plus charmante qu'il n'est rien resté dans le fond des cœurs qu'on veuille se cacher l'un à l'autre. Quel plaisir je goûte a reprendre un nouvel être qui me rend digne de votre confiance I Je ne reçois pas une marque d'estime de Julie et de son mari que je ne me dise avec une certaine fierté d'âme : Enfin j'oserai me montrer k lui. C'est par vos soins , c'est sous vos yeux , que j'espère honorer mon état présent de mes fautes passées. Si l'amour éteint jette l'âme dans l'épuisement, l'amour subjugué lui donne, avec la conscience de sa victoire, une élévation nouvelle et un attrait plus vif pour tout ce qui est grand et beau. Voudrait-on perdre le fruit d'un sacri-
) Deax lettres écrites en différents temps roalalent sur le sojet de celle-ci , ce qnl oecaslonnait bien des répétitions inutiles. Pour les retrancher. |*ai réuni ces deux lettres en une seule. Au reste . sans prétendre Justifler l'ezoessife longueur de plusieurs des lettres dont ce recueil est composé , }e remarquerai qne les Jettres des solitaires sont longues et rares, celles des gens du monde fréquentes et courtes. Il ne faut qu'observer cette différence pour en sentir à l'instant la raison.
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iice qui nous a coûté si cher? Non , milord ; je seus qu'k votre exemple mon cœur va mettre à profit tous les ardents sentiments qu'il a vaincus ; je sens qu'il faut avoir été ce que je fus pour devenir ce que je veux être. ^ Après six jours perdus aux entretiens frivoles des gens indiiïérents, nous avons passé aujourd'hui une matinée à l'anglaise, réunis et dans le silence, goûtant à la fois le plaisir d'être ensemble et la douceur du recueillement. Que les délices de cet état sont connues de peu de gens ! Je n'ai vu personne en France en avoir la moindre idée. La conversation des amis ne tarit jamais, disent-ils. Il est vrai, la langue fournit un babil facile aux attachements médiocres ; mais Tamitié, milord, l'amitié I Sentiment vif et céleste, quels discours sont dignes de toi? quelle langue ose être ton interprète? Jamais ce qu'on dit à son ami peut-il valoir ce qu'on sent à ses côtés? Mon Dieu! qu'une main serrée, qu'un regard animé, qu'une étreinte contre la poitrine, que le soupir qui la suit, disent de choses ! et que le premier mot qu'on prononce est froid après tout cela I O veillées de Besançon l moments consacrés au silence et recueillis par l'amitié { O Bomston , âme grande , âme sublime I non, je n'ai point avili ce que tu fis pour moi, et ma bouche ne t'en a jamais rien dit.
Il est sûr que cet état de contemplation fait un des grands charmes des hommes sensibles. Mais j'ai toujours trouvé que les importuns empêchaient de le goûter , et que les amis ont besoin d'être sans témoin pour pouvoir ne se rien dire qu'à leur aise. On veut être recueillis , pour ainsi dire , l'un dans l'autre : les moindres distractions sont désolantes, la moindre contrainte est insupportable. Si quelquefois le cœur porte un mol a la bouche, il est si doux de pouvoir le prononcer sans gênel II semble qu'on n'ose penser librement ce qu'on n'ose dire de même ; il semble que la présence d'un seul étranger retienne le sentiment, et comprime des âmes qui s'en tend ratent si bien sans lui.
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Bfiux heures se sont ainsi écoulées entre nous dans cette immobilité d'extase, plus douce mille fois que le froid repos des dieux d'Épicure. Après le déjeuner, les enfants sont entrés comme à l'ordinaire dans la chambre de leur mère ; mais , au lieu d'aller ensuite s'enfermer avec eux dans le gynécée selon sa coutume , pour nous dédommager en quelque sorte du temps perdu sans nous voir, elle les a fait rester avec elle, et nous ne nous sommes point quittés jusqu'au diner. Henriette, qui commence à savoir tenir Taiguille, travaillait assise devant la Fanchon, qui faisait de la dentelle, et dont l'oreiller posait sur le dossier de sa petite chaise. Les deux garçons feuilletaient sur une table un recueil d'images dont l'aîné expliquait les sujets au cadet. Quand il se trompait, Henriette attentive, et qui sait le recueil par cœur, avait soin de le corriger. Souvent, feignant d'ignorer à quelle estampe ils étaient, elle en tirait un prétexte de se lever, d'aller et venir de sa chaise a la table et de la table à sa chaise. Ces promenades ne lui déplaisaient pas , et lui attiraient toujours quelque agacerie de la part du petit mali ; quelquefois même il s'y joignait un baiser que sa bouche enfantine sait mal appliquer encore, mais dont Henriette, déjà plus savante, lui épargne volontiers la façon. Pendant ces petites leçons, qui se prenaient et se donnaient sans beaucoup de soin , mais aussi sans la moindre gêne, le cadet comptait furtivement des onchets de buis qu'il avait cachés sous le livre.
Madame de Wolmar brodait près de la fenêtre vis-à-vis des enfants; nous étions, son mari et moi, encore autour de la table à thé ^ lisant la gazette, à laquelle elle prêtait assez peu d'attention. Mais à l'article de la maladie du roi de France et de l'attachement singulier de son peuple , qui n'eut jamais d'égal que celui des Romains pour Germanicus , elle a fait quelques réflexions sur le bon naturel de cette nation douce et bienveillante, que toutes haïssent, et qui n'en hait aucune, ajoutant qu'elleui'enviait du rang
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suprême que le plaisir de s^y faii;e aimer. N'enTiez rien , lui a dit son mari d^n ton qu'il m'eût dû laisser prendre; il y a longtemps qn$ nous sommes tous vos sujets. A ce mot son ouvrage est tombé de ses mains; elle a tourné la téte^ et jeté sur son digne époux un regard si touchant , si tendre, que j'en ai tressailli moi-même. Elle n'a rien dit : qu'eût-elle dit qui valût ce regard? Nos yeui se sont aussi rencontrés. J'ai senti, k la manière dont son mari m'a serré la main , que la même émotion nous gagnait tous trois , et que la douce influence de cette âme expansive agissait autour d'elle et triomphait de l'insensibilité môme^
C'est dans ces dispositions qu'a commencé le silence dont je vous parlais : vous pouvez juger qu'il n'était pas de froideur et d'ennui. Il n'était interrompu que par le petit manège des enfants ; encore , aussitôt que nous avons cessé de parier, ont-ils modéré, par imitation, leur caquet, conmie craignant de troubler le recueillement universel. C'est la petite surintendante qui la première s'est mise k baisser la voix , à faire signe aux autres, a courir sur la pointe du pied ; et leurs jeux sont devenus d'autant plus amusants que cette légère contrainte y ajoutait un nouvel intérêt. Ce spectacle , qui semblait être mis sous nos yeux pour prolonger notre attendrissement, a produit son effet naturel.
Ammusticon le lingae, e parlan l'aime '.
Que de choses se sont dites sans ouvrir la bouche ! que d'ardents sentiments se sont communiqués sans la froide entremise de la parole ! Insensiblement Julie s'est laissé absorber k celui qui dominait tous les autres. Ses yeux se sont tout k fait fixés sur ses trois enfants ; et son cœur , ravi dans une si délicieuse extase , animait son charmant visage de tout ce que la tendresse maternelle eut jamais de plus touchant.
> Les langues se taisent, mais les cœars parlent. Mariki.